L’ouvrage décrit les formes de travail invisibles, non reconnues par les organisations. Sur la base d’entretiens libres, il révèle leurs expériences réelles, à rebours du travail prescrit.

Le travail est partout dans les discours : on s’exprime à propos du travail ; des avis sont portés sur le travail ; des experts discourent du travail. Mais que se passe-t-il lorsque, plutôt que de parler à sa place, on laisse le travail se dire, se dévoiler ? Lorsque l’on va le recueillir devant la glace sans tain, auprès de ceux qui le vivent, dans des conditions favorisant une parole libre ? Cette démarche, qui consiste à faire entendre le travail depuis l’expérience de ceux qui l’exercent, reste rare dans la littérature scientifique. C’est à cela que s’emploient les membres de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », collectif pluridisciplinaire qui se donne pour tâche d’aller au plus près du vrai en laissant sur le bas-côté les discours convenus, la glose infinie des commentaires des réseaux sociaux et les clichés sans audace, afin de découvrir, de valoriser et d’honorer – au sens de rendre de l’honneur – le travail impensé parce qu’invisible.

Pour mettre au jour les spécificités du travail invisible, l’autrice précise et justifie le recours à la technique de la mise en récits, recueillis par le moyen de l’entretien auprès d’opérateurs, de salariés d’organisations privées et publiques. Il s’agit de dévoiler « l’engagement de la personne dans son travail »   . L’idée première consiste à révéler, au sens de faire apparaître l’image latente comme au temps de la photographie argentique, la lente émergence d’un discours personnel à propos de l’activité exercée. Par celui-ci, l’acteur social se dévoile dans le cadre d’un échange avec un interviewer qui ne poursuit aucun but d’exploitation du matériau recueilli. Il n’est ni « un enquêteur professionnel », ni un chercheur mobilisé par un projet de recherche. Sa visée est strictement compréhensive. C’est là toute la singularité et l’originalité de la méthode pratiquée par La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », dont la posture est proche de celle d’un citoyen désireux de comprendre le travail d’un autre citoyen. Le respect de l’acteur au travail et de son discours confère à ce recueil de données une indéniable dimension éthique. L’autrice précise par ailleurs que le recueil de la parole des travailleurs « est un échange libre, plus ou moins dirigé selon les pratiques des interviewers, souvent un peu débridé, qui n’esquive pas les surprises, les contradictions, les difficultés, pas plus que les échecs et les déceptions, les réussites et les émerveillements »   . Cette démarche de collecte de données est singulière dans le champ des sciences sociales car, précise-t-elle, la parole de la personne « est énoncée à distance de la situation de travail, dans le temps d’une conversation enregistrée »   . Loin des pratiques de la recherche qui mettent en avant l’articulation de plusieurs modalités, Christine Depigny-Huet précise que la parole recueillie « n’est complétée par aucune observation du travail »   . Voilà qui ne peut que valoriser le contrat de confiance entre la personne interviewée et « l’écrivant qui prend au premier degré ce que lui a donné le narrateur au moment de leur rencontre, qui a été enregistré et sera intégralement transcrit »   .

On le voit, ce n’est pas un récit né du travail prescrit, défini par un cadre réglementaire (typiquement une fiche de poste), mais une verbalisation tirée de l’expérience, du vécu de l’acteur au travail, de son inventivité, de sa réactivité et de sa créativité qui est sollicitée. La mise en mots autorise une parole élaborée en toute liberté qui distingue le locuteur. L’acteur au travail produit le sens de son activité par la faculté de structurer son discours de la manière qui lui semble la plus conforme à son ressenti. De fait, les situations que présente Christine Depigny-Huet tendent à montrer que toute activité, et en particulier les imprévus, les aléas, contribuent à façonner et à individualiser la relation de l’acteur à son travail. En cela, l’approche développée par Christine Depigny-Huet renouvelle et enrichit la notion de compétence mise au jour par la sociologie du travail, qui voit dans un « événement partiellement imprévu et surprenant […] une part incontournable d’initiative qui ne peut pas venir de prescripteurs ni d’une hiérarchie »   . Le travailleur et la travailleuse cessent d’être définis par leur activité et s’imposent comme des personnes. Christine Depigny-Huet rejoint ici la conception développée par des psychologues du courant humaniste tels Carl Rogers ou John Dewey, qui estiment que l’éducation ou le travail ont pour fonction de développer la créativité inhérente à chaque personne.

