Emmanuel Alloa interroge l'expression « art contemporain », devenue familière, et montre comment les artistes se confrontent au présent, c’est-à-dire à ce qui nous arrive.
Que signifie au juste « contemporain », lorsque l’on parle d’« art contemporain » ? L’expression est devenue si familière que l’on ne s’interroge presque plus sur ce qu’elle désigne. Pourtant, le mot est loin d’être aussi transparent qu’il y paraît. Est-il synonyme de « présent » ou d’« actuel » ? Ou bien porte-t-il une signification plus précise, qui permettrait de comprendre ce que nous attendons aujourd’hui de l’art ?
C’est à cette question qu’Emmanuel Alloa, professeur d’esthétique et de philosophie de l’art, consacre son ouvrage Le contemporain, L’intempestif, Et l’imminent. Son point de départ est formulé très clairement : « En quoi l’art dit contemporain fait-il époque ? » Car l’art contemporain prétend dire quelque chose de l’époque dans laquelle nous vivons. Alloa reformule donc la question : « En quoi fait-il notre époque ? »
Il y a là une ambition particulière. Les œuvres que nous appelons contemporaines ne sont pas seulement produites aujourd’hui : elles nous parlent de notre temps, elles l’interrogent, parfois même elles le mettent en accusation. Elles sont à la fois des signes des temps et des moyens de nous interroger sur ce temps.
Une époque peut-elle porter le nom de « contemporain » ?
Alloa remarque qu’avec le contemporain, une époque semble pour la première fois recevoir un nom qui coïncide avec une expérience de la simultanéité. Nous sommes contemporains de ce qui se déroule avec nous, au même moment que nous. Mais cette évidence ne suffit pas. Une autre question apparaît alors : l’art contemporain peut-il être défini comme un art du contemporain ? Si tel est le cas, le contemporain ou la contemporanéité devraient pouvoir se définir à partir d’eux-mêmes. Or, c’est précisément ce qui pose problème. Peut-on être contemporain sans se rapporter à ce qui nous précède ou à ce qui nous attend ?
Être contemporain ne signifie en effet pas nécessairement adhérer à son époque. Une œuvre contemporaine n’a pas à se conformer aux valeurs ni aux représentations de son temps. Elle peut au contraire s’en méfier, lui résister, refuser ses évidences. Une grande partie de l’art contemporain entretient ainsi une relation critique avec l’époque dont il est pourtant issu.
Cette attitude n’est pas sans rappeler la modernité. L’art moderne se définissait en grande partie par la rupture et par la volonté de prendre de l’avance sur son temps. Pendant longtemps, « moderne » a même été presque synonyme d’« avant-garde ». On n’était pas moderne une fois pour toutes : il fallait le devenir. Être moderne, c’était parvenir à se placer en avance sur son époque, à lui montrer une direction qu’elle ne percevait pas encore. Les avant-gardes remplissaient ainsi une fonction anticipatrice. Elles invitaient les artistes, les publics et, plus largement, la société à les rejoindre. Mais cette logique contenait sa propre disparition : une fois l’avant-garde rejointe, elle cessait de l’être. Il fallait alors qu’elle se renouvelle pour ouvrir un nouvel avenir.
Que reste-t-il au contemporain ?
La modernité portait donc en elle l’idée d’une rupture avec le passé et d’une marche vers l’avenir. Le contemporain semble se trouver dans une situation différente. Les artistes de notre temps ne cherchent pas nécessairement à rompre avec les modernes. Ils les assument plutôt, parfois dans un présent qui semble s’être refermé sur lui-même. Mais le contemporain ne se tourne pas davantage vers l’avenir avec la confiance qui caractérisait la modernité. « Le futur a cessé, écrit Alloa, de tenir lieu d’horizon ultime de meilleurs lendemains, et ce, de longue date. » Le futur a perdu son pouvoir d’attraction.
Dès lors, une difficulté apparaît. Si le contemporain ne se définit ni par une rupture avec le passé ni par une projection vers l’avenir, quel contenu peut-il avoir ? Et comment peut-il devenir une valeur ? On ne peut pas simplement être contemporain « de son temps ». Il faut encore se demander : contemporain de quoi ? Et contemporain comment ? Être contemporain, est-ce « céder à une adhésion indéfectible » ou, au contraire, « renouveler finalement le contrat moderne » ? Le contemporain se trouve ainsi pris dans un paradoxe qu’Alloa formule avec précision : il renvoie « premièrement au paradoxe d’un temps qui ne pourrait être conjugué qu’au présent, et qui décrirait donc un temps hors-temps, débarrassé de tout passé et de tout futur, pour lequel le temps a cessé de s’écouler ».
Cette difficulté oblige à revenir à la notion même de présent. Car le présent dont nous devons être contemporains n’est pas un simple point situé entre le passé et le futur : il est aussi ce qui arrive maintenant, ce qui constitue notre actualité. Or, cette actualité n’est jamais neutre. Il s’y produit des événements, des transformations, des conflits, des bouleversements. Pour les comprendre, il faut peut-être parvenir à prendre une certaine distance à leur égard.
