Une biographie d’Élie Neau, forçat pour la foi devenu catéchiste en Nouvelle-Angleterre.

Ruth Whelan a consacré de nombreux articles aux écrits des protestants persécutés par Louis XIV, dont le règne coïncide avec une série de mesures visant les fidèles de la « religion prétendument réformée ». L’édit de Fontainebleau, qui acte la révocation de l’édit de Nantes en 1685, en est le symbole. Mais les persécutions ont commencé avant : dès 1669, il est théoriquement interdit aux réformés de quitter le royaume sans autorisation. À partir de 1681 et des premières dragonnades – soit l’envoi de soldats s’installant chez les réformés, les brutalisant et pillant leurs biens jusqu’à obtenir leur abjuration –, la persécution s’intensifie. Les protestants sont contraints de rester en France, mais leur culte y est interdit : ainsi, leur identité est niée. Ceux qui refusent de se convertir – les plus « opiniâtres » – et tentent de s’exiler sont enfermés ou condamnés aux galères.

De l’ancien au nouveau monde

Ce n’est pas, semble-t-il, pour échapper aux persécutions qu’Élie Neau se rend en 1679 à Saint-Domingue, qui est alors une colonie française. Marin de profession, il voit plutôt dans ce départ une opportunité, car non seulement Saint-Domingue est une île riche en ressources, mais elle est située près de possessions hollandaises dans lesquelles les esclaves sont vendus moins cher. Élie Neau a indéniablement, et comme nombre de ses contemporains, joué un rôle dans la traite. Mais si la crainte des persécutions n’a vraisemblablement pas motivé son départ hors d’Europe, c’est bien pour échapper aux mesures antiprotestantes qu’il s’établit à Boston, puis New York. En effet, à partir de 1686, les mesures oppressives à l’encontre des réformés commencent à être appliquées avec plus de zèle dans les colonies. C’est alors que son destin va croiser celui des esclaves.

Du nouveau monde à l’enfer des galères

Devenu sujet du roi d’Angleterre après une procédure de dénization   , Élie Neau est arrêté par un corsaire en 1692 alors qu’il transporte des marchandises vers la Jamaïque. Incarcéré à Saint-Malo, il refuse d’abjurer. On le condamne aux galères. Il fait partie de l’impressionnante chaîne qui, partie de Rennes, gagne Marseille en trente-sept jours de marche éprouvants. Si l’on en croit son biographe Jean Morin, l’expérience des galères est moins douloureuse que prévu pour cet homme qui, non seulement est habitué aux manœuvres maritimes, mais retrouve à bord ses « frères » protestants – de véritables soutiens qui permettent aux réformés de survivre, alors qu’ils sont traités plus durement que les autres condamnés. Cependant, Élie Neau s’attire les foudres de ses persécuteurs en exhortant ses compagnons à conserver leur foi, et même à ne pas assister à la messe. L’aumônier de la Magnanime voit ainsi en lui un poison redoutable, au point de le surnommer « le ministre ». Élie Neau est donc enfermé, d’abord dans le « noir cachot » de la Citadelle – soit le fort Saint-Nicolas –, puis au château d’If. Ses conditions de détention sont épouvantables. Privé de lumière et de tout contact avec le monde extérieur, il est relégué dans les basses-fosses où grouille la vermine. Victor Cosson de Chayssac, détenu dans les mêmes lieux que lui, finit d’ailleurs par perdre la raison et mourir.

Élie Neau n’est certes pas le seul à avoir traversé de telles épreuves : c’était le lot de ceux qui refusaient d’abjurer. Si sa vie est un « voyage extraordinaire », c’est parce que l’ancien forçat, à son retour en Nouvelle-Angleterre, va consacrer sa vie à l’instruction religieuse des esclaves noirs.

Le catéchiste des esclaves noirs

Après sa libération en 1698, Élie Neau se rend dans les différents pays d’Europe qui accueillent des réfugiés protestants – la Suisse, les Pays-Bas, l’Angleterre, pour l’essentiel. À Londres, il se rapproche de la SPCK (Society for Promoting Christian Knowledge), un organisme de charité destiné à promouvoir l’anglicanisme. C’est pour cet organisme qu’Élie Neau va devenir correspondant à New York : il a pour mission d’y rassembler les soutiens nécessaires à la création d’une école sur le modèle des charity schools anglaises. Son engagement étant remarqué, la SPG (Society for the Propagation of the Gospel in Foreign Parts) lui demande en 1701 de donner des cours de catéchisme. Élie Neau juge essentiel d’offrir cet enseignement aux esclaves noirs, qui sont nombreux à New York et dont pourtant « on ne prend aucun soin ».

Une mission difficile

Sa tâche est cependant loin d’être aisée. Élie Neau mentionne d’abord les mœurs des esclaves, qu’il juge mauvaises : beaucoup se rendent au catéchisme pour apprendre à lire, mais peu semblent prêts à mener une vie pieuse. En outre, il se heurte à la réticence des maîtres qui craignent de voir leurs esclaves devenir libres et, pour cette raison, les empêchent de se faire baptiser. Enfin, le catéchiste rencontre un adversaire notoire en la personne de William Vesey, un pasteur anglican. Aux yeux de ce dernier, l’ancien forçat ne dispose pas de l’éducation nécessaire pour évangéliser les esclaves : à grand renfort de missives adressées à Londres et de propos dénigrants, il cherche à le démettre de ses fonctions – ou du moins à compromettre sa réussite. Mais Élie Neau compte quelques soutiens influents, comme le gouverneur Robert Hunter. Ce dernier, après la révolte des esclaves de 1712, prend ainsi sa défense au moment où les colons l’accusent d’avoir encouragé la sédition.

