Camille Peugny montre comment le recul de l’État social nourrit la montée des égoïsmes et fragilise les solidarités.

Cet ouvrage de Camille Peugny, chercheur en sociologie et professeur à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, analyse les conséquences du démantèlement de l’État social, hérité de la Libération et progressivement remis en cause par la contre-révolution néolibérale. Cette dernière, symbolisée par les élections de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis, a profondément transformé le lien social, la mobilité sociale et les imaginaires politiques des différentes classes sociales. L’auteur défend l’idée que le recul des protections collectives ne transforme pas seulement les politiques publiques, mais reconfigure en profondeur les comportements individuels et les formes de solidarité.

Le titre du livre interroge déjà par l’emploi du terme « égoïsme », qui revêt une dimension dépréciative et est rarement employé en sociologie. Si Tocqueville avait déjà établi un lien entre démocratisation des sociétés et individualisation des comportements, Camille Peugny entend montrer que nous sommes aujourd’hui confrontés à une nouvelle étape de ce processus. Il rejette tout jugement moral dans l’utilisation du terme « égoïsme » et entend plutôt le décrire ainsi : « l’égoïsme comme contrainte sociale généralisée est ce qu’il reste des relations sociales lorsque l’État social se retire. » Loin de renvoyer à une disposition psychologique individuelle, l’égoïsme constitue ainsi, pour Peugny, le produit d’un contexte social marqué par la généralisation de la concurrence.

L’égoïsme, une production sociale

L’auteur entend se placer dans la continuité des travaux de Robert Castel et prolonge ou discute les analyses proposées par Vincent Tiberj, qui, avec son livre La Droitisation Française, mythe et réalités (PUF, 2024), nuançait un tournant vers la droite des Français, en démontrant une plus grande tolérance des citoyens à l'égard des couples homosexuels ou une remise en cause des stéréotypes de genre, à titre d’exemples. Pour Peugny, ce sont les classes moyennes supérieures, acquises aux valeurs de mérite, de responsabilité individuelle et de libre-concurrence, qui sont les principaux vecteurs de diffusion des valeurs néolibérales au sein de la société française. Il explique que cette évolution passe par plusieurs transformations : l’embourgeoisement progressif de ces catégories sociales, la diffusion des formations en management et dans les écoles de commerce, ainsi que l’individualisation croissante des relations de travail. À cela s’ajoute l’influence grandissante des élites économiques, dont les représentations tendent à s’imposer bien au-delà de leur propre milieu. Alors que les cadres apparaissaient encore largement proches des valeurs portées par la gauche au début des années 1980, Peugny met en évidence leur rapprochement progressif avec les principes du mérite, de la responsabilité individuelle et de la concurrence. L’égoïsme est aussi à appréhender comme un abandon de la lutte collective pour améliorer son sort, au profit de stratégies strictement individuelles.

Pour cet essai, l’auteur s’appuie sur les travaux de ses collègues, une base statistique particulièrement riche, et sur une enquête qualitative menée auprès de femmes de ménage dans le Sud-Ouest, qui représentent ce que l’auteur nomme « les nouveaux prolétaires », l'une des catégories populaires du tertiaire, singulièrement féminisées, en l’occurrence.

La concurrence scolaire, moteur des inégalités

Le chercheur s’intéresse à « la lutte des places », propre à l’institution scolaire, au sein de laquelle la massification n’a pas permis de progrès réels en matière d’égalité des chances, alors même que les diplômes jouent en France un rôle déterminant dans la mobilité sociale. Loin de résorber les inégalités, l’école apparaît comme l’un des principaux mécanismes de reproduction sociale. Les enfants des classes populaires sont toujours confrontés à « un plafond de verre », comme le décrit l’auteur : « en 2020, plus de 80 % des enfants nés dans les familles à dominante cadre exercent cinq à huit ans après la fin de leurs études initiales un emploi de cadre, une profession intellectuelle supérieure ou une profession intermédiaire, tandis que 69 % de leurs homologues issus d’une famille à dominante ouvrière exercent un emploi d’ouvrier ou d’employé. » À ce sujet, l'école privée est de moins en moins mixte, d’un point de vue social ; l’attachement à un enseignement confessionnel ayant fortement décliné de la part des parents qui y scolarisent leurs enfants, il s’agit plutôt de constituer, avec ces établissements, un véritable « entre-soi ».

