Siri Hustvedt revient sur les derniers jours de Paul Auster mais également sur leur rencontre et leur vie commune.
Siri Hustvedt, célèbre poète et romancière, mais aussi l’épouse du grand écrivain Paul Auster depuis quarante ans, l’a vu agoniser et mourir le 3 avril 2024 à 18h58, dans son bureau de leur maison, à Brooklyn. Au mois de janvier 2023, on lui avait diagnostiqué un cancer du poumon. Des signes inquiétants avaient déjà été décelés lors d’un scanner, réalisé au mois de novembre 2022. Le radiologue avait constaté une masse dans le poumon droit, qui était possiblement un cancer.
Il ne restait à Paul qu’un peu plus d’une année d’épouvantables souffrances à vivre sous le regard affolé de Siri, présente à ses côtés, à chaque instant de journées et de nuits aussi interminables que tragiques.
Constants allers-retours à l’hôpital pour des séances de chimiothérapie. Médicaments dont on ne sait s’ils font Paul se sentir mieux, ou le rendent plus malade. Les perfusions de chimiothérapie duraient quatre ou cinq heures. Siri restait assise à son chevet. La maladie de Paul avait pour nom : cancer bronchique non à petites cellules, autrement dit CBNPC. Associée à la chimiothérapie (carboplatine et paclitaxel), il y eut l’immunothérapie : nivolumab qui, selon Siri, « mit un terme à la vie de Paul avant que le cancer ne s’en charge lui-même. » Tous deux espéraient une opération : l’ablation du lobe malade, mais le chirurgien leur annonça que l’opération n’était pas possible, les deux poumons étant atteints. Les yeux de Paul se remplirent de larmes.
« Que faire ? » disait Paul à Siri. « Secouer les poings à l’intention de Dieu ? » Durant son calvaire, elle l’aidait à s’habiller, et à tout moment de la journée, car bientôt il ne put plus marcher, et il disait « tu es si bonne pour moi, Siri. »
Le récit de Siri Hustvedt commence par la fin, après les funérailles : Paul n’est plus là, mais Siri espère rencontrer son fantôme dans son bureau silencieux, où il écrivait ses livres à la main dans des cahiers Clairefontaine, avant de les dactylographier sur son Olympia. Elle l’espère dans leur chambre à coucher, dans l’escalier, dans la cuisine, la bibliothèque, située au troisième étage de la maison. Il lui avait assuré qu’après sa mort, il lui rendrait visite en tant que fantôme, plus exactement en tant que revenant. Une sorte de dibbouk. Chaque objet dans la maison évoque l’homme de sa vie disparu. « Arpentant seule la maison, j’imite les rythmes d’avant la mort de Paul dans les espaces de l’après. La maison est une maison bien réelle, mais c’est aussi une architecture du souvenir. » Après sa mort, elle entendit un jour la voix de Paul à la radio, « sa belle voix désincarnée. Un coup de couteau au sternum. J’ai éteint le poste. » Cependant, le sentiment de la présence de Paul ne l’a pas quittée.
Après que le cercueil contenant la dépouille de Paul fut mis en terre, Siri sentit à son retour dans leur maison, Paul déambuler dans la chambre à coucher, « …et le sentiment ineffable auquel j’aspirais m’a été brièvement rendu. Je l’ai fait revenir. »
Siri Hustvedt évoque admirablement ce qu’est la vie dans un logement occupé par les mêmes personnes. Ils deviennent : « des zones de répétition gestuelle, de repas préparés et avalés, de déchets amenés à l’extérieur et de courrier ramené à l’intérieur, de cafetières allumées et éteintes, de théières mises sur le feu, de lits faits et de lessives pliées, de douches, de bains, de brossages de dents et de rafraîchissements du visage et j’en passe. » C’est ce qu’elle nomme les diverses formes de la mémoire incarnée. Paul lui avait demandé un jour combien de fois ils avaient fait l’amour. « Des milliers de fois. »
Ils dormirent ensemble pour la dernière fois le 28 avril, deux nuits avant sa mort. Chaque nuit, elle s’était assurée qu’il respirait. Et voilà qu’elle se retrouvait dans leur lit, et de son côté, à elle. Elle évoque un « éclatement cognitif » quand chaque instant, chaque chose, chaque bruit et aussi le silence, lui disent cruellement que Paul n’est plus là. Siri se demande : « Lorsqu’il s’est arrêté, le temps vécu s’est-il arrêté en moi ? » Ils ont vécu ensemble quarante-trois ans.
« Le chagrin n’est pas permanent. Je peux me barricader des jours durant contre la tempête, et puis les bourrasques arrivent et me jettent à terre. » La romancière évoque Maurice Merleau-Ponty à propos de ce qu’il nommait l’intercorporalité entre les êtres. Elle savait que Paul allait mourir, mais elle s’est révoltée contre « le fait brut ». Elle n’a désormais plus d’histoires à lui raconter.
Dernières semaines marquées par d’innombrables séjours aux urgences et retours à la maison bien-aimée, où ils se sont installés quand les livres de Paul ont enfin rencontré un succès international, après dix années de refus, d’échecs et de galère.
Paul Auster et Siri s’étaient rencontrés le 23 février 1981. Elle était instantanément tombée amoureuse de Paul, un grand garçon beau et solitaire, portant une veste de cuir noir, lors d’une soirée poétique au 92nd Street Unterberg Poetry Center, prestigieuse Maison de la Culture juive de New York. Elle ressentit pour lui une très forte attirance, « comme un coup à l’arrière de la nuque ». Elle se fit présenter à lui par un ami. Tous trois passèrent la soirée ensemble. Ils quittèrent une réception, marchèrent dans la nuit, prirent un taxi. Elle lui demanda de l’embrasser. Il vint chez elle, au nord de New York. Elle comprit qu’il avait d’autres petites amies, qu’il était en outre marié et père d’un petit garçon, Daniel. Il décommanda leur rendez-vous parce qu’il était en train d’écrire. Puis, il l’emmena passer le Seder de Pessah dans sa famille. Mais le matin du 5 mai, après une nuit d’amour, il lui annonça sans explication, qu’il allait retrouver sa femme et son fils, son ancienne vie. Se séparer de son fils lui était devenu intolérable. Il disparut sans un mot dans les escaliers du métro. Il l’avait quittée en quelques secondes, sans pathos. Elle ne semblait pas vraiment l’intéresser.
Elle décida, bien sûr, de le reconquérir par la littérature et lui écrivit trois folles lettres. Il ne répondit pas à la première. Ne lui téléphona pas. Il réapparut une dizaine de jours plus tard. Ils vécurent d’abord dans l’appartement crasseux de Paul. Il lui dit un jour : « Tu sais, je ne vivrai pas avec toi, si tu ne m’épouses pas. » Elle éclata en sanglots. Les premiers temps de leur vie commune, ils avaient écumé les salles de cinéma de la ville, ils s’étaient aimés des nuits entières. Paul travaillait alors sur « Le Livre de la mémoire », la seconde partie de L’Invention de la solitude.
La célébrité venue, ils achetèrent et aménagèrent la belle demeure de Brooklyn. Ils y vécurent et y travaillèrent comme si cela devait ne jamais cesser. Ils eurent une fille, Sophie. Daniel, le fils de Paul, mourut d’une overdose d’héroïne après le décès accidentel de sa petite fille, contaminée par la drogue. Puis, le cancer tua Paul, grand romancier, grand amoureux de Siri qu’il idolâtrait.
Reste ce texte magnifique, qualifié par l’auteur de « rapport sur le chagrin du deuil ».