Après la mort de son mari Paul Auster, Siri Hustvedt revient sur 43 ans d’amour et de complicité dans un récit de deuil bouleversant.
Siri Hustvedt, qui explore dans ses romans et ses essais les liens entre identité, mémoire, art, psychanalyse et neurosciences, a mené une carrière littéraire indépendante de celle de son mari, Paul Auster, mondialement connu. Elle lui rend hommage dans un livre passionnant, sur la couverture duquel figure une photo très émouvante et qui témoigne de leur grande complicité et d’une entente parfaite, difficile à imaginer dans un couple d’écrivains : il murmure à son oreille (des mots dont nous ne saurons rien), et elle éclate de rire. C’est en effet la vie qui triomphe dans ce beau livre de deuil.
Intitulé « Perdue dans le temps », le premier chapitre de ce livre composite est une sorte de journal de deuil non daté qui s’ouvre sur un constat implacable, comme s’il fallait l’écrire pour y croire :
« Je suis vivante. Mon mari, Paul Auster, est mort. Il est mort le 30 avril 2024 à 18h58, ici, dans la maison de Brooklyn où j’écris maintenant ces mots. Au mois de janvier 2023 on lui avait diagnostiqué un cancer des poumons non à petites cellules. »
Il avait 77 ans et vivait avec elle depuis 43 ans, dans une grande complicité et un grand respect réciproque, chacun écrivant à un étage de la maison, et faisant à l’autre la lecture du livre en cours, pour lui demander conseil :
« Nous ne perturbions pas l’espace de travail de l’autre. C’étaient des lieux sacro-saints. Il ne touchait jamais à ma table de travail, je ne touchais jamais à la sienne. J’ignorais tout à fait qu’il avait possédé autant de stylos [au moins 150], de rubans pour machine à écrire et de cahiers. »
L’auteure fait entrer le lecteur dans l’intimité d’un couple mythique, où l’écriture, ses rituels, son travail, le rapport au monde qu’elle suppose jouent un rôle essentiel. Elle invente une forme inédite en ouvrant les boîtes contenant des bouts de papier, des fax, des lettres, des cartes, des photographies qui documentent cette vie commune. Elle y ajoute les entrées de son journal ainsi que les mails de « Cancerland » où elle rapportait à leurs amis l’évolution de la maladie et les différents traitements proposés avant que le malade, condamné, ne rentre dans sa maison, où un lit médicalisé l’attendait dans sa pièce préférée, la bibliothèque. Elle insère également dans son livre, avec une typographie différente, les lettres écrites par Paul à son petit-fils, Miles, né quatre mois avant la mort de son grand-père, et premier enfant des « kids », comme Paul et Siri appelaient leur fille, Sophie, musicienne, et son mari, photographe, avec qui Paul avait co-signé un livre sur le fléau des armes à feu aux États-Unis : « Le 27 avril, Paul m’a dit qu’il voulait revenir en fantôme. Je raconte des histoires de revenant. Les lettres qu’il a écrites sont des revenantes elles aussi. »
Quand amour rime avec humour
L’auteure parle du « seul moment Lazare de [s]on existence » pour évoquer l’instant où, au retour de l’enterrement de son mari, elle s’allonge dans la chambre à coucher et sent sa « présence invisible ». Sans nouvelle visite du fantôme par la suite, elle vit cependant dans une « maison hantée » où il lui arrive de sentir flotter l’odeur des cigares Schimmelpennick que Paul a arrêté de fumer 9 ans auparavant. Elle a recours à toutes ses connaissances et lectures en neurosciences, psychiatrie et philosophie pour expliquer ou du moins éclairer ces phénomènes, ainsi que ce qui concerne l’attachement, la parentalité, les causes du cancer… L’admiration de Paul pour les capacités intellectuelles de sa femme prend la forme d’une boutade : « Siri, tu es peut-être la seule personne au monde à être abonnée au Journal of Consciousness Studies et à Vogue. » Ce couple s’est formé dans la littérature et l’écriture : « nous vivions tous deux dans les pages d’un livre. » Leur hybridation et la qualité de la relation entre eux se résument dans une autre formule humoristique de Paul : « Si nous vivions ensemble une centaine d’années supplémentaires, nous deviendrions la même personne. » L’hommage n’est jamais grandiloquent, le ton jamais larmoyant. La lucidité et l’intelligence servent de cap à un récit sobre et tenu par l’exigence de la franchise.
« Les choses horribles »
Ce « long amour » n’est jamais enjolivé ni idéalisé, et l’écrivaine ne passe pas sous silence la mort en avril 2022 de Daniel, le fils de Paul, emporté par une overdose après sa sortie de prison (il avait été suspecté d’avoir laissé traîner dans son appartement des drogues, sans faire attention à sa fille Ruby, morte à 10 mois d’en avoir avalé) :
« “Après toutes les choses horribles que nous avons traversées”, me disait Paul, “si je meurs d’un cancer, cela fera une mauvaise histoire”. Aux yeux de Paul, une mauvaise histoire était une histoire prévisible. Les fictions préfabriquées s’attachent à répondre à des attentes conventionnelles et ne réservent aucune surprise à l’auditeur ou au lecteur. Il ne voulait pas que sa propre histoire tombe dans cette catégorie insipide. »
Citant Emily Dickinson, Siri Hustvedt évoque ses doutes sur sa capacité à raconter cette histoire : « L’abîme n’a pas de biographe. » Elle est consciente de la difficulté, qu’elle tente d’affronter par l’écriture et la construction littéraire : « Ce livre est une sorte de journal, et comme de nombreux journaux, probablement tous, il est plein de trous – une géographie du dire et du ne pas dire. »
Ce très beau livre de deuil se construit sur des variations, des changements de rythme et de ton, et fait honneur au disparu, qui disait vouloir « mourir en racontant une blague ». Siri Hustvedt apporte ainsi sa pierre à l’édifice littéraire construit par ces écrivaines américaines devenues veuves (Joan Didion, Joyce Carol Oates, Margaret Atwood) qui se font écho dans des livres toujours singuliers pour dire l’absence de l’autre : « Ces jours-ci, j’imagine d’innombrables êtres endeuillés rejoignant leurs domiciles pour n’y retrouver personne. Le problème avec le chagrin du deuil, c’est que PERSONNE a un NOM. »