N’est-ce pas, qu’on le théorise ainsi ou non, l’une des fonctions de l’art contemporain ? Devenir contemporain, dans l’art, reviendrait alors à se mesurer au présent pour en rendre compte et pour interroger ce qu’il est possible d’en faire. Être de son temps, tout en refusant de s’y abandonner complètement. Être dans le présent, mais aussi agir contre ce qui, dans le présent, l’empêche de passer et de devenir autre chose.
L’immédiat n’est pas le présent
Un nouveau paradoxe apparaît. Si le présent suppose déjà une certaine distance à l’égard de l’immédiat, alors devenir contemporain de ce présent revient à assumer cette distance. Car quelque chose peut arriver. Et c’est précisément cette possibilité de l’événement que l’art contemporain peut prendre en charge.
Alloa ne néglige pas cette dimension. Son ouvrage propose neuf portraits d’artistes contemporains aux pratiques très différentes, mais dont les œuvres se rejoignent autour d’une même interrogation : comment s’inquiéter de ce qui nous arrive ? La question peut toutefois être formulée autrement, et même plus radicalement : pouvons-nous ne pas nous interroger sur ce qui nous arrive ?
Cette question permet de comprendre ce qui, pour Alloa, distingue notre rapport au présent de celui d’autres époques. Le problème n’est plus exactement celui de jadis : « qui sommes-nous ? » Il n’est plus non plus celui des penseurs de la fin du XIXe siècle : « que faisons-nous ? » Il est devenu : « que nous arrive-t-il ? » Et, surtout : comment assumer ce qui arrive ? L’époque du contemporain semble ainsi avoir basculé du côté de l’événement. En ce sens, elle rejoint certaines des grandes interrogations de philosophes comme Jean-François Lyotard, Michel Foucault ou Gilles Deleuze.
Les œuvres étudiées par Alloa donnent une forme concrète à cette interrogation. Elles montrent que nous ne pouvons pas demeurer indifférents à ce qui advient. La consommation, le commerce monétisé des regards, l’enfermement dans le « moi » deviennent autant de motifs d’inquiétude. Certaines performances analysées par Alloa s’attaquent ainsi à la logique spectaculaire et aux différentes formes de fascination qui peuvent empêcher l’émancipation.
Yvonne Rainer en offre un exemple célèbre avec son No Manifesto. Adel Abdessemed fait, quant à lui, l’objet d’une étude placée sous le signe du « paganisme moderniste ». Son travail accorde notamment une place essentielle au cri, qui n’est pas un cri d’indignation (il ne prend ni parti ni position), mais qui introduit un trouble dans la quiétude du présent. Les œuvres de Berlinde De Bruyckere conduisent, elles aussi, à déplacer notre regard. Elles imposent une réflexion sur la peau, sur les corps, sur les corps de chair, dans un sens qui n’est pas religieux.
Quel rôle pour le public ?
La question du contemporain ne concerne cependant pas seulement les œuvres et les artistes. Elle engage aussi ceux qui les regardent. Si l’art contemporain parvient parfois à ne pas se refermer sur un cénacle de personnes déjà acquises à sa cause, c’est peut-être parce que le contemporain suppose précisément un écart : un écart par rapport à l’histoire de l’art telle qu’elle nous est enseignée, mais aussi un écart par rapport à notre propre époque.
Les œuvres de Tino Sehgal en donnent un exemple particulièrement éclairant. Elles refusent de laisser des traces. Il ne s’agit pas simplement de célébrer l’éphémère, mais de faire éprouver ce que signifie n’exister que dans l’instant partagé d’un avènement, ce que l’on appelle encore souvent une « création ». Sehgal construit des situations dans lesquelles performeurs et public engagent une conversation selon un protocole précis, mais sans aucun enregistrement. La documentation est interdite. Comme si l’artiste cherchait ainsi à donner corps à une certaine conception du présent : un présent qui passe toujours et dont il reste pourtant possible de faire la critique.
Marina Abramović propose une autre expérience de cette présence. Assise sur une chaise pendant des heures, face aux visiteurs, elle fait de sa propre présence l’objet de l’œuvre. L’artiste semble alors passer à une nouvelle figure : celle de l’artiste qui fait don de sa personne au public. Elle explique : « L’idée de cette œuvre était d’être dans le présent, absolument dans l’instant présent. Pas dans le passé qui s’est déjà produit. Pas dans le futur qui ne s’est pas encore produit, mais juste dans cet instant précis. »
De nombreux autres performeurs s’attachent enfin à montrer la vie et le présent sans les transformer en formes sublimées. Ils montrent la vie telle qu’elle est vécue, avec son quotidien, sa banalité et ses gestes ordinaires. C’est peut-être là que se joue finalement une part essentielle du contemporain. Non pas dans la célébration naïve du présent, mais dans la capacité à y introduire un écart, une inquiétude, une possibilité. Car c’est dans ce présent même, dans ce qui semble le plus banal et le plus immédiat, que quelque chose peut frémir et devenir contemporain.