Ce faisant, l’autrice présente de nombreuses situations dans lesquelles l’implication des acteurs renouvelle la relation au travail : fierté née de la résolution d’une situation, compréhension de la dimension d’ensemble de son travail, et, surtout, sentiment d’appartenance à un collectif.  C’est bien une histoire singulière qui est mise en mots, puisque la perspective du travail adoptée par Christine Depigny-Huet au sein de la « Compagnie Pourquoi se lever le matin ! » est de produire « un récit, en je, signé du prénom réel ou d’emprunt d’une personne  ». Ce récit est conçu à partir « de la parole qui est venue lors d’une rencontre entre le narrateur ou la narratrice et l’écrivant ou l’écrivante, passeurs d’histoires (vraies) de travail »   . C’est une démarche d’auto-investigation de « l’intimité de son activité » qui donne à la parole une forme indéniable d’authenticité et de puissance d’action. Le récit écrit qui en découle s’orchestre à partir de la parole enregistrée : ses accents, sa typicité, sa narrativité ne doivent être ni minorés ni embellis puisqu’en définitive, les interviewés-narrateurs demeurent maîtres de la version ultime. « Rien ne sera publié sans leur accord »   , confirme Christine Depigny-Huet.

Mettre le travail réel en récit

Le premier chapitre de l’ouvrage   est majoritairement consacré à la mise en récit du travail recueilli par le biais d’un type d’entretien dont Christine Depigny-Huet et la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » ont formalisé les modalités. Cela n’est à aucun moment indiqué dans l’ouvrage, mais il semble à ce point nécessaire de mentionner que les choix méthodologiques de l’entretien semblent proches des caractéristiques de l’entretien d’explicitation, outil d’investigation qui recherche la plus haute précision dans la description d’une activité. Mis au point par Pierre Vermersch   , ce modèle d’entretien très utilisé dans les sciences de l’éducation et de la formation permet à un sujet d’analyser une activité à des fins de perfectionnement. Cependant, et c’est là la nouveauté apportée par le travail de recueil de La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! », Christine Depigny-Huet détourne les finalités de l’entretien d’explicitation pour le diriger vers la « production d’un récit » personnel plutôt que vers un inventaire des connaissances opérationnelles implicites inscrites dans une activité. Cette démarche constitue une combinaison originale entre entretien d’explicitation, écriture narrative et restitution validée par les enquêtés. Il ne serait pas étonnant que le travail de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » soit réinvesti dans d’autres champs que celui du travail.

Les récits ainsi recueillis ne permettent pas seulement de mieux comprendre l'expérience subjective du travail, ils mettent aussi au jour les mécanismes par lesquels le travail réel demeure invisible aux yeux des organisations. Les témoignages recueillis dans le contexte de la crise sanitaire du printemps 2020 illustrent avec force les initiatives des acteurs d’établissements de soin pour faire face à l’imprévu et à l’urgence inédite auxquelles ils étaient confrontés. Nombre de propos démontrent par l’exemple que non seulement la part invisible du travail n’est pas appréhendée par la hiérarchie mais que celle-ci demeure «  sourde et aveugle aux travailleurs ». L’autrice note avec justesse que dans certains récits les personnes ne parlent plus « de collègues, mais de sphères invisibles où sont prises les décisions impactant leur travail »   . Le travail est donc invisibilisé par la non-reconnaissance des capacités des travailleurs à formuler des propositions adossées à leurs expertises professionnelles. À juste titre, Christine Depigny-Huet mentionne que si l’entreprise ou l’administration aborde la question du travail par le biais de l’organigramme, ce n’est que le fonctionnement de l’entreprise qui est révélé. Le « vu d’en haut », comme le signale le propos d’un médecin hospitalier, écarte la part d’investissement et d’engagement des travailleurs. Cette représentation « n’est pas l’organisation réelle, celle qui permet de faire sur le terrain le travail attendu, par exemple d’opérer les gens »   . La communication performative est aussi à l’œuvre dans le champ du travail : Christine Depigny-Huet note que les organisations ne manquent pas de se déclarer être à l’écoute, « mais à l’écoute de quoi ? », interroge-t-elle. Et de poursuivre : « On a écouté les salariés individuellement. A-t-on pour autant écouté le travail ? »   .

Le travail à l’épreuve du management

Face à ces constats, la question de la gouvernance des organisations ne manque pas, à juste titre, d’être interrogée. Les effets induits par l’irruption au sein des organisations des sciences de gestion au détriment des sciences sociales sont désignés à l’aide de nombreux verbatims qui portent le même diagnostic. Christine Depigny-Huet met en évidence, dès l’ouverture du chapitre 3, les effets délétères de l’implantation du NPM, le New public management, « dont les principes et les outils ont déferlé sur la fonction publique au début des années 2000  ». Cette « gouvernance par les nombres […] dévore le temps de ceux qui l’alimentent, au détriment de l’exercice de leur métier »   .

