Dans « Nous sommes les hôtes de la Terre », Philippe Descola retrace les expériences, les rencontres et les lectures qui ont façonné son œuvre.

Il existe des livres qui résument une œuvre. D'autres donnent envie d'y revenir. Nous sommes les hôtes de la Terre appartient à cette seconde catégorie. En refermant ce dialogue avec Nicolas Truong, on comprend mieux la pensée de Philippe Descola et on a envie de relire La Nature domestique, Par-delà nature et culture ou Les Formes du visible, parce que l'on saisit enfin comment cette œuvre s'est construite.

Ce désir de relire Descola tient beaucoup à la préface de Nicolas Truong. Rarement une préface aura autant fait office de seuil. En entrant chez Philippe Descola, le journaliste observe les livres, les objets, le paysage, les traces d'une vie consacrée à l'enquête. Avant même que la conversation ne commence, il fait de la maison de l'anthropologue un premier terrain d'observation. Le lecteur découvre alors celui dont une formule, « la nature n'existe pas », a parfois éclipsé la richesse d'une pensée patiemment élaborée.

Retour sur un parcours de chercheur

Le dialogue commence par remonter le temps, vers les années de formation. Les voyages y occupent une place aussi importante que les études. Jules Verne, Tintin, Conrad, Melville, Nicolas Bouvier ou Bruce Chatwin : ces lectures ne relèvent pas de l'inventaire érudit. Elles montrent comment le goût de l'ailleurs précède le choix de l'anthropologie. Puis vient la découverte de Tristes Tropiques. Celui qui semblait destiné à la philosophie trouve chez Claude Lévi-Strauss un nouvel horizon intellectuel. Descola raconte l'admiration qu'il lui porte, à l’homme autant qu’au chercheur, sans dissimuler les différences qui les conduiront plus tard à s'éloigner.

Le tournant se joue pourtant en Amazonie, au milieu des années 1970. L'anthropologue venu observer découvre qu'il est d'abord observé. Cette scène revient à la mémoire comme une évidence fondatrice. Comprendre une société suppose d'accepter que le regard soit réciproque. L'ethnographe cesse d'être un observateur extérieur ; il devient lui-même un élément de la relation qu'il cherche à comprendre.

Les pages consacrées aux Achuars sont parmi les plus belles du livre. Elles donnent chair à une manière d'habiter le monde où les relations ne s'interrompent jamais. Les anent, ces paroles murmurées, presque intérieures, que Descola traduit comme des « injonctions du cœur directement adressées au cœur d'un destinataire »   , accompagnent les échanges avec les humains, les plantes, les animaux ou les esprits. Ce passage donne à sentir qu’il existe d’autres régimes d'attention au vivant.

Descola révèle ce qu’il voit sans jamais en gommer la complexité. Les Achuars ne sont ni les gardiens d'un âge d'or ni les représentants d'une sagesse perdue. Ils innovent, transforment leur environnement, inventent de nouvelles pratiques. L'anthropologie n'idéalise pas mais oblige à renoncer aux caricatures.

Cette éthique de l’observation s’applique en permanence et partout, car le terrain ne s'achève pas avec le retour. Il continue lorsque l'anthropologue rentre chez lui et découvre sa propre société avec les yeux acquis ailleurs. Comprendre les autres transforme aussi – et surtout – la manière dont on se comprend soi-même.

La circulation des regards se retrouve dans une anecdote racontée avec un certain sens de l'humour. Descola découvre un jour ses propres ouvrages dans un écolodge géré par les Achuar. Ils servent à expliquer aux visiteurs étrangers… la société achuar. L'anthropologue devient ainsi l'un des médiateurs d'un peuple qui fut d'abord son hôte. Derrière le sourire, l'épisode rappelle qu'une enquête n'appartient jamais tout à fait à celui qui l'a menée.

La forêt amazonienne est décrite, elle aussi, sous un jour nouveau. Loin d'une nature vierge, elle est un paysage façonné depuis des générations d’humains par des pratiques horticoles anciennes mais qui continuent d'évoluer. Là encore, le livre invite moins à admirer une société qu'à suspendre nos propres évidences. Les catégories avec lesquelles nous pensons spontanément le monde cessent d'aller de soi.

Du terrain au concept, ou commencer à penser le monde autrement

Les grands concepts « descoliens » sont bien là, mais ils ne précèdent jamais l'expérience. Ils naissent d'un terrain, d'un étonnement ou d'une difficulté à comprendre. C'est sans doute ce qui rend leur présentation particulièrement accessible dans ce livre.

Le dialogue montre aussi combien cette anthropologie éclaire des questions très contemporaines. Les pages consacrées aux écolieux sont parmi les plus inattendues. On y découvre moins des alternatives toutes faites ou des manifestes idéologiques que des lieux où s'expérimentent, avec une grande réflexivité, d'autres manières d'habiter le monde et d’imaginer un futur différent.

Cette réflexion sur les liens entre anthropologie et questions contemporaines conduit Descola vers les débats sur la personnalité juridique reconnue à certains fleuves, bassins versants ou forêts. Il rappelle que ces initiatives sont souvent portées par des peuples autochtones soucieux de protéger les milieux dont l'hospitalité rend leur existence possible. Attribuer une personnalité juridique à ces entités ne relève pas seulement d'une innovation du droit. C'est une manière de reconnaître une forme de subjectivité aux autres-qu'humains, beaucoup plus compatible avec les cosmologies animistes qu'avec le naturalisme occidental. Nous ne sommes pas propriétaires de la Terre ; nous sommes accueillis, pour un temps, par un milieu de vie dont nous dépendons.

L'exemple d'une simple goutte de pétrole prolonge cette réflexion. Clin d'œil au texte d'Aldo Leopold consacré à une goutte d'eau, auquel Descola renvoie dans les dernières pages, il invite à suivre le pétrole depuis son extraction jusqu'à sa consommation. Apparaissent alors les multiples interactions entre humains et autres qu'humains, mais aussi les chaînes d'exploitation et de domination que nos sociétés tendent à invisibiliser. L'anthropologie révèle ainsi ce que nos catégories ordinaires peinent à voir.

Les jardins, le théâtre, les images ou les dessins réalisés pendant les enquêtes prolongent encore cette ouverture. Ils rappellent que l'œuvre de Philippe Descola ne se limite ni aux cours du Collège de France ni aux essais de sciences sociales. Elle est aussi une réflexion sur les formes par lesquelles nous donnons à voir les mondes que nous habitons.

Les quatre lectures proposées en conclusion — Montaigne, Aldo Leopold, Gregory Bateson et Davi Kopenawa — ne sont pas une bibliographie. Elles sont un passage de relais. Elles répondent, à leur manière, aux trois questions de Kant que Descola revisite dans les dernières pages : que pouvons-nous savoir, que devons-nous faire, que nous est-il permis d'espérer ? À ces interrogations, Descola répond par une pratique : apprendre des autres, accepter que son propre regard soit déplacé, puis transmettre à son tour cette disponibilité au monde. De l'hospitalité reçue chez les Achuars aux lectures offertes à son tour, le livre trace une chaîne de transmission qui ne s'interrompt jamais. On le referme avec l'impression que la meilleure manière d'honorer cette invitation est de poursuivre le dialogue.