Dans ce numéro, des élèves de CAP rencontrent des pensionnaires d’une EHPAD, Pierre cherche un emploi, Serge était aiguilleur à la SNCF. Activité à venir, activité souhaitée, activité passée…

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité…

Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.

Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de 9 élèves de CAP « Agent Accompagnant au Grand Âge » du lycée professionnel Brossaud-Blancho de Saint-Nazaire ; Pierre, chercheur d’emploi ; Serge, retraité de la SNCF.

L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire ».

 

Accompagner le grand âge (9 récits de leur travail par des élèves de CAP « Agent Accompagnant au Grand Âge », stagiaires en EHPAD)

« Aider pour la douche était difficile pour moi… je l’ai fait, pour les deux genres » (D.) […] Aider pour la douche était difficile pour moi, je n’ai pas été formé pour ça. Je suis jeune, et comme c’est le métier et qu’ils m’ont demandé de faire, je l’ai fait, pour les deux genres. Pour les hommes, c’était facile mais, pour les femmes, c’était dur, je n’avais pas le choix même si la toilette ne faisait pas partie des éléments attendus du stage.
Je me rappelle bien d’une fois, j’étais avec ma tutrice qui m’a laissé cinq minutes, seul, avec monsieur T. pour aller aider un autre résident. Je l’ai assis sur les toilettes en attendant qu’elle revienne, et il est tombé. Quand la tutrice est revenue, j’étais triste car je pensais que c’était ma faute. Elle m’a dit que non, ce n’était pas ma faute.
Ce jour-là j’ai perdu le moral, c’était le seul moment difficile pour moi pendant le stage.
[…] À la fin du stage, la directrice m’a proposé de revenir et de remplacer quelqu’un pour l’été, l’équipe était très contente de mon travail, alors je suis fier de moi. Je suis sur cette filière Agent Accompagnement au Grand Âge, en CAP, en espérant devenir brancardier ou ambulancier, mais je ne voudrais pas travailler en EHPAD.

Des élèves de CAP écrivent sur leur stage professionnel

« La confiance des gens est importante, il y a une relation qui s’installe petit à petit » (E.) […] La confiance des gens est importante, il y a une relation qui s’installe petit à petit.
Par exemple, il y a une dame qui était contente de me voir parce qu’elle avait adopté une fille sénégalaise. Et moi je suis africaine, alors elle me racontait la vie de sa fille et de sa famille, elle parlait de la nourriture de son pays. Elle était très contente parce qu’elle me voyait comme elle. Je n’étais pas étonnée parce que je trouve ça normal, car je connais d’autres personnes d’origine africaine qui vivent avec des parents français.
Quand j’étais là-bas, il y avait une épidémie de gastro. On devait travailler avec des masques et on devait se laver les mains tout le temps pour ne pas attraper le virus.
Ce qui me faisait plaisir, c’était la dame qui m’appelait pour lui donner son verre d’eau, mais c’était juste une raison pour me voir. Elle me disait que j’étais toujours là pour elle et que je l’aidais pour beaucoup de choses dans son quotidien. Et ça, ça me faisait vraiment plaisir parce que c’était mon premier stage. Je me sentais importante pour elle. Je me sentais valorisée.

« Je lui ai dit qu’elle n’était pas folle, car tout le monde parle avec des animaux » (T.) […] La chambre que je préférais était celle d’une dame, elle était très drôle quand elle parlait. Elle avait un petit poisson. Un jour, je suis rentrée dans sa chambre. Elle était très heureuse car elle avait 100 ans, mais elle n’était pas en forme ce jour-là. Elle en avait marre car elle pensait que tout le monde la croyait folle parce qu’elle parlait avec un poisson. Je lui ai dit qu’elle n’était pas folle, car tout le monde parle avec des animaux. Moi par exemple, je parle avec mes chats. Mais elle commençait à insulter les gens. J’ai trouvé drôle de voir une résidente insulter, mais aussi triste de voir tout le monde la trouver folle. […]

« J’ai aidé les personnes âgées à manger » (M.) […] Ce que j’ai aimé, c’est quand on scannait les vêtements avec la tablette où étaient écrits le numéro des chambres des résidents et leurs noms. J’ai bien aimé parce que j’ai tout bien fait. J’ai aussi fait du nettoyage, du linge et j’ai aidé les personnes âgées à manger.
Je n’ai pas aimé le linge parce qu’il y avait beaucoup de choses à laver ; en revanche, j’ai apprécié en faire la distribution. C’était agréable parce que quand on rentrait dans les chambres des résidents, parfois on parlait avec eux. On parlait de comment se passaient les journées, s’il ou elle avait bien mangé, et on posait des questions : comment ils ou elles se sentent ? De quelles aides ils ou elles ont besoin ?
Il y avait une résidente qui me parlait d’avant, quand elle était professeur d’espagnol. Elle se rappelait encore des mots en espagnol. À chaque fois que je passais devant elle, je lui disais « Hola ! » Et elle me répondait pareil, même si je ne parle pas espagnol.