Par le biais de résistances minuscules, de comportements favorables aux usagers, de « la transgression des règles », les acteurs attachés à l’esprit du service public tentent de compenser le néotaylorisme « de la machine de gestion [qui] n’aura jamais tout prévu », comme le rappelle un anesthésiste réanimateur. Ce soignant dévoile son désarroi face à la prescription « de tout faire entrer dans des cases, même ce qui n’y entre pas comme lorsque je donne un cours ou que je suis avec la famille d’un patient. Je dois justifier tout ce que je fais. Tout le monde est en négociation permanente avec les directions pour essayer de prouver le bien-fondé de ses activités ». Le dialogue de gestion envahit l’exercice des expertises ; des indicateurs « sont souvent choisis pour piloter la performance financière. Ne mesurant pas grand-chose du point de vue du travail, ils n’ont guère de sens pour les travailleurs »   . L’usage excessif de ces indicateurs génère ainsi une forme d’invisibilisation du travail. Les exemples mis en avant convergent et soulignent comment ce management néolibéral en vient à déprécier le travail.

L’autrice plaide pour la valorisation des collectifs de travail comme antidote à la prééminence des outils de gestion ; il s’ensuit un très riche inventaire d’exemples de comment faire collectif, démarches dépendantes des cultures professionnelles et de la nature de l’activité, dont la cooptation et l’action militante pourraient être les modalités à privilégier. Cette problématique concerne la catégorie des managers dont le travail est aussi traversé par un processus d’invisibilisation spécifique à l’activité exercée, qui se caractérise par la multiplicité et la densité des tâches à effectuer.

Voir le travail, voir les travailleurs

Pour terminer cet ouvrage qui, vraisemblablement, regarde le travail comme la recherche n’a pas coutume de le considérer, Christine Depigny-Huet explore la notion duale de visibilité/invisibilité du travail. Dans le procès du travail, celle-ci fluctue avec les circonstances. La crise sanitaire de 2020 a aidé d’autres représentations à émerger. Partant des observations qui en ont découlé, l’autrice rappelle qu’un acteur au travail « a besoin de voir et d’être vu, parce que c’est au cœur des interactions, entre collègues ou avec le public »   . Le désir de collectif s’impose notamment dans le métier du soin et de la relation. Quand la crise sanitaire a ordonné le repli et la mise en sommeil de la relation sociale au cœur du travail, nombre d’acteurs « ont bricolé des interactions par téléphone ou par écran interposé »   . C’est cette nécessité de lien qui est revendiquée par des acteurs de secteurs aussi différents que ceux de la santé, de l’éducation ou de l’artisanat, d’autant plus que la distance générée par la pandémie a invité à des postures innovantes. De ces nombreuses remarques émerge l’idée que la visibilité comme l’invisibilité reposent sur des effets de contexte. Des questions vives arrivent à l’ordre du jour : revendiquer l’invisibilisation ou la préserver ? Résister à la tyrannie de la visibilité permanente opposée au désir d’invisibilité revendiqué par certains acteurs ? Qu’en est-il des espaces de travail qui fabriquent trop de visibilité ? Comment concilier l'éthique professionnelle et l’inévitable visibilité ? Ces questions ne sauraient cacher celles, cruciales, liées à l’évolution présente du travail : le travail invisible est-il celui qui ne se voit pas ou que l’on ne cherche pas à voir ? Invisible pour qui ?

De la lecture de Travail et travailleurs invisibles. Alors, «  Pourquoi se lever le matin !  », découle une forme d’optimisme : en dépit de la dégradation observée des conditions de travail, de l’irruption d’un management oublieux du respect des salariés, nombre de ces derniers ne se plient pas à l’injonction de l’individualisme au travail mais revendiquent au contraire de l’éprouver par la rencontre avec les autres travailleurs. En ce sens, cet ouvrage est un livre politique : le travailleur, la travailleuse sont des citoyens qui œuvrent à l’intention d’autres citoyens. L’humanisme résiste dans les collectifs de travail – voilà une bonne nouvelle ! Servi par ailleurs par une brillante préface signée Thomas Coutrot, cet ouvrage rédigé dans une langue fluide sait aussi rappeler le moment venu, sans ostentation, ses appuis théoriques inspirateurs (Clot, Charpentier, Dujarier, etc.). Cet ouvrage, qui remet le travail au centre des préoccupations en dépit des politiques de gestion qui visent son invisibilisation, est à faire circuler sans modération au sein des directions des ressources humaines !