Michel Fichant, grand historien de la philosophie, retrace l’invention du concept de dynamique par Leibniz ainsi que la réception de sa pensée, notamment par Kant. continuité avec Kant.

Michel Fichant a rassemblé en mai 2025, aux Presses Universitaires de France, dix-sept articles consacrés à deux grandes figures de la philosophie moderne allemande : Leibniz et Kant. Il offrait ainsi l’occasion d’interroger de nouveau ces deux monuments de la philosophie, ainsi que leur relation trop souvent simplifiée.

L’invention de la dynamique

On fait souvent du philosophe et mathématicien Leibniz (1646-1716) un penseur systématique, pour ne pas dire dogmatique. Ce serait l’homme d’un seul système articulant toujours les quelques mêmes idées : monade, harmonie préétablie, meilleur des mondes possibles. Or, cette vision du philosophe de Hanovre n’est rien d’autre qu’une caricature. Michel Fichant s’efforce de montrer le caractère simpliste et abusif de cette représentation. Leibniz accorde de l’importance à la notion de système, mais pas au sens d’une théorie dont il faudrait garantir par tous les moyens la cohérence. Pour lui, un système désigne « une hypothèse visant à rendre compte d’un ensemble de faits ». La méthode d’étude de ses travaux doit donc être « génétique  », suivre l’apparition progressive des concepts et l’élaboration des hypothèses.

Sans surprise, les premiers articles, revenant sur l’élaboration du concept de « dynamique », mettent en œuvre cette méthode. Ce choix de focale permet également de saisir un point névralgique de la philosophie leibnizienne, à l’interface de la science et de la métaphysique. La dynamique est la science du mouvement et de ses lois. Certes, l’intuition d’une théorie du mouvement est assez précoce chez Leibniz et remonte au début de la décennie 1670. Il faudra, en revanche, attendre 1689 pour que le terme même de dynamique apparaisse. Entre temps, Leibniz aura isolé une définition de la force ainsi que le principe de conservation de la somme des forces absolues, en 1678, dans le De corporum concursu. Mais, c’est seulement en 1690 que la théorie est achevée et que la science nouvelle est finalisée avec la distinction entre puissance et action. Au bout du compte, il aura fallu près de vingt ans à Leibniz pour finaliser sa science du mouvement. Grâce à l’étude de la notion de « dynamique », Michel Fichant montre donc bien en quoi la pensée de Leibniz, loin de se répéter sans fin, s’élabore au fil du temps et des différents écrits.

Pour tout lecteur du Discours de métaphysique de Leibniz, il est impossible de disjoindre la recherche scientifique et physique sur le mouvement et les considérations métaphysiques. Les articles XVII et XVIII de ce traité de 1685-1686 associent les deux disciplines dans une polémique à l’encontre de Descartes qui est restée célèbre. Par la relecture du livre de Martial Guéroult consacré à Leibniz (Leibniz : Dynamique et métaphysique), Fichant entame une méditation profonde, prolongée au fil des autres articles, sur la réception du philosophe, et il clarifie l’évolution du lien entre dynamique et métaphysique. D’abord dépendante des hypothèses métaphysiques venant palier ses limites, la dynamique, une fois élaborée, prend son autonomie sans pour autant entrer en rupture avec la métaphysique. Le système se reconfigure au fil de la recherche et chacune des deux disciplines trouve pleinement sa place dans un seul édifice théorique harmonieux. L’exigence de cohérence du système apparaît donc moins comme un impératif dogmatique acquis au prix d’une pétition de principe, que comme le résultat, au départ incertain, d’un travail de recherche.

La réception de Leibniz

Mauvaise réputation et mauvaise compréhension vont souvent de pair et la philosophie de Leibniz ne souffre pas d’une mauvaise image seulement en raison de son prétendu dogmatisme. Le grand public a retenu la célèbre satire voltairienne de Leibniz sous la figure de Pangloss, dans Candide. Mais les spécialistes eux aussi seraient victimes de lieux communs qui ont la vie dure. Parmi ces artefacts interprétatifs, qui se propagent comme une traînée de poudre, on peut compter, tout d’abord, la critique d’une représentation leibnizienne de l’espace comme concept confus qui rendrait inconciliables deux notions pourtant centrales en métaphysique : celles de monade et de monadologie. On compterait même parmi les vicmes de cette méprise d’éminents interprètes, comme Russell, Brunschvicg ou encore Guéroult.

L’autre lieu commun analysé par Michel Fichant se trouve au fondement du précédent. Il s’agit de la célèbre « intellectualisation des phénomènes » reprochée par Kant à Leibniz dans la Critique de la raison pure. Intellectualiser les phénomènes, dans le vocabulaire de Kant, c’est affirmer que toute connaissance d’origine sensible ou empirique est une connaissance confuse par comparaison avec ce que pourrait nous apprendre la raison. Leibniz aurait donc commis l’erreur de ne pas considérer la sensibilité à sa juste valeur et de ne pas en faire une source à part entière de connaissance. Cette condamnation figure parmi les déclarations les plus connues de Kant à l’égard de Leibniz et parmi celles qui ont eu le plus d’influence. Or, en retournant aux textes, Michel Fichant montre que la réception que fait Kant de son prédécesseur n’est pas de l’ordre du rejet sans appel.

