Un ensemble d’entretiens donne l’occasion à Habermas de porter un regard rétrospectif sur son parcours et sur les grandes influences de son œuvre. œuvre : une parfaite introduction

Dans ce livre d’entretiens, Habermas revient sur son itinéraire intellectuel ainsi que sur les principaux aspects de son travail. La parution de la traduction française aux éditions Gallimard a suivi de peu le décès, survenu en mars dernier, du philosophe et sociologue allemand connu comme le dernier représentant de la seconde génération de l’École de Francfort. Habermas échange, ici, avec deux spécialistes de son œuvre : Stefan Müller-Doohm, à qui l’on doit notamment une biographie du philosophe, et Roman Yos, spécialiste de ses premiers écrits. Dans le fond comme dans la forme, l’ouvrage est fidèle à la mémoire de Habermas, défenseur d’une éthique de la communication dont les principes s’appliquent à la sphère démocratique comme aux controverses académiques.

L’itinéraire d’un chercheur

Une part significative des entretiens concerne le parcours de Habermas et l’évolution de sa pensée. Son itinéraire est singulier en raison de sa double compétence de philosophe et de sociologue. Pourtant, c’est bien en faculté de philosophie, à Göttingen, que s’inscrit le jeune homme en 1949 et c’est bien une thèse sur le philosophe Schelling qu’il soutient en 1954.

Son intérêt pour la philosophie aurait pourtant pu être contrarié par le contexte. En Allemagne, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, une adhésion non critique à la tradition philosophique ainsi qu’à l’ensemble de la culture classique n’était plus de mise. Toute une génération avait le sentiment de la responsabilité et de la compromission de cette dernière dans le cataclysme nazi. D’abord attiré à Göttingen par la notoriété du professeur Nicolaï Hartmann, le parcours universitaire et professionnel du jeune Habermas a pris la forme d’une pérégrination entre plusieurs des plus prestigieuses universités allemandes. Passant successivement par Bonn, Francfort, Marbourg et Heidelberg, le philosophe rencontre les penseurs les plus influents et des talents en devenir avec lesquels il entretiendra, sa vie durant, des échanges intellectuels décisifs.

Dans la première catégorie, on compte Adorno, grâce auquel il se familiarise, lors de son premier passage à Francfort entre 1956 et 1958, avec la théorie critique, la sociologie ainsi qu’avec « la vie intellectuelle de l’époque de Weimar ». Cette période est même qualifiée par Habermas de « second cursus » et aura une incidence décisive sur la suite de son parcours. Le passage à Francfort est déterminant et le lien personnel et intellectuel à Adorno très profond, mais ce séjour s’achève sur fond de tension avec Horkheimer, autre figure tutélaire de l’Institut. La rupture avec l’École de Francfort est consommée, mais l’intérêt pour la théorie sociale a été inoculé avec succès et sera durable. Autre rencontre déterminante, celle de Gadamer, grâce auquel il obtient sa première expérience d’enseignement à Heidelberg.

Enfin, dans la seconde catégorie, il faut compter Karl-Otto Apel, rencontré à Bonn et avec lequel notre auteur nourrira de riches échanges tout au long de sa carrière. À ces figures tutélaires ou amicales, il faut ajouter l’ensemble des rencontres avec des philosophes anglo-saxons, de tradition analytique, avec lesquels Habermas n’aura de cesse de nouer des dialogues dont il se nourrira, donnant à son œuvre toute sa profondeur et son originalité.

Espace public

Du cheminement de Habermas, le lecteur peut presque déduire les thèmes de recherche du philosophe-sociologue comme on tire des conséquences nécessaires et évidentes. Après sa soutenance de thèse d’habilitation en science politique sur la question de l’espace public à Marbourg, les acquis du passage à Francfort se cristallisent lors de l’arrivée à Heidelberg et la problématique de la logique des sciences sociales, centrale dans l’œuvre, émerge. La confrontation, de ce point de vue, avec l’œuvre de Gadamer semble avoir joué un rôle de catalyseur. Il ne reste qu’à ajouter à ce savant mélange les ingrédients d’une solide théorie du langage pour parvenir aux travaux qui donneront sa renommée au chercheur. Ces ingrédients ont été glanés d’abord dans une lecture approfondie de Freud pendant la première période francfortoise, puis dans l’étude poussée de la tradition analytique allant de Wittgenstein à la pragmatique d’Austin.

La théorie sociale de Habermas commence à s’élaborer dans le sillage de discussions très intenses et de controverses marquantes. Le troisième chapitre de l’ouvrage revient, par exemple, sur la « querelle du positivisme » qui s’ouvre en 1961 et oppose Adorno, puis Habermas lui-même, à Popper et à ses continuateurs. La conception habermassienne des sciences sociales se distinguera de celles des positivistes et d’une vision de la sociologie centrée sur une approche empirique et descriptive. Pour remplir pleinement son rôle, cette discipline ne peut se contenter de décrire les intentions et les opinions des acteurs, il lui faut impérativement les confronter à leurs attentes normatives ainsi qu’aux principes et idéaux qui sont à la base des institutions sociales. Les gains de cette querelle sont à interpréter à l’aune des influences de Habermas pendant la période. D’une part, un gain « critique » qui permet de trouver les pistes d’une réforme sociale se dégage et assoit l’influence d’Adorno. On note, d’autre part, un gain méthodologique conduisant au déploiement du « large spectre des méthodes qualitatives […] en sciences sociales », symptôme du rôle structurant de l’herméneutique de Gadamer.

