Réédité en français, le classique de Studs Terkel demeure une enquête irremplaçable sur l'expérience vécue du travail.

Près d'un demi-siècle après sa parution, Working. Les gens parlent de ce qu’ils font toute la journée et de ce qu’ils ressentent à propos de ce qu’ils font (L’Ogre, 2026) donne à entendre ce que le travail fait aux vies de ceux qui l'exercent.

Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans Working, le grand livre de Studs Terkel publié aux États-Unis en 1974 et aujourd'hui réédité en français. Le livre est ancien, les métiers qu'il décrit ont parfois disparu, les États-Unis qu'il traverse ne sont plus ceux d'aujourd'hui. Et pourtant, à le lire, on a souvent le sentiment étrange que quelque chose n'a pas changé : cette difficulté persistante à trouver dans le travail autre chose qu'un moyen de gagner sa vie, cette recherche d'une reconnaissance qui ne se réduit pas au salaire, cette oscillation entre la fierté de faire et le sentiment de perdre son temps, voire sa vie.

Relu aujourd'hui, Working entre en résonance avec une réflexion qui, ces dernières décennies, a profondément renouvelé nos manières de penser le travail. C'est ce que permet notamment de saisir la préface de la sociologue du travail Marie-Anne Dujarier et du spécialiste de l’histoire des États-Unis Olivier Frayssé. Les sciences sociales ont depuis lors considérablement enrichi l'analyse du travail, comme on peut le voir dans le petit livre que Dujarier vient de publier, Travail (Anamosa, 2026), où elle entreprend, une nouvelle fois, après Troubles dans le travail (PUF, 2021), de « déplier » les différentes significations d'un mot devenu à la fois omniprésent et problématique. Face à cette entreprise d'analyse et d'historicisation, le livre de Terkel offre une matière presque expérimentale : il ne commence pas par définir le travail. Il écoute ceux qui le font.

Et c'est précisément là que réside la force singulière de Working. Le projet est d'une simplicité désarmante, comme son sous-titre l’indique : demander à des personnes ce qu'elles font toute la journée et ce qu'elles ressentent à propos de ce qu'elles font. Mais cette question, en apparence élémentaire, ouvre un espace que les catégories habituelles du travail ont souvent tendance à refermer. Terkel ne cherche pas seulement à savoir quel métier exercent ses interlocuteurs. Il veut savoir ce que ce métier fait à leur existence. Ce qu'il leur permet de devenir. Ce qu'il leur interdit. Ce qu'ils en retirent en termes de fierté, de dignité, d'ennui, de pouvoir ou d'humiliation.

La galerie est considérable : ouvriers, agriculteurs, réceptionnistes, standardistes, enseignants, policiers, employés, vendeurs, professionnels de la santé, artistes, cadres, courtiers, fossoyeurs, travailleurs des services. La nouvelle édition française, qui compte plus de six cents pages, restitue cette ampleur et cette diversité. Mais l'effet produit par cette accumulation n'est pas celui d'un catalogue des professions. Peu à peu, les métiers cessent d'être le sujet principal. Ils deviennent les situations particulières à partir desquelles se révèle une question plus vaste : comment vivre avec ce que l'on fait pour gagner sa vie ?

Terkel est un maître dans l'art de faire émerger cette question sans jamais la poser de manière théorique. Il laisse parler. Il accepte les détours, les contradictions, les silences, les éclats de colère et les moments de fierté. Son livre est une histoire orale du travail, mais c'est aussi, plus profondément, une histoire orale du rapport que les individus entretiennent avec leur propre existence.

Le travail ne se réduit pas à l'emploi

À cet égard, Working est traversé par une tension qui rejoint directement les analyses de Marie-Anne Dujarier : le travail ne se réduit jamais tout à fait à l'emploi.

L'emploi est le cadre institutionnel. C'est ce qui donne un salaire, un statut, une place dans la société. Mais ce qui intéresse Terkel, c'est ce qui se passe dans cet emploi : l'activité concrète, le rapport aux autres, le sentiment de bien faire ou de mal faire, l'intelligence mobilisée, les gestes répétés, les contraintes, les ruses, les savoir-faire. Autrement dit, ce que les ergonomes désignent par « travail réel » affleure partout dans les entretiens de Terkel, même si celui-ci n'emploie évidemment pas ce vocabulaire.

C'est peut-être pourquoi le livre résiste si bien au temps. Les formes d'emploi ont changé, les métiers se sont transformés, l'organisation du travail s'est numérisée, mais la question de ce que les individus engagent dans leur activité demeure. On peut avoir un emploi sans avoir le sentiment de faire quelque chose d'utile. On peut être bien payé et se sentir dépossédé de son travail. On peut être mal rémunéré et éprouver une réelle fierté professionnelle. On peut être exploité et néanmoins aimer ce que l'on fait. Ces contradictions ne sont pas des anomalies : elles constituent le cœur même de l'expérience du travail.

La critique sociale de Terkel tient ainsi moins au discours qu'au montage des voix. À force de juxtaposer des expériences différentes, il fait apparaître des régularités que chaque entretien pris isolément pourrait dissimuler. Le travail apparaît souvent comme une promesse déçue : on y cherche du sens, de la reconnaissance, une utilité, une forme de dignité ; on y rencontre fréquemment la subordination, l'absurdité, l'ennui ou la dépossession.

