Inam Bioud redonne une voix inébranlable et un corps débordant de vie aux femmes du peuple qui, dans l’Oran des années 1990, ont traversé les affres de la « décennie noire ».
Dans un roman polyphonique où des fragments de voix gravitent autour du destin d’une femme singulière, l’écrivaine et traductrice Inam Bioud, dans une langue arabe virtuose magnifiquement rendue par la traduction de Lotfi Nia, plonge le lecteur au cœur des violences démesurées de la guerre fratricide qui a failli ruiner la société et l’État algériens durant les années 1990.
Cette femme, dont le prénom donne son titre au roman, Houaria, est l’être qui réunit toute sorte d’irrationalités autour de sa propre personne, insaisissable et intrigante. Sa naissance a été accompagnée d’une cascade de malheurs ; son image de « fille faible » est associée, dans l’esprit de sa mère, au départ de son mari et à sa déchéance sociale ; son frère a toujours vu en elle une rivale et a même voulu l’étouffer lorsqu’elle était bébé ; ses voisins et son entourage la considèrent avec méfiance ; les hommes, pour la plupart médiocres, voient en elle une menace pour leur virilité.
Comme en témoigne Hana dans le roman, cette universitaire qui a « osé » demander le divorce parce qu’elle s’estimait malheureuse et maltraitée dans son couple, « Houaria, la fille d’une voisine au haouch », avait un « grand cœur en manque de tendresse. Nous avions ça en commun. Il fallait voir comment son frère et sa mère la traitaient ». À lui seul, ce fragment d’un discours généreux résume la condition d’un nombre considérable de femmes à travers le monde : le refus de respecter leur dignité et de leur accorder une pleine égalité citoyenne, au nom d’une altérité perçue comme menaçante, voire démoniaque.
Publié aux éditions Dar Mîm en 2023 et couronné du prestigieux Grand Prix Assia Djebar en juillet 2024, Houaria est enfin accessible en français grâce à une coédition des maisons Barzakh (Alger) et Philippe Rey (Paris). Comme l’ensemble des titres de la collection « Khamsa », dédiée aux fictions arabophones du Maghreb, ce texte offre aux lecteurs francophones l’histoire d’un grand refus : celui de ne rien concéder à l’arbitraire des normes patriarcales qui enchaînent et de garder la tête haute face au nihilisme de l’intégrisme islamique lorsqu’il se déchaîne.
Nonfiction : Pour ouvrir cet entretien, pouvez-vous nous dire à quel moment a germé en vous l’idée d’écrire un roman sur la ville d’Oran et ses lieux interlopes, mais aussi sur les questions d’égalité entre les genres et de libertés démocratiques, au cœur des violences ravageuses de la « décennie noire » ?
Inam Bioud : L’écriture de Houaria est une idée qui germait en moi depuis fort longtemps. Après la fin de la « décennie noire », cette abominable guerre contre les civils, j’ai voulu ordonner ma propre perception de cette période, qui n’était qu’un chaos total. Certes, j’ai éprouvé le besoin de me raconter mon parcours avec le recul du temps, mais aussi en réaction à la persistance, dans mon environnement immédiat, d’une certaine religiosité normative, voire, dans certains cas, intégriste. À la suite de cela, je me suis posé quelques questions : allons-nous encore nous perdre dans le tourbillon du terrorisme islamiste ? À quel moment allons-nous tirer les leçons de ce qui s’est passé depuis le début des années 1990 ?
Écrire sur ces années de terreur, mettre les mots justes sur mon vécu de femme et me rassurer sur le fait que le pire est définitivement derrière moi, c’est ma contribution, aussi modeste soit-elle, au travail d’élucidation de la guerre fratricide des années de feu et de sang. De ce point de vue, j’ai pu établir la mémoire de cette parenthèse historique à l’aide des personnages qui venaient à moi au fil de l’écriture. L’apparition de chacun d’eux amenait avec elle un coffret de souvenirs et de détails de mes années oranaises, au milieu des braises.
