Une réflexion sur la place des arts dans la société contemporaine, entre héritage de la démocratisation culturelle et nouveaux enjeux politiques.

Si cet ouvrage s’adresse principalement, comme l’écrit son auteur, aux acteurs culturels et artistiques, aux étudiants ainsi qu’aux publics de la sphère culturelle, c’est parce que Jean Caune n’a cessé de côtoyer ce domaine, d’en observer les évolutions et de s’interroger sur les transformations qui l’affectent. Il s’est notamment préoccupé de la fragilité croissante des manifestations artistiques et culturelles, aujourd’hui menacées par des contraintes budgétaires de plus en plus fortes.

Jean Caune, après avoir été comédien et metteur en scène, fut directeur de la Maison de la culture de Chambéry ; il a contribué à la création d’un enseignement universitaire consacré aux arts du spectacle et il est aujourd’hui professeur émérite de l’université Grenoble Alpes.

Plus précisément, cet ouvrage examine les mutations qui, depuis le début du XXIe siècle, ont profondément transformé les manières de penser la culture et ses enjeux. Il y est certes question des déplacements et des difficultés qui traversent les relations sociales, mais plus encore des relations qui se construisent à travers la médiation du fait culturel.

Culture en mutation

Pour Jean Caune, les transformations du monde contemporain ne concernent pas seulement les modes de vie, la technique, l'économie ou le dérèglement climatique : elles touchent également les pratiques artistiques et culturelles. L’originalité de la perspective proposée par l’auteur réside précisément dans sa volonté de relier ces phénomènes entre eux, plutôt que de les aborder successivement comme des réalités indépendantes.

Il est vrai que les mutations en cours ont fragilisé le rapport à ce que l’on nomme « culture », ainsi que les hiérarchies internes à ce domaine et les processus symboliques qui structurent la société. Mais elles ont également révélé et amplifié la fonction performative de la culture dans la réalité sociale, ainsi que la manière dont les identités individuelles et collectives se sont construites en référence aux arts et à la culture.

En somme, l’ouvrage se situe à un carrefour essentiel, auquel il devient nécessaire de revenir, notamment à la lumière des difficultés financières — qu’elles soient étatiques, régionales ou municipales — auxquelles est confronté aujourd’hui le secteur artistique et culturel.

La démocratisation culturelle et ses limites

Ces difficultés financières renvoient à une histoire récente : celle de la « culture » telle qu’elle a été pensée par le ministère de la Culture depuis les grandes périodes associées aux politiques d’André Malraux puis de Jack Lang.

À cette époque dominait l’idéal de la « démocratisation culturelle ». Jean Caune résume ce moment en rappelant ses ambitions mais aussi les limites qui lui sont désormais reconnues : permettre l’accès du plus grand nombre aux œuvres artistiques ; défendre une conception esthétique fondée sur l’actualisation et la transmission des œuvres du passé ; diffuser l’art auprès de tous, en s’appuyant sur la supposée magie de l’art et sur l’efficacité attribuée aux techniques de diffusion.

Il est évidemment nécessaire d’interroger les limites de cette conception. Jean Caune les précise : la croyance en une puissance presque magique de l’art s’est heurtée aux obstacles sociaux, économiques et culturels qui empêchent ou compliquent la rencontre entre les œuvres et les citoyens et citoyennes.

Si les années 1970 ont porté une conception émancipatrice de l’art, aussi bien sur le plan esthétique qu’éthique, les années 1980 ont déplacé la problématique en recherchant dans la création artistique le principe susceptible de redonner du sens à une société alors saturée d’images.

À partir de ce constat, l’auteur a raison de s’arrêter sur une question centrale : celle des notions mêmes d’art et de culture, ainsi que des usages qui en sont faits. Il rappelle à juste titre que ces notions portent des significations inscrites dans une histoire moderne de la pensée et qu’elles recouvrent des dimensions idéologiques complexes, parfois superposées. Cependant, lorsqu’il insiste sur la séparation entre ces notions, il ne prend peut-être pas entièrement en compte sa propre remarque. C’est d'autant plus regrettable que cette séparation constitue l’un des points de tension majeurs de son ouvrage.