Une vie consacrée aux esclaves

En dépit des manœuvres de William Vesey et de la pression exercée par les maîtres, la SPG réitérera sa confiance en Élie Neau. Il faut dire que ce dernier ne ménage pas ses efforts. Pour faire venir les catéchumènes, il n’hésite pas à pratiquer le porte-à-porte, met en place une méthode d’enseignement qui tient compte de leur niveau de fatigue – car les cours ont souvent lieu le soir – et va jusqu’à aménager son domicile pour les y accueillir. Si l’on en croit les registres d’inscription cités par Ruth Whelan, ses leçons ont connu un succès constant, succès qui n’est certainement pas étranger à son propre parcours. En effet, qui, mieux que l’ancien forçat, pouvait s’adresser aux opprimés et les convaincre que la foi permet de traverser les pires épreuves ? Même s’il n’a jamais remis en cause le système esclavagiste – puisqu’il estimait que l’instruction religieuse devait inculquer le sens de l’obéissance –, il a, selon toute vraisemblance, été apprécié de ses élèves, et il n’est pas impossible qu’il ait contribué à leur émancipation. C’est l’hypothèse que formule Ruth Whelan en considérant les méthodes d’enseignement du catéchiste. En effet, Élie Neau racontait des épisodes de la Bible – des « condensés de l’histoire sainte » – et faisait chanter les Psaumes. Or, ces deux activités le rapprochent, selon Ruth Whelan, du griot africain, ce conteur maîtrisant l’art de raconter une histoire, de la raconter à nouveau et de la faire vivre. Il pouvait ainsi capter l’attention des catéchumènes, dont on suppose qu’ils s’identifiaient aux figures bibliques et auxquels les chants collectifs offraient la possibilité de dire “je” ou “nous”. Bien sûr, on ne peut méconnaître qu’en instruisant les esclaves, Élie Neau leur imposait aussi un contrôle social ; mais ses leçons ont tout de même été un espace de reconnaissance marqué par le « souci de l’autre ».

Élie Neau, « confesseur de Jésus-Christ »

Après avoir relaté la vie d’Élie Neau, Ruth Whelan se penche sur celle de son biographe, Jean Morin, et sur l’Histoire abrégée des souffrances que celui-ci a composée et publiée. Il s’agit, selon les termes de l’autrice, d’un récit « à deux mains », Jean Morin se présentant moins comme l’auteur que comme le transcripteur des lettres d’Élie Neau, entre lesquelles il dit avoir ménagé des transitions aussi simples que possible. Ruth Whelan propose de lire l’Histoire abrégée des souffrances comme le « panneau central » d’un « triptyque textuel » qui inclurait également l’histoire de Louis de Marolles et celle d’Isaac Le Fèbvre. Ces trois récits présentent plusieurs points communs : ils sont rédigés par des pasteurs à quelques années d’intervalle et empruntent au genre séculaire du récit de martyre. Aussi entendent-ils faire connaître au public les souffrances endurées par les protestants. À cette fin, ils accordent une grande importance aux lettres – elles sont autant de preuves que leurs malheurs sont bien réels, contrairement à ce que laisse entendre la propagande officielle – et situent leur objet dans un monde polarisé, théâtre d’un affrontement entre le Bien et le Mal. Avec l’Histoire abrégée des souffrances du sieur Élie Neau, Jean Morin compose ainsi un « tableau parlant de Neau en témoin de vérité » : il s’agit à la fois de « faire agir » le public (dans le temps présent) et de « faire mémoire » (pour les générations futures).

Élie Neau, lecteur de la Bible

Or, faire d’Élie Neau un martyr n’a rien d’évident. Sans parler du risque de verser dans l’hagiographie, Jean Morin doit composer avec ce que fut l’expérience d’Élie Neau : une expérience certes douloureuse, mais qui a permis au forçat de nourrir un contact privilégié avec Dieu, voire de connaître la joie de l’extase mystique. En effet, la foi a permis à Élie Neau de transformer l’avilissement imposé par la vie carcérale en une élévation spirituelle – et même en un signe d’élection divine. Il disposait pour cela d’une Bible, ou plutôt de deux : une « Bible de l’oreille » – soit le souvenir des prêches, des lectures, des sermons entendus – et une « Bible de l’œil » – en l’occurrence, un exemplaire de la Bible en anglais qu’il a pu conserver. Sa culture biblique est difficile à mesurer, parce que ses références sont composites, mais il apparaît bien que Neau « parle » la Bible comme on parle une langue, et qu’il se projette grâce à elle dans un monde où les épreuves prennent sens. Ainsi, Ruth Whelan propose de comprendre la relation qui unit Élie Neau aux Écritures comme une « logothérapie », concept qu’elle emprunte au psychiatre – et rescapé des camps – Victor E. Frankl.

L’ouvrage, particulièrement dense, offre tout à la fois une biographie d’Élie Neau, une édition critique de l’Histoire abrégée de ses souffrances et une synthèse des travaux de Ruth Whelan. On apprécie particulièrement les annexes et illustrations qui permettent d’étayer le propos – mais aussi de voyager dans le temps. Les notes de bas de page, nombreuses, éclairent les allusions bibliques qui participent de la beauté de ce texte dans lequel l’incarcération devient la voie du salut.