Les nouvelles formes de la question sociale

Peugny montre qu’une partie des classes moyennes supérieures adhère de plus en plus à des principes inspirés du néolibéralisme, souvent associés au modèle anglo-saxon. Ainsi, l’intervention étatique est perçue comme suspecte : elle doit refluer et laisser place à la libre-concurrence. Les classes moyennes supérieures se rapprochent du libéralisme, tant au niveau culturel qu’au niveau économique, à l'exception de la question de l’immigration, à propos de laquelle l’opposition grandit. L’idée que la pauvreté est due à une absence de volonté de travailler progresse également. Toutefois, cette culture de la concurrence produit également ses propres effets délétères sur les cadres, davantage exposés au risque de burn-out. Or ces difficultés sont rarement pensées sous un angle collectif : elles donnent plus souvent lieu à des démarches de développement personnel ou de retour à soi.

L’idée de « moyennisation » de la société, autour de ce que Henri Mendras qualifiait de « constellation centrale », avait pu être caressée durant la période des Trente Glorieuses. Or, l’auteur affirme que les classes sociales demeurent incontournables pour analyser la société française. Camille Peugny évoque également la constitution d’une nouvelle fraction des classes populaires qui correspond à des emplois non qualifiés, avec peu de perspectives d’évolution, exercés principalement par des femmes, des jeunes et des immigrés. Ils sont confrontés à des horaires discontinus et à des temps partiels subis. Un véritable « salariat subalterne » est en formation : il dépasse la dichotomie traditionnelle entre ouvriers et employés, pour opposer davantage les ouvriers et employés qualifiés à ceux qui ne le sont pas.

Reconstruire des solidarités

L’enquête de Camille Peugny sur les femmes de ménage constitue sans doute le développement le plus original de l’ouvrage. Elles peinent à se reconnaître dans une identité salariale commune et leur métier les amène à être beaucoup plus isolées que ne le sont, par exemple, les ouvriers au sein d’une usine. Pourtant, pour faire valoir leurs droits, parfois bafoués par leur employeur, cet isolement doit être vaincu, notamment dans le cadre d’une mobilisation syndicale. L’auteur décrit un manque de représentants du personnel et une syndicalisation particulièrement faible. Il s’intéresse, par ailleurs, aux parcours de deux déléguées du personnel CFDT, qui pratiquent malgré elles une sorte de « syndicalisme sans adhérents ». Leur principale tâche est de lutter contre l’atomisation de leur collectif de travail, qui est le pendant de l’autonomie procurée par ce métier – autonomie recherchée par beaucoup de femmes de ménage.

En conclusion, cet ouvrage sociologique constitue une contribution stimulante pour comprendre les mutations de la société française, tant du point de vue de l’individualisation des conditions de travail que de la droitisation des imaginaires politiques. Les régulations collectives, fruit des compromis de l’après-guerre, ont progressivement laissé place à des stratégies individuelles : « la conjonction de l’achèvement du détricotage des protections collectives offertes par l’État social et de la repratrimonialisation de la société française va encore accentuer la “lutte pour la vie”, faisant ainsi le lit de l’égoïsme ». Au-delà de ce diagnostic, Peugny ouvre une réflexion sur les conditions d'une reconstruction des solidarités. S’il esquisse davantage qu'il ne développe cette perspective, notamment à travers son appel à une « éthique de la dignité », son analyse constitue une contribution importante aux débats contemporains sur les transformations de l'État social, des classes sociales et du travail.

 

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