« Mme L. oubliait souvent où elle habitait, donc je la ramenais dans sa chambre. » (H.) […] L’unité de vie protégée c’est l’endroit où il y a des personnes âgées avec des difficultés. Par exemple, il y avait une dame qui avait la maladie d’Alzheimer. C’était une résidente que j’aimais bien, Mme L., elle oubliait souvent où elle habitait, donc je la ramenais dans sa chambre. Elle était tout le temps dans le hall à attendre son mari, mais son mari ne venait pas parce qu’il était en mer, il faisait du bateau. Pour la réconforter, j’essayais de la faire rire. […]

« Elle hurlait tous les jours, elle disait : « Il y a un monstre dans ma chambre ! » J’ai ressenti la peur à mon tour. » (M.) […] Je passais la serpillière dans le salon, à ce moment-là, une dame s’est mise à crier. Elle hurlait tout le temps. Quand je rentrais dans sa chambre, elle sursautait : « Vous m’avez fait peur jeune homme ! » Elle hurlait tous les jours, elle disait : « Il y a un monstre dans ma chambre ! » J’ai ressenti la peur à mon tour.
Je voulais l’aider à se changer les idées, à se promener dans le couloir, de la chambre jusqu’à l’ascenseur. Je n’avais pas le temps de faire ça donc j’en ai parlé aux aides-soignantes.
Je me suis senti triste pour elle et déçu de ne pas pouvoir l’aider, impuissant. […]

Un élève lit son texte en public lors de la fête du lycée
 

« La dame m’a dit merci de l’avoir aidée à ne plus crier, elle se sentait entendue par moi » (R.) […] J’ai discuté avec une personne âgée, elle était atteinte d’un cancer partout dans son corps. Elle me l’a dit. Elle hurlait de douleur à n’importe quel moment. J’ai appris qu’elle était journaliste avant. Elle m’a raconté sa vie et je l’ai aidée à ne pas crier partout et tout le temps. Elle en avait marre de crier alors j’ai proposé une chose : lui faire un signe pour qu’elle arrête. Au début, elle n’était pas trop d’accord, elle disait qu’elle ne voulait pas de signe. J’ai dit qu’il fallait arrêter parce que les autres allaient être fatigués et elle a dit : « Ok, mais quel signe ? » Je lui ai proposé de mettre un pouce en l’air pour qu’elle cesse.
Un mercredi, quand je suis entrée dans sa chambre elle criait, j’ai mis le pouce en l’air, elle a arrêté tout de suite et on a commencé à avoir une petite connexion ensemble. Quand j’allais dans le restaurant ou dans sa chambre et qu’elle hurlait, elle s’arrêtait directement. Quand les aides-soignantes arrivaient, ça ne marchait pas. La dame m’a dit merci de l’avoir aidée à ne plus crier, elle se sentait entendue par moi, […] Quand mon stage s’est terminé, elle m’a dit : « Oh non, il faut que tu restes avec moi, j’ai besoin encore de ton aide ! » et moi j’ai dit : « Je ne peux pas vous ramener au lycée, ça va être compliqué et je ne peux pas revenir pour mon prochain stage. Mais peut-être que plus tard je travaillerai dans cet EHPAD et j’espère que vous serez encore là… »
Elle m’a répondu qu’elle n’en était pas sûre et m’a promis d’arrêter de crier. Je ne sais pas si elle l’a fait.

