Un livre d’entretiens avec l’auteur de « La Convivialité » offre un bel aperçu de son parcours biographique et intellectuel, marqué notamment par un le catholicisme hétérodoxe.
« Nous sommes dans une situation où la désincarnation de la relation Je-Tu a conduit à une mathématisation, une algorithmisation qui est supposée faire l’objet d’une expérience. J’en suis venu à penser », expliquait Ivan Illich (1926-2002) à la fin des années 1990, « que le premier service que je peux encore rendre est de faire admettre aux gens que nous vivons dans un tel monde. » . Dans ce livre d’entretiens où il est souvent question d’amitié, l’auteur revient abondamment sur les principaux thèmes de son œuvre : l’Église et l’institution, l’École et l’éducation, la médecine et la Santé, le Genre vernaculaire, le travail fantôme, l’origine de la technologie et le passage des outils aux systèmes mais par-dessus tout de l’histoire du corps et de l’Incarnation dans la perspective de l’Évangile. À l’heure de l’I.A. générative, le monde algorithmique et désincarné qu’il redoutait n’est-il pas en train d’advenir ?
Constatant autour de lui le déclin des organisations et des grandes causes méritant que l’on y consacre une vie entière, Ivan Illich nous invitait à « être de plus en plus libres de se conduire an-archiquement comme des êtres humains qui n’agissent pas pour le bien de la cité mais parce qu’ils ont reçu de l’autre le don de pouvoir répondre à son appel » . Les affinités électives pour s’opposer à toutes les formes de tyrannie. Conjurons la catastrophe qui vient en trouvant refuge dans l’amitié.
L’influence chrétienne
Dans une préface lumineuse, Pierre-Louis Choquet, Émilie Hache et Benoit Sibille restituent les principaux enjeux d’une série d’entretiens réalisés par l’écrivain canadien et producteur de radio David Cayley (1946-2026) entre 1988 et 1999, qui constituent à ce jour l’une des meilleures façons d’entrer de plain-pied dans l’œuvre d’Ivan Illich, trop souvent réduite en France à ce qu’il nommait ses « pamphlets » dont le célèbre Tools for Conviviality (1973). L’immense succès de son livre La Convivialité contraste en effet avec ses travaux postérieurs d’historien des sciences portant notamment sur la pensée du moine médiéval Hugues de Saint-Victor, « l’un de mes bons amis » qui, pour avoir eu moins de retentissement, n’en sont pas moins passionnants. Traduit de l’anglais par Paule Noyart, Daniel de Bruycker et Jean Robert, le livre réunit en un seul volume une première série d’entretiens parus en France en 1996 chez Bellarmin, suivie d’une nouvelle série publiée en français en 2007 aux éditions Actes Sud.
Qu’il nous soit permis de regretter un index parfois fautif illustrant ironiquement l’une des thèses de l’auteur quant à la mathématisation du monde. L’occurrence « Jean Robert », cet architecte suisse, ami et traducteur d’Illich, se substitue au nom de tous les auteurs se nommant ou se prénommant « Robert ». C’est ainsi que le sociologue Robert K. Merton et le philosophe Robert Nozick, présents dans le corps du texte, n’apparaissent pas dans l’index.
Pour ceux qui ont eu la chance de fraterniser avec Illich, il est facile de réaliser tout le mérite de David Cayley qui, à force de patience et d’obstination, a réussi à apprivoiser un sujet particulièrement rétif aux objets techniques et par-dessus tout aux micros, qu’il utilisait seulement à doses homéopathiques. Rien ne valait, pour lui, une discussion spontanée, sans magnétophone, à table, entre amis, autour de quelques bonnes bouteilles de vin si possible. Cayley a toutefois réussi à tirer deux ouvrages de ces échanges enregistrés mais aussi un feuilleton radiophonique de cinq heures, intitulé The Corruption of Christianity, diffusé en 2000 sur CBC.