Lorsque j’ai terminé le premier jet de mon manuscrit, une vision d’ensemble s’est dégagée : les vies mutilées que raconte ma fiction doivent leur déchéance à plusieurs démissions : politiques, économiques, idéologiques, intellectuelles, culturelles, etc. L’intégrisme islamique n’est pas une « malédiction » tombée d’un Ciel revanchard ou vengeur : c’est le seul refuge accessible aux déshérités ; le puits des passions tristes où l’absolu s’acquiert gratuitement.
Pour ceux qui ont eu la chance de découvrir Houaria dans le texte original, écrit en langue arabe, il est difficile de passer à côté du style et des nombreux passages où une prose envoûtante s’empare des émotions du lecteur. Parlez-nous un peu de votre travail sur la langue et de la fameuse lettre « ه », qu’on translittère en français par un « H », qui donne qui donne son initiale à chacun des personnages du roman ?
J’ai une histoire particulière avec la langue arabe, qui remonte à mon enfance syrienne. Mon père, issu d’une famille algérienne installée au Levant à la suite de l’exil colonial, cultivait un attachement extrêmement fort à cette langue. Il lisait énormément et écrivait des poèmes. Lorsque j’étais élève, c’est lui qui a corrigé mes premiers poèmes, que j’ai par la suite publiés dans la presse nationale. Comme lui, j’avais le souci de donner un nouveau souffle à cette langue, de dépasser le poids et les lourdeurs de certaines productions se réclamant du classicisme. Ma langue arabe se veut vivante, vibrante, flottante, musicale, chantante. J’essaie, autant que possible, de baigner mes phrases dans la douceur, au sein d’un monde envahi de laideur.
Je lisais beaucoup les modernistes arabes. La lecture du Prophète (1923) de Gibran Khalil Gibran m’a bouleversée. Sa prose m’a habitée et m’a ouvert des horizons insoupçonnés, voire insoupçonnables. Une sorte d’ineffable qui anime le dicible. Je peux citer aussi May Ziadé, ou encore les traductions, en arabe, de George Sand, de Tolstoï – surtout Guerre et Paix – ou de Tchékhov.
Dans chacun de mes textes, j’essaie de préserver la quintessence des mots, d’élaguer au maximum. Avant d’écrire, je cherche un rythme, une sensualité du style. Je crois, inconsciemment, que c’est cette quête de liberté dans le langage qui a donné à tous mes personnages l’initiale de leur prénom, la lettre « ه » ou « H », une lettre fermée qui souffle et vibre agréablement ; une lettre fermée qui ne se refuse jamais à l’ouverture. Et mes personnages, d’une certaine manière, sont perçus comme des captifs de cette cellule dont le souffle permet de s’échapper.
J’écris en arabe pour multiplier les gestes d’amour et de beauté, en puisant dans les richesses d’un patrimoine ancien qui, avant les dogmes et les prières, a chanté la joie charnelle et l’ivresse sensorielle.
Le roman s’ouvre sur une femme allongée qui fixe le plafond, si haut, du pavillon des femmes de l’hôpital universitaire d’Oran. L’odeur pénétrante des médicaments l’assaille, tandis qu’elle a l’impression d’être entourée d’une foule invisible. Des voix immémoriales lui parviennent. Qui est cette femme ? Dans quelles circonstances s’est-elle retrouvée sur ce lit en fer, après avoir perdu sa paire de chaussures rouge écarlate ?
Avant de connaître Hicham, Houaria était une lycéenne ordinaire, du moins par la vie routinière qu’elle menait. Mais elle était une femme « à part ». Maltraitée par sa famille, méprisée par le voisinage, elle se tenait souvent seule, en compagnie des voix qu’elle entendait, lesquelles enchantaient son quotidien.
Née prématurée, l’arrivée de Houaria au monde fut une grande déception pour sa mère, laquelle attendait un garçon pour, pensait-elle, « garder son mari avec elle ». La « grande déception » du père résidait dans le fait qu’il espérait un deuxième garçon, plus fort et plus performant que Houari, considéré comme « défectueux » à tous les niveaux, sa « laideur » au premier chef. D’une certaine manière, le couple voulait un Apollon pour « rectifier le tir raté » du premier enfant, mais c’est une fille à la santé fragile qui poussa son premier cri.