« Ce n’est pas une blague appropriée pour ce genre de personne ! » (T.) […] À l’USA (Unité de Soin Adapté), on m’a présenté une dame qui s’appelait Simone, elle avait la maladie d’Alzheimer à un niveau très avancé. Cette dame avait la particularité de déambuler avec des chaises, ce qui faisait énormément de bruit. Pendant que nous distribuions le linge dans les chambres en USA, Simone est venue et nous a pris notre chariot à linge, pour déambuler avec et faire un tour. Cinq minutes plus tard, elle est venue nous le rendre car elle avait fini son tour. Cette dame était très mignonne. Elle donnait sa main à la lingère et, comparée à d’autres personnes qui ont la maladie d'Alzheimer, elle n’était pas agressive.
En même temps, j’ai rencontré une autre dame mais je ne savais pas quelle pathologie elle avait. Ce que je savais, c’est qu’elle faisait des onomatopées : « oh oh oh oh » en expirant, et elle le faisait tout le temps. Un jour, il y a eu des travaux car ils changeaient le sol, ils enlevaient les portes pour les raboter. Cela faisait beaucoup de bruit et énervait les résidents. Cette dame avait très peur car elle pensait que c’étaient les Allemands qui débarquaient. Elle avait peur car elle était née pendant la guerre et avait été traumatisée par cela. En plus, les gens qui changeaient le sol lui ont dit que si elle rentrait dans sa chambre elle allait crever. Ce n’est pas une blague appropriée pour ce genre de personne !

« Cette activité leur a plu, et les résidents m’ont même demandé de revenir plus souvent. » (Z.) […] J’ai proposé une animation qui travaillait la mémoire et la maniabilité. Nous avons préparé l’animation en amont, ma tutrice et moi. J’ai imprimé des coloriages divers et variés, et j’ai préparé les bacs avec des ciseaux à bout ronds pour ne pas qu’ils se blessent et des crayons de couleur. Je les ai disposés au milieu des tables pour que chacun puisse se servir en étant autonome.
Ils étaient environ quinze à vingt résidents à l’animation. Chacun devait colorier ou dessiner quelque chose qui leur rappelait leur enfance. Il y avait deux dames qui ont colorié un jardinier, car ça leur faisait penser à quand elles jardinaient avec leur papa, et ça leur rappelait des souvenirs. Il y avait aussi un monsieur en fauteuil roulant qui a colorié un basketteur, car c’était son sport préféré et qu’il en pratiquait avant.
Cette activité leur a plu, et les résidents m’ont même demandé de revenir plus souvent. Ce qui m’a fait plaisir, c’est de voir que mon travail a été apprécié, et qu’ils m’en ont fait part en me le disant, et en faisant l’activité avec enthousiasme et envie. Ils étaient souriants et contents de participer à cette animation.

 

 

Rechercher un emploi : une contrainte douloureuse et blessante (Pierre, chômeur et militant)

[…] À l’époque où je cherchais un emploi, Pôle emploi m’avait appris qu’il fallait que mes notes de candidatures soient toujours les plus personnalisées possible. Chaque jour, donc, après une phase de recherches, j’écrivais une lettre de motivation dans laquelle j’expliquais en quelques mots à quel point je connaissais bien l’entreprise visée et en quoi mon profil correspondait tellement à ce qu’elle recherchait… Ça me prenait la matinée entière et souvent le début de l’après-midi. Ensuite il fallait traiter les réponses quand il y en avait, préparer les entretiens et se déplacer pour rencontrer mes éventuels futurs employeurs. Je ne sais pas si on peut considérer ça comme un travail même si, pour rechercher un emploi, il y a effectivement quelque chose à faire, un projet à élaborer. Je subissais plutôt cette activité comme une contrainte douloureuse et blessante qui concentre tout ce que le travail peut avoir de violent.

Je me souviens par exemple du jour où j’ai été convoqué par la mairie de Trignac, la commune où je résidais alors, pour un emploi d’animateur. Je me suis présenté devant la commission de recrutement après avoir franchi une première phase de sélection. Nous n’étions plus que deux candidats. On nous fait patienter. Ma concurrente est une jeune femme avec qui je sympathise. Nous sommes dans la même galère. Mais, plus réaliste, elle me rappelle rapidement qu’un seul de nous deux va s’en sortir. Arrive l’audition : en face de moi, des gens m’observent sans ménagement et me harcèlent de questions. Ils cherchent la faille. Comme si leur seul but était de me déstabiliser. Vers la fin de l’entretien, sentant que tout cela ne débouchera sur rien, je pose la question de la rémunération. Tout juste le SMIC. Tout ça pour ça… Quand je suis rentré chez moi, j’en ai chialé tellement c’était dur. Je n’ai pas été retenu. Pourtant je voulais travailler, je trouvais que ça avait du sens de faire des choses pour l’endroit où je vivais, de peser sur mon environnement, de travailler chez moi.