La préface du trio ayant établi la présente édition retrace la trajectoire singulière de cet intellectuel hors pair – juif autrichien d’origine – en la replaçant tout d’abord dans le bouillon de contre-culture des années 1960-1970, allant de la contestation de la guerre du Vietnam à la naissance du mouvement écologiste. Force est de constater qu’alors que la critique des institutions de Michel Foucault occupe aujourd’hui encore une place décisive dans le champ académique, celle d’Ivan Illich – tout aussi pertinente, par ailleurs – sera occultée dès les années 1980. À Paris, à cette époque, on le juge has been – et on a grand tort, comme le lecteur pourra en juger par lui-même.
Alors que la plupart des spécialistes s’accordent pour distinguer deux périodes dans la vie d’Illich, les préfaciers s’appuient sur l’ancrage dans la foi chrétienne de son œuvre pour en repérer trois : ses années au service de l’Église (1951-1960), son aventure au Mexique à la tête du CIDOC (1961-1976) et enfin sa carrière d’universitaire nomade (1976-2002). Ils ont sans doute raison car, grâce à des chercheurs italiens en particulier, on redécouvre à l’heure actuelle l’importance du volet théologique de son œuvre. En France, notamment, on a fait l’impasse sur ses textes de jeunesse. Ce qui n’est pas sans conséquence lorsque l’on garde en tête son hypothèse principale : la modernité n’est que l’extension de l’histoire de l’Église chrétienne. Le Nouveau Testament, autrement dit la Parole du Christ, s’est perverti en son contraire en s’institutionnalisant dans l’Église. La corruption du meilleur a engendré le pire – comme se le demandait aussi l’un de ses maîtres en esprit, Jacques Ellul, dans La Subversion du christianisme : comment, en un plomb vil, l’or pur s’est-il changé ? Pour l’un comme l’autre, le Mal existe. Le Christ a cédé la place à une entité qui lui ressemble, l’Antéchrist, qui prône la responsabilité universelle et l’humilité face au pouvoir des institutions plutôt que la liberté et la recherche personnelle. De la même façon, l’École désapprend, l’Hôpital rend malade et le système des transports empêche la plupart des gens de se déplacer comme ils le souhaiteraient.
L’unité d’une réflexion
La lecture de ces entretiens permettra également de vérifier l’unité d’une pensée que l’on a eu trop tendance à découper en deux. Illich ne rechigne pas à faire son autocritique dans la mesure où ses « pamphlets » étaient écrits dans la perspective d’une révolution culturelle, portée par les pays du Sud, qui n’a pas eu lieu. Sa critique des « outils » faisait l’économie de celle de « l’âge des systèmes ». Il l’a menée par la suite et s’en explique abondamment. Au XIIe siècle, la société vernaculaire cède la place à une économie mécanique où les échanges s’effectuent via des « outils ». L’ère des outils, au sens large (un couteau, une loi, une route ou une usine), est à son tour submergée par l’émergence des systèmes avec, dans les années 1980, l’introduction de l’informatique qui, assez rapidement, englobe l’usager dans une totalité fonctionnelle.
Ces pages contiennent aussi quelques morceaux de bravoure sur les marches contre le réchauffement de la planète qu’il qualifie de « danses de la pluie ». Illich croit en la responsabilité individuelle et non en la responsabilité collective. Il refuse de se battre pour des entités fictives comme « la vie » ou « la planète ». Contrariant explicitement les partisans de Hans Jonas (le principe responsabilité) et de James Lovelock (l’hypothèse Gaïa), il prend ses amis écologistes qui manifestent pour le climat à rebrousse-poil en leur déclarant : « À moins que je ne sois fou, je ne peux être responsable que des choses sur lesquelles je peux agir » . Il leur oppose la célébration joyeuse de la vie partagée soit « le meilleur antidote au désespoir et à la religiosité qui est de la nature la plus néfaste qui soit » . Pas question pour lui de laisser l’ombre du futur hypothéquer le présent ! Comment continuer à vivre et à espérer quand tout semble perdu ? Ce livre passionnant de bout en bout s’emploie à donner des réponses.