L’héroïne de mon roman a grandi au milieu de la méchanceté, et c’est auprès de Hicham qu’elle va s’évader, aimer, danser et se découvrir. Ce jeune homme était ambitieux : il voulait s’en sortir à tout prix. Le soir où il voulut faire plaisir à son amoureuse en l’invitant à écouter les musiques incandescentes de Cheba Mokhtaria au cabaret « Mon Château », il commençait à encaisser l’argent provenant des différents trafics de drogue auxquels il se livrait.
Regrettablement, ce soir-là, la fortune les rattrape. Un groupe d’islamistes s’infiltre dans le cabaret et assassine Hicham, à la place d’un médecin qui, alerté par ses connaissances, réussit à s’enfuir avant le passage à l’acte des illuminés. Houaria sombre dans le coma et rouvre les yeux à l’hôpital universitaire d’Oran… sans sa paire de chaussures rouge écarlate.
À sa sortie de l’hôpital, Houaria ne pense plus qu’à une seule chose : retrouver la dénommée Hajar. Comme elle le confie : « La trouver devenait vital, comme si c’était la seule personne susceptible de me sortir de ces tornades qui me jettent dans des cavernes où résonnent les voix des morts ». Son véritable nom serait Hélène Hambron ; elle aurait participé à la guerre de Libération, mais, à El-Hamri, ses origines demeurent floues. Que représente cette femme pour Houaria ?
Tout d’abord, Hélène Hambron s’est manifestée à Houaria dans l’une de ses visions. Puis, alors que la jeune éprouvée était encore à l’hôpital, Hélène est venue lui rendre visite, on ne sait par quel intermédiaire, pour lui annoncer ces paroles mystérieuses que l’on peut interpréter comme suit : « Aucune peine ne dure éternellement ! »
Cette femme, à laquelle les Oranaises et les Oranais attribuent un parcours de résistance anticoloniale ainsi que des origines « catholiques », « juives » ou « kabyles », demeure un mystère, à l’image de la ville d’Oran telle qu’elle est dépeinte dans le roman. À celles et ceux qui pourraient me demander d’élucider ce mystère, je n’avancerais qu’une seule expression : vivre et demeurer dans un lieu dans l’habit d’une passagère.
Très probablement, ce sont les voix qui assiègent les visions de Houaria qui lui ont montré le chemin vers Hélène, cet être mystérieux dont l’existence, à Oran, est vouée au soin. À El-Hamri, sa maison et la chaleur de ses mots sont un refuge pour tout un chacun.
Les figures féminines occupent une place centrale dans votre roman. Aux côtés de Houaria, qui aspire à s’émanciper du joug familial, sa belle-sœur Hadia, la femme de son frère Houari, décrite comme ayant « le cœur qui se lasse vite », incarne elle aussi une forme de liberté du désir. Comment ces femmes, qui résistent aux normes, se rebellent et assument leurs désirs sans culpabilité ni sentiment de trahison, s’inscrivent-elles dans votre récit ?
Houaria est un hommage aux résistances des femmes ordinaires, dont les récits officiels sur la « décennie noire » parlent très peu. Les femmes qui évoluent, en dépit de toutes les difficultés, la tête haute dans mon roman sont inspirées de personnes ayant réellement existé. À Oran, durant cette période sombre, j’ai vu des femmes du peuple élever seules leurs enfants, suivre scrupuleusement leur scolarité, travailler jour et nuit, défier la prédation masculine de leurs patrons, faire la fête entre elles, boire et danser durant les rares moments d’insouciance.
Quid des hommes qui, en dépit de la complexité avec laquelle vous les croquez, apparaissent comme mesquins et médiocres ?
En un mot, je dirais : la lâcheté. Du fait de mon histoire personnelle, ainsi que par le biais des témoignages de femmes que j’ai pu recueillir, nombre de « mâles » se sont montrés lâches envers leurs épouses, envers les femmes tout court. Il ne s’agit pas ici de défendre un discours manichéen opposant les « hommes » et les « femmes », mais d’exprimer une solitude, un sexisme vécu au quotidien, une indifférence quasi totale aux violences liées au genre et, surtout, un déni de l’égalité citoyenne.