J’ai ressenti la même violence lorsque j’ai fait des remplacements dans un établissement destiné aux jeunes pris en charge par l’aide sociale. J’avais eu le choix de faire ce remplacement à Nantes ou dans un établissement d’Issy-les-Moulineaux dont j’avais rencontré l’équipe et qui me proposait un CDI. Mais je ne voulais plus retourner en région parisienne. Ça a donc été Nantes où j’ai pris le temps qu’il fallait pour entrer en relation avec ces jeunes dont je devais m’occuper, et comprendre comment fonctionnait l’équipe. Et puis, quand j’ai commencé à être à peu près à l’aise, c’était déjà la fin du remplacement ! Il était 9 heures du soir, c’était fini… Il fallait que je rentre chez moi. Je ne savais pas quand ni même si on referait appel à moi. Quelque chose qui s’était construit s’effondrait tout à coup […]

Je suis particulièrement choqué par cette espèce de foire à l’embauche qui se déroule au début de chaque saison touristique. On appelle ça des « salons de l’emploi ». Des cohortes de chômeurs défilent devant des employeurs qui les jaugent. Je trouve ça assez dégradant. Il y a quelques années, un de ces salons s’est même tenu dans la galerie marchande d’une grande surface… Mais les demandeurs d’emploi ne sont pas une marchandise ! Parmi ceux qui viennent là pour décrocher un job, beaucoup font abstraction de ces circonstances à moins qu’ils n’en aient tout simplement intériorisé la violence symbolique : « C’est comme ça, il faut passer par là… » Pourtant, à force d’être intériorisée, il ne faut pas s’étonner que cette violence ressurgisse décuplée de la part de ceux qui, l’ayant trop subie, finissent par se révolter… […]

Sur Saint-Nazaire, je constate qu’il y a beaucoup de gens qui sont à cheval entre la situation de chômage et la situation d’emploi. Les uns ont un emploi de courte durée ou à temps partiel ; d’autres, âgés de plus de 62 ans, n’ont pas encore validé tous leurs trimestres pour être à la retraite. Ce sont souvent des gens qui travaillent pour des boîtes d’intérim. À Saint-Nazaire, on voit les Chantiers de l’Atlantique, Airbus, General Electric, MAN, Total, etc. Mais on ne voit pas tous les sous-traitants qui représentent une part énorme des emplois dans ces grandes entreprises. Cela crée des quantités de situations différentes. Il y a, par exemple, les travailleurs détachés d’une boîte espagnole. Les gars viennent du Maroc, du Sénégal ou du Pérou. Détenteurs d’un droit de séjour en Espagne, ils ont le droit de travailler avec une entreprise espagnole en France. Quand ils se font licencier, ils se retrouvent sur le carreau. […]  C’est la contrepartie du fait qu’à Saint-Nazaire, les très grosses entreprises développent une politique de travailleurs périphériques qui gravitent autour de quelques pôles d’activité. Il faut ajouter à cela l’effet côtier, avec des villes comme La Baule ou Guérande où vit une population âgée et souvent aisée qui a besoin de services à la personne. À l’union locale, je rencontre régulièrement des gens qui travaillent pour des particuliers dans le ménage et dans l’aide à domicile. Avec celui des saisonniers, ce secteur d’activité est un gros employeur. […]

 

 

L'aiguillage d'autrefois, c'était de la mécanique (Serge, agent circulation à la retraite)

Dans les postes d'aiguillage — je veux parler des grands postes surélevés qu'il y avait encore dans les gares il y a 30 ans —, la situation normale, c'était : « Tant de leviers renversés, tous les autres debout ». C'était la position de départ. Un coup d'œil : « C'est bien le cas ?… Ça va. » Et puis, en fonction des trains qui arrivaient, et suivant la voie vers laquelle ils allaient, on avait notre petite gymnastique. Depuis le bureau, on regardait les leviers. « Hop, toc, toc, c'est bon… » Il y avait là une quarantaine de leviers alignés dans une grande pièce vitrée qui surplombait les voies. Ça ressemblait à tout ce que les gens ont pu voir dans les films et qui est resté dans leur imaginaire.