Sortir des oppositions figées

Jean Caune observe avec justesse que les usages contemporains opposent souvent art et culture selon une logique simplificatrice : l’art serait ce qui divise, ce qui introduit une rupture, une brèche dans l’ordre établi ; la culture serait, à l’inverse, ce qui crée du commun et tend à effacer les différences. Afin de dépasser ce dualisme, il rappelle que ces usages enferment les notions dans des essences figées, empêchant toute véritable articulation entre elles.

Mais ce n’est pas le seul dualisme dont souffrent les discours sur les arts et la culture. Un autre apparaît dans le titre même de l’ouvrage : celui qui oppose culture et politique. Or, tout projet politique suppose la construction d’une communauté fondée sur des valeurs symboliques, et ces valeurs trouvent notamment leur expression dans l’art. L’enjeu n’est donc pas tant la constitution de ces dualismes que les effets d’aveuglement qu’ils produisent. L’un des principaux concerne la place réelle des arts et de la culture dans les multiples pratiques sociales.

Pour préciser sa réflexion, Jean Caune revient sur les questions fondamentales qui permettent d’interroger les politiques culturelles. Beaucoup d’entre elles semblent encore se limiter aux œuvres d’art, aux ateliers d’artistes ou à d’autres dispositifs spécifiques, en oubliant trop facilement qu’une politique culturelle n’a de sens que si elle s’inscrit dans une histoire politique où se pose la question même de l’accomplissement de la démocratie. Aujourd’hui, heureusement, il est devenu difficile d’envisager ces perspectives sans rappeler que l’exercice des droits de l’homme est indissociable de celui des droits culturels, et notamment du droit à la pratique artistique.

Jean Caune ajoute que la réception esthétique — donc sensible — des objets artistiques appartient au phénomène même de l’art et qu’elle contribue à déterminer les comportements culturels. Dès lors, comment dissocier, dans les discours et surtout dans les pratiques, les différents éléments qui composent cette relation entre art, culture et politique ?

Esthétique et politique

L’auteur doit évidemment éclairer le titre même de l’ouvrage : quels sont donc les « deux foyers de la culture » ? La réponse, donnée par le sous-titre — l’esthétique et la politique — fait aussitôt surgir une difficulté : que faut-il entendre par « politique » ? Jean Caune apporte une réponse précise : une écriture artistique possède en elle-même une dimension politique, au sens où le processus d’engendrement d’une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, établit des rapports entre des temporalités différentes de la vie collective, mais aussi entre les temps distincts de l’artiste et du public. L’expérience sensible proposée au lecteur, au spectateur ou à l’auditeur dessine des temps, des espaces et des formes qui peuvent entrer en conflit avec ce qui fait sens dans la vie ordinaire ou, au contraire, le confirmer.

Pour étayer son propos, l’auteur prend appui sur des œuvres que le lecteur ou la lectrice pourra reconnaître selon ses propres expériences culturelles. Mais surtout, ces exemples lui permettent d’interroger le processus qui construit les réactions sensibles du public. Les œuvres, notamment contemporaines, mettent en jeu des frottements entre des expériences culturelles collectives ou individuelles. Elles stimulent des imaginaires et des formes qui renvoient à la condition humaine. En évoquant, par exemple, l’improvisation, la performance ou encore la pensée métissée dans les arts, Jean Caune ne souligne pas seulement des éléments désormais intégrés dans la formation des acteurs et des actrices. Il élargit également la dimension politique des œuvres qu’il analyse.

Il reprend ainsi plusieurs éléments connus : le travail des metteurs en scène sur la séparation entre la scène et la salle ; le statut de la fiction dans les arts et dans la politique contemporaine ; ou encore la multiplication des esthétiques permise par des artistes formés selon des parcours différents.

Mais, au centre de toutes ces considérations, demeure une figure essentielle : le public. Celui-ci s’est lui aussi construit tout au long du XXe siècle. Il est en partie sorti du modèle traditionnel de l’éducation populaire et continue aujourd’hui à se former. Il demeure ouvert à de nouvelles expériences artistiques, dans les lieux qui leur sont consacrés, mais également dans l’espace public, notamment dans la rue.