Mais Working ne se réduit pas pour autant à un livre sur la souffrance au travail. Ce qui frappe, c'est au contraire la coexistence permanente de sentiments contradictoires. Certains parlent avec enthousiasme de leur métier. D'autres aiment la liberté que leur procure leur activité tout en détestant leur employeur. Certains revendiquent la fierté d'un savoir-faire quand d'autres regrettent de ne plus pouvoir exercer correctement leur métier. Le travail peut être à la fois ce qui aliène et ce qui permet de se sentir vivant.

Cette ambivalence est essentielle. Elle empêche de réduire le travail à une opposition trop simple entre exploitation et émancipation. Elle rappelle que les individus ne sont jamais entièrement réductibles à leur position dans l'organisation productive. Ils bricolent avec les contraintes, donnent du sens à ce qu'ils font, s'attachent à leur métier, développent des solidarités, résistent, composent, parfois se racontent des histoires pour continuer.

Quand activité, production et emploi ne coïncident plus

C'est ici que la lecture de Working à la lumière de Dujarier devient particulièrement féconde. Dans Travail, la sociologue invite à distinguer l'activité, la production et l'emploi. Chez Terkel, ces trois dimensions apparaissent constamment entremêlées dans les récits individuels, mais aussi en conflit. Le même individu peut aimer son activité et détester son emploi ; produire quelque chose qu'il juge utile dans une organisation dont il désapprouve les finalités ; être fier de son métier tout en refusant les conditions dans lesquelles il doit l'exercer.

Le livre montre ainsi, par les voix elles-mêmes, ce que l'analyse sociologique peut parfois risquer d'abstraire : le travail est une expérience vécue avant d'être une catégorie.

Mais cette expérience vécue ne doit pas être psychologisée pour autant. Terkel ne demande pas seulement aux gens s'ils aiment leur travail. Il les fait parler des conditions qui rendent cette expérience possible ou impossible. Le salaire, la hiérarchie, le pouvoir de décision, la reconnaissance, l'organisation du temps, la division du travail : tout ce qui constitue l'infrastructure sociale de l'emploi revient dans les récits.

Il y a donc chez lui une sociologie implicite de la domination. Mais une sociologie qui passe par les voix plutôt que par les concepts.

Cette méthode donne au livre une force démocratique particulière. Terkel fait entendre des personnes qui sont rarement considérées comme des producteurs de savoir sur le travail. Elles ne sont pas seulement des « enquêtés » : elles deviennent les interprètes de leur propre expérience. Le fossoyeur, la serveuse, le soudeur, la standardiste ou le chauffeur ne sont pas convoqués pour illustrer une théorie préalable. Leur parole est elle-même le matériau à partir duquel une pensée devient possible.

Le procédé est d'autant plus remarquable qu'il produit une forme de décentrement. Le travail n'est plus observé depuis le bureau du sociologue, du dirigeant ou de l'expert. Il est regardé depuis les lieux où il se fait réellement. Et surtout, il est raconté par ceux qui en supportent les contraintes et en éprouvent les effets.

Un livre ancien pour des questions toujours présentes

On comprend alors ce que cette réédition peut apporter à notre présent. À l'heure où le travail est à nouveau l'objet de débats passionnés — sur le sens, la pénibilité, l'utilité sociale, la reconnaissance, l'automatisation ou la transition écologique — Working nous rappelle qu'aucune réflexion sur le travail ne peut faire l'économie de l'écoute.

Il nous rappelle aussi quelque chose de plus dérangeant : les transformations du travail ne suppriment pas nécessairement ses contradictions fondamentales. Les technologies changent, les métiers apparaissent et disparaissent, les formes d'emploi se recomposent ; mais la question demeure : que cherchons-nous dans ce que nous faisons pour gagner notre vie ?

La réponse de Terkel n'est évidemment pas univoque. Les personnes interrogées cherchent de l'argent, bien sûr, mais aussi de la considération, de l'autonomie, de la maîtrise, de la camaraderie, parfois simplement le sentiment de faire quelque chose qui compte. Elles cherchent une place dans le monde. C'est pourquoi Working est moins un livre sur les métiers qu'un livre sur la dignité.

Et c'est peut-être là que se noue le dialogue le plus intéressant avec le travail récent de Dujarier. Si Travail invite à déplier le mot pour distinguer ce que nous confondons, Working nous oblige à écouter ce que ces différentes dimensions font aux individus. Le premier clarifie les catégories ; le second leur redonne des voix.

On pourrait même dire que Terkel fournit, à sa manière, une réponse à une question que Dujarier pose depuis plusieurs années : que se passe-t-il lorsque l'activité, la production et l'emploi cessent de coïncider ? Les entretiens de Working montrent que cette dissociation n'est jamais seulement institutionnelle. Elle est vécue dans les corps et les biographies. Elle produit des sentiments de fierté et d'inutilité, de liberté et de subordination, d'accomplissement et de gâchis.

La force de Working est finalement de ne jamais résoudre ces contradictions. Il les laisse ouvertes, parce qu'elles sont celles de nos vies mêmes.

Près d'un demi-siècle après sa première publication, le livre de Studs Terkel n'est donc pas seulement un document sur l'Amérique des années 1970. C'est un livre qui nous demande encore ce que signifie passer une grande partie de sa vie à travailler. Et sa réponse la plus profonde est peut-être contenue dans sa méthode : pour comprendre le travail, il faut commencer par écouter ceux qui le font.