Tous ces leviers se manipulaient dans un certain ordre. Il ne s'agissait pas, par exemple, de tourner une aiguille alors qu'un train pouvait arriver dessus. Pour bouger une aiguille, il fallait que les signaux soient fermés. Donc, on fermait d'abord le signal puis on manipulait l'aiguille. Ce n'est qu'une fois que l'aiguille était tournée qu'on pouvait rouvrir le signal. Pour ça, il y avait ce qu'on appelait une table d'enclenchement mécanique, c'est-à-dire des tringles avec des encoches qui faisaient qu'on ne pouvait pas tourner l'aiguille si le signal n'était pas fermé. Il n'y avait pas moyen de se tromper, sauf si, accidentellement, la tringle se rompait. C'était ce qu'on appelait une rupture d'enclenchement. Mais c'était un accident rarissime qui a pu arriver dix fois peut-être en 80 ans sur l'ensemble du territoire. Les signaux, n'étaient autres que des grandes tôles carrées qui pivotaient ou des bras qui faisaient sémaphore. Le levier entraînait le câble et faisait qu'à 50 m ou à 200 m plus loin, le signal changeait de position pour indiquer par exemple si la voie était libre ou pas. À Saint-Nazaire, ça a existé jusqu'en 1986. Il y avait deux postes. Un qui était à proximité de la gare des voyageurs — le poste 2 —, l'autre qui se trouvait du côté de Penhoët — le poste 1.

Un ancien poste d'aiguillage

 

Dans le poste 2, l'agent avait une double fonction : agent-circulation et aiguilleur. Il réglait la circulation, « d’autorité » dans les limites de la gare et, au-delà, en concertation avec les agents des gares voisines.  Dans ce poste, des signaux lumineux, sur un grand panneau, lui permettaient de vérifier que les signaux ou les appareils de voie avaient obéi à sa manœuvre, et que le parcours à emprunter était protégé. Le risque : donner accès à deux trains qui auraient pu entrer en collision à l'intérieur de la gare de St Nazaire ou sur les tronçons qui menaient, d'un côté, vers Donges et Savenay ou, de l'autre, vers les stations de la côte. Les leviers, il s'en servait en tant qu'aiguilleur pour tourner les appareils de voie : les aiguilles, les taquets et les signaux mécaniques. […]

Au poste 2, qui commandait la circulation des trains sur les voies principales, la manœuvre des leviers de signaux était souple mais il fallait se servir de ses deux mains pour les manipuler parce qu'il y avait une sécurité à enclencher. Les leviers d'aiguille étaient plus durs parce que, pour faire bouger une aiguille qui est loin, il faut actionner un câble qui court le long de ses gaines et de ses poulies, ou bien des tringles articulées, avec des coudes et des relais. Au pied du poste, il y avait notamment une traversée double, c'est-à-dire un X composé de quatre aiguilles. Celle-là, il fallait forcer un peu pour la manœuvrer. Si ça ne venait pas, 99 fois sur 100, c'était de notre faute. Soit parce qu'on prenait le mauvais levier: une erreur d'inattention… C'était celui d'à côté…  Ou bien on avait oublié de relever d'abord un autre levier, ce qui faisait que, par le jeu des enclenchements, le premier ne venait pas. C'était de la mécanique. Quand il y avait une erreur, il suffisait de regarder et on la trouvait immédiatement.

Dans les nouveaux postes, c'est de l'électricité, c'est de l'invisible. Maintenant, quand il constate qu'un signal ne s'est pas ouvert, l'agent de circulation a pour premier réflexe de détruire l'itinéraire qu'il vient de tracer et qui ne s'est fait qu'en partie, et de recommencer. Si ça ne marche toujours pas, il doit, comme auparavant, se référer aux consignes réglementaires: de grandes feuilles de papier qui, pour chaque itinéraire, détaillent quels sont les signaux et les aiguilles à actionner. Mais là où, autrefois, on pouvait mettre à peine trois minutes pour résoudre le problème, il a fallu, à partir de 1986, prendre un quart d'heure parce que l'électricité travaille dans notre dos et qu'il faut prendre des assurances sur ce qu'elle fait ou qu'elle ne fait pas. Il faut tout décomposer: est-ce que cette aiguille est dans la bonne position ? Et celle-ci ? Et celle-là ? Et ce signal ? Etc. Tant que ça fonctionne, c'est bon. Mais, au moindre dysfonctionnement, ça prend plus de temps. Depuis les années 2000, c'est l'informatique qui progresse. Et là, s'il y a un bug, c'est la panique… Il faut tout arrêter.

 

 

Pour aller plus loin :

L’intégralité des récits des élèves de CAP, Pierre et Serge est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire ».

Récits de travail au lycée Brossaud-Blancho de Saint-Nazaire

Les chiffres de l'emploi et du chômage à Saint-Nazaire d'après l'Internaute.