En définitive, cette célèbre critique ne serait pas vraiment dirigée contre Leibniz. Le lieu commun interprétatif d’un Leibniz péchant par excès d’intellectualisme devrait donc être résorbé. Michel Fichant donne trois principaux arguments pour cela. D’une part, jamais l’auteur de la Monadologie n’aurait pu commettre une telle erreur, tant ses conséquences absurdes sur la conception de l’espace aurait heurté le bon sens de ce mathématicien hors pair. D’autre part, il est possible de remonter à la source d’une telle « intellectualisation des phénomènes », le philosophe Christian Wolff (1679-1754), grand continuateur, mais en un sens aussi déformateur de la pensée du philosophe de Hanovre. Ainsi, c’est bien Wolff qui écrit : « Est appelé phénomène tout ce qui est perçu confusément en se donnant à la sensibilité » (Christian Wolff, Cosmologia, §225). Pour ce dernier, la perception sensible et la connaissance simplement empirique seraient irrémédiablement marquées par la confusion. Ainsi, lorsque Kant dénonce la philosophie de Leibniz dans la Critique de la raison pure, c’est d’abord à la philosophie « leibnizo-wolffienne » qu’il s’en prend, c’est-à-dire à sa réception universitaire par l’intermédiaire de Wolff.

En dernier lieu, Michel Fichant rappelle deux textes moins connus mais indispensables pour avoir une juste vision de la réception de Leibniz par Kant : Sur une découverte selon laquelle toute nouvelle critique de la raison pure serait rendue superflue par une plus ancienne, texte plus connu comme « Réponse à Eberhard », et les Premiers principes métaphysiques de la science de la nature. De ces deux textes, on ne retiendra que les formules les plus significatives. Non seulement la raison de l’égarement des soi-disant continuateurs de Leibniz viendrait, selon Kant, d’une «  monadologie mal comprise », alors que cette dernière est un « concept platonicien du monde […] d’ailleurs exact en lui-même  ». Mais, qui plus est, «  la Critique de la raison pure pourrait bien être alors la véritable apologie de Leibniz ». Ce dernier n’aurait pas su exprimer l’intuition que le vocabulaire kantien aura réussi à présenter. On le voit, l’approche réflexive de l’histoire de la philosophie de Michel Fichant ouvre des pistes nouvelles de compréhension d’un auteur souvent méconnu ou caricaturé comme Leibniz, mais également un regard neuf sur la portée du geste critique de Kant.

De Leibniz à Kant : ruptures ou continuités ?

On comprend par ce qui précède l’opportunité de rassembler dans un seul volume des articles dont une partie importante est consacrée à un seul des deux auteurs mentionnés dans le titre. La préface du livre insiste sur une autre raison : le lien biographique très fort pour Michel Fichant, qui a été conduit à s’intéresser aux deux auteurs tout au long de sa carrière universitaire. En suivant ce lien personnel, on pourrait aussi s’apercevoir d’une continuité interprétative encore plus forte. Michel Fichant semble prolonger, ici, une démarche initiée il y a une vingtaine d’année. En 2004, à l’occasion des deux-cents ans de la mort de Kant, il a effectivement organisé avec Jean-Luc Marion et l’université de Lecce un colloque international portant sur le lien entre les deux grands penseurs de la modernité : Descartes et Kant (dont les actes sont publiés sous le titre Descartes en Kant). Les chercheurs soulignaient à cette occasion la continuité entre les travaux de Kant et ceux de Descartes. Ainsi, pour Fichant et Marion, Kant « renouvelle[rait] le moment cartésien  ».

Il pourrait sembler que le geste de l’ouvrage récemment paru soit encore plus radical. De Descartes à Kant, on s’attendait à retrouver une problématique analogue, en lien avec le fondement de la connaissance dans le sujet pensant. En revanche, de Leibniz à Kant, la continuité pouvait sembler moins évidente. C’est pourtant cette continuité (ce « retour  ») que Michel Fichant a voulu mettre au jour avec ce nouveau recueil d’articles. Au bout du compte, cette partie de l’œuvre de Michel Fichant semble plaider pour une vision iconoclaste de Kant, par rapport à sa transmission scolaire. Kant serait indéniablement un philosophe de l’Auflärung (mot allemand pour désigner le courant des Lumières), mais un philosophe « un peu égaré à la fin du siècle des Lumières », pour reprendre le bon mot d’un autre spécialiste, Alain Boyer, dans Hors du temps : un essai sur Kant. La « révolution copernicienne » promise par Kant doit-elle plus que ce que l’on pense à d’illustres prédécesseurs pourtant rudement attaqués dans la première Critique ? Il semble bien que oui.