Durant la période de crise sociale et politique que furent les années 1990, la médiocrité des « mâles », si fiers de leurs attributs masculins, s’est révélée au grand jour. Ce que j’ai traduit dans le roman n’est que la quintessence d’un parcours de « femme écrivant », pour reprendre l’expression d’Assia Djebar, qui a toujours été, pour ne rester que dans le monde des lettres, niée en tant que traductrice et autrice par des hommes qui ne jurent que par « la Libération de la Femme algérienne »… mais dans le cadre des « constantes nationales et des valeurs ancestrales ».
Un mot sur la violente campagne de haine et de dénigrement déclenchée après la distinction de Houaria par le Grand Prix Assia Djebar en juillet 2024. Ceux qui ont vu dans votre texte une « atteinte à la morale » ou un « roman pornographique » seraient-ils terrorisés par le fait de voir une femme écrire les histoires des autres femmes, avec sa propre vision du monde et selon ses propres désirs, en langue arabe, et dans un style qui dépasse les normes conservatrices qu’ils cherchent à imposer à plus de la moitié de la société algérienne ?
Cette réaction révèle, à mon sens, une peur de « castration ». Une volonté d’effacer une femme qui parle de sa vie, qui enseigne l’arabe et la traduction par-delà le conservatisme et la panique identitaire, et qui, de plus, ne se réclame d’aucune transcendance. J’écris en arabe pour vivre, aimer, sentir, respirer, crier, faire parler des corps, faire sentir leur sueur, leur joie, tout.
Il y a aussi la peur de voir la présence des femmes s’affirmer dans ces milieux littéraires essentiellement masculins. Une femme a le droit de faire dire ce qu’elle veut à ses personnages. Cela ne devrait pas être un sujet de discussion. Ils font l’amalgame pour me décrédibiliser.
Regrettablement, le manque de solidarité de certains collègues fut décevant, mais je continue d’avancer, par-delà les complaisances de certaines autrices qui, au lieu de soutenir le geste artistique et politique proposé dans Houaria, ont déclaré qu’elles ne pourraient jamais écrire ce qui ne serait pas lisible dans un cadre familial.
Mais, à rebours de ces tristes querelles picrocholines, je me réjouis du soutien apporté par des écrivains comme Waciny Laredj et beaucoup d’autres.
Dans le média algérien Twala (27/06/2026), le sociologue Lahouari Addi soutient que « Houaria est un roman original par sa thématique, par sa structure narrative et par le style d'écriture qui colle aux situations décrites ». Il y salue une plume « légère, sans emphase ni fioriture linguistique » et une construction romanesque réussie. En revanche, il vous reproche de mettre « en scène des personnages dotés de pulsions sexuelles, sans souci des limites morales » ; d’écrire un roman « où la pulsion est le seul moteur de leur vie quotidienne » ; et de proposer aux lecteurs une histoire dont les personnages sont « soit immoraux, soit amoraux ». Que pensez-vous de ce type d’interprétations ?
Sans trop m’attarder sur cet article pour le moins étonnant, je dirais que, dans nos milieux littéraires et intellectuels, certains hommes, qu’ils soient conservateurs ou démocrates autoproclamés, s’accordent sur le fait que toute énonciation féminine et féministe doit passer par le crible de leurs valeurs, censées être « bonnes » et « valides » pour nous autres femmes qui défendons d’autres points de vue. Au lieu de citer des hommes morts pour me rappeler à l’ordre et me réclamer « plus de moralité » dans la conception de mes personnages, l’auteur de l’article de Twala devrait, à mon sens, relire le roman afin de tenter d’y déceler la morale individuelle, l’humanité, la précarité et la beauté singulière de chacun des personnages. Dire qu’un roman n’est pas un traité d’éthique est une banalité. Mais face à de tels procès d’intention, je crois qu’il ne faut pas cesser de marteler, à ceux qui nient ce qu’est une création artistique, ce qu’elle n’est pas : c’est-à-dire tout, sauf une leçon de morale, voire de moraline, pour finir sur un mot célèbre de Nietzsche.