Cette approche est en continuité étroite avec la thèse d’habilitation conceptualisant l’espace public démocratique comme « lieu » où s’élaborent l’opinion publique et la « volonté du peuple » sous l’influence de principes normatifs ou des mécanismes les plus modernes de communication des « mass media ». La réflexion de Habermas n’en demeure pas moins évolutive et sensible aux enjeux contemporains. Les entretiens donnent ainsi au philosophe l’occasion de revenir sur les évolutions récentes de l’espace public en lien avec le contexte géopolitique mondial, mais aussi avec le développement des réseaux sociaux numériques. Sans surprise, le fil conducteur de la réflexion sociale de Habermas s’avère bien être la communication et le langage.

L’évolution du concept d’espèce, d’inspiration hégélienne et mobilisé aux confins de son approche de la communication et des problématiques morales, en fournit une parfaite illustration.  Concept biologique au cœur de l’anthropologie philosophique, au départ, il se resserre autour du rôle crucial de la communication dans la socialisation humaine. Le postulat fondamental est alors que « les dispositions motivationnelles et les aptitudes intellectuelles des hominidés les plus apparentés à l’homme ont été en fin de compte révolutionnées par le passage à un mode linguistique de socialisation ». La caractéristique décisive de l’espèce humaine serait donc ce mode unique de socialisation centré sur la communication linguistique. Il en résulte une disposition à rechercher l’accord entre interlocuteurs dans toutes les formes de communication. Tout groupe social fonctionne donc sur la possibilité de débats concernant la prétention d’accéder à la vérité.

Cette recherche de l’accord par l’argumentation et la discussion expliquerait, enfin, selon Habermas, notre capacité à saisir un point de vue moral universel au-delà de nos croyances et opinions divergentes. Le relativisme peut être écarté en morale, y compris dans les sociétés contemporaines plurielles, parce que chacun et chacune comprend, par sa socialisation linguistique, ce que sont les exigences du dialogue en termes d’accord mutuel. Nous comprendrions et serions prêts à nous soumettre à la validité des procédures de justification même si elles conduisent à une position éloignée de nos croyances initiales. Grâce à cette compréhension du concept d’espèce, Habermas parvient à retrouver une éthique universelle. Ce concept est complété par la prise en considération de l’apprentissage comme caractéristique anthropologique fondamentale. Notre espèce apprend et ses apprentissages ont tendance à transformer de plus en plus vite son mode de vie.

Philosophie, histoire de la philosophie et philosophie de l’histoire

Le cœur du projet des intervieweurs était de faire le point sur l’état de la pensée de Habermas depuis la parution, en 2019, de sa somme Une histoire de la philosophie. Ce livre, dernier ouvrage d’ampleur du philosophe, trouve son origine dans l’insatisfaction de son auteur à l’égard d’une publication antérieure : le cinquième et dernier tome de ses Philosophische Texte datant de 2009 et intitulé « Critique de la raison »   . Faute de trouver un écho dans un ouvrage antérieur de l’auteur, les articles de ce tome ne disposaient pas d’une unité théorique suffisante. Avec Une histoire de la philosophie, Habermas s’est justement donné pour but de la réaliser.

Cet ouvrage est conçu comme « une généalogie de la pensée post-métaphysique », c’est-à-dire d’une manière de faire de la philosophie renonçant à découvrir des vérités absolues sur l’Être, la nature (humaine ou non) ou la morale et se basant sur des postulats ou « hypothèse d’arrière-plan » indémontrables. Dans l’approche de l’histoire de la philosophie de Habermas, tout se passe comme si la pensée post-métaphysique jouait le rôle de stade ultime. La philosophie aurait connu trois moments fondamentaux. Il y aurait d’abord eu le moment métaphysique initial, puis la philosophie du sujet cherchant à relativiser ce premier moment en ramenant les objets et phénomènes du monde « aux opérations de notre conscience ». Enfin, la pensée post-métaphysique serait venue élucider les catégories de la philosophie du sujet comme des projections abstraites inconscientes de mécanismes linguistiques et communicationnels à l’œuvre dans la socialisation. Élaborée définitivement par le tournant linguistique de la philosophie analytique ou dans la lignée des travaux précurseurs de Peirce, cette pensée aurait des prémisses dans l’histoire plus lointaine.

Les entretiens sont donc l’occasion de souligner que l’objectif de ce dernier ouvrage monumental a été de mettre en lumière les grandes scansions de ce processus au fil de la longue histoire de la pensée occidentale. En revenant sur cette histoire au long cours de la philosophie, Habermas présente sa propre conception du rôle de la discipline et esquisse les espoirs qui ont animé ses recherches sur le monde social. Sa vocation de théoricien s’expliquerait par une volonté d’améliorer la société et de cerner les limites possibles de cette amélioration.

On notera que c’est d’ailleurs de ce mot d’ordre qu’est né le titre du livre, mais aussi une vocation de philosophe : « Il fallait faire mieux… ». Le rôle de la philosophie s’en déduit tout naturellement. Elle permettrait de «  savoir ce que signifie pour nous le savoir sur le monde », de comprendre les présupposés de la démarche scientifique et de les interpréter dans le cadre de la pratique quotidienne et de la vie sociale, toujours en vue d’une amélioration. Comprendre l'héritage de Habermas ne serait-ce pas, dès lors, continuer à croire dans un idéal de réforme du monde social malgré les crises et les doutes de l’époque ?