Onéreuse, la vanille est devenue un produit mondialisé et manipulé dans le cadre des circuits impériaux. Retour sur l'histoire d'une production unique.

Une fois de plus, l’historien Éric Jennings effectue un pas de côté pour étudier les angles morts de l’histoire coloniale. Après avoir notamment travaillé sur la France libre en Afrique, le thermalisme au sein du système colonial et la ville de Dalat en Indochine, il part d’un produit, la vanille, pour mettre au jour à travers lui un système global. Des travailleurs invisibles aux rivalités impériales, en passant par les plantations et même la vanille de synthèse, c’est un récit passionnant et complexe que propose l’historien. Jusqu’en 1830, le Mexique et l’Espagne disposent d’un quasi-monopole sur cette production, qui se déplace ensuite vers les océans Indien et Pacifique. Si elle permet de découvrir le système colonial sous un autre angle, l’historien se fait aussi apprenti botaniste en s’essayant à la pollinisation manuelle pour comprendre l'impossibilité de mécaniser la culture de la vanille, qui nécessite un savoir-faire particulier.

 

Nonfiction.fr : Vous avez travaillé sur la France libre en Afrique, Madagascar et plus généralement l'histoire coloniale. Votre dernier ouvrage suit l'histoire d'un produit, la vanille, depuis sa production jusqu’à sa vente, en passant par sa transformation et diverses manipulations. Comment est né ce projet et comment avez-vous conduit cette vaste enquête ?

Éric Jennings : Sa genèse est liée en partie à mon intérêt pour Madagascar. De projet en projet, je me suis demandé comment la grande île, où ne poussait pas la moindre liane de vanille comestible en 1815, était parvenue au rang de premier producteur mondial un siècle plus tard. Mais plus fondamentalement, la vanille permet à mes yeux d’effectuer plusieurs recadrages : de dresser l’histoire d’une gousse prise entre deux empires (espagnol puis français), et de dessiner une histoire mondiale contingente, sinueuse même, focalisée sur une diffusion depuis les Amériques vers les océans Indien et Pacifique. 

Concernant votre deuxième question, les écueils se sont avérés nombreux. La vanille, denrée menue et chère, voyageant en petites quantités, n’était souvent pas inscrite dans les registres de l’ère moderne. Dans différentes archives nationales, je tombais sur des cartons entiers liés au cacao ou au caoutchouc ; il n’en allait pas de même pour la vanille. Même les livres de cuisine n’en regorgeaient pas, surtout avant le XIXe siècle, alors qu’elle était plus bue (sous forme de chocolat chaud) que mangée. Pour la vanille, il a fallu ruser, trouver des sources connexes. Ainsi j’ai pu dénicher des traces de vanille lorsqu’elle était volée, remplacée ou sublimée. Surtout, à défaut de pouvoir en resserrer les mailles, il m’a fallu élargir la taille de mon filet : du coup, le livre est le fruit d'un travail d’archives minutieux sur cinq continents.

 

La culture et la vente de la vanille sont donc un monopole mésoaméricain et espagnol jusqu’en 1830, avant que le produit se mondialise. À quoi sert alors la vanille dans les pays producteurs et en Europe ?

Si l’on fait abstraction du canard à la vanille réunionnais, du poulet à la vanille mexicain et de la langouste à la vanille comorienne, la vanille a toujours été principalement appréciée en dehors de ses zones de production. Les Aztèques en raffolaient mais comptaient sur les Totonaques pour leur approvisionnement. Avant 1831, la vanilla planifolia, principal type de vanille, avait comme point de chute européen Cadix. Pourtant, elle était nettement plus appréciée en France et dans la botte italienne qu’en Espagne.  Quant à sa consommation en Europe, elle a d’abord copié les usages mésoaméricains, à savoir l’emploi de la vanille dans les boissons chocolatées. Puis est venu le temps de son utilisation dans la parfumerie, et in fine, dans la pâtisserie et la confiserie. Réservée à l’élite au XVIIIe siècle, elle va ensuite être prisée par des bourgeoisies portuaires, pour finalement se démocratiser suite à plusieurs révolutions successives que je décris en détail dans le livre – celles de la pollinisation manuelle, des extraits et des poudres, puis du remplacement pur et simple de la gousse d’orchidée par de la vanilline de synthèse.

 

Ce sont les Français qui mondialisent la vanille au XIXe siècle, via leurs réseaux coloniaux. Alors que l'esclavage vient d'être aboli, la culture de la vanille passe de La Réunion à Madagascar, où le prix de la main-d'œuvre permet de produire, donc de vendre, la gousse à un prix plus abordable. Qui sont les travailleurs de la vanille sur la Grande Île ?

Elles et ils ne possèdent pas un profil unique. Je décris les premières introductions de vanille aux Iles de Sainte-Marie et de Nosy-Be, satellites de la grande île, dès les années 1820 et 1840, respectivement. Ensuite, dans le sillage de la découverte d’une méthode de pollinisation manuelle de la vanille, elle est introduite sur la terre ferme de Madagascar en 1873, par un certain Joseph Lucien Edouard Guénot, qui lance une vanilleraie à Ambohimanarivo. Des Mauriciens et un Américain lui emboîtent le pas. Dans les années 1890, la vanille est cultivée par des planteurs malgaches dans la SAVA, région du nord-est de Madagascar. Les archives relèvent plusieurs plantations tenues par des femmes et des hommes malgaches dans cette région, des plantations couvrant jusqu’à deux hectares. Les ouvriers de la vanille présentent également des profils variés : au début les préparateurs sont principalement réunionnais. Les marieuses, responsables de la pollinisation manuelle si minutieuse, sont le plus souvent des femmes betsimisaraka. On raconte parfois que les femmes se spécialisent dans cette activité en raison de la finesse de leurs doigts et de leur doigté (ce qui a également justifié par le passé le travail des enfants dans ce secteur), mais je retrouve dans les archives des motifs d’un tout autre ordre : elles sont moins bien rémunérées que les hommes, ce qui permet aux planteurs de faire des économies en main-d’œuvre.

 

À l'exception du safran, la vanille apparaît comme le produit le plus onéreux et à l'origine de fortunes colossales, ou même d'escroquerie. Quelles sources vous ont permis de reconstituer ces destins personnels ?

Dans le cas des fortunes, fort heureusement deux sources très riches existent dans lesquelles j’ai pu puiser abondamment. D’abord les papiers de la Société Comores Bambao conservés aux Archives départementales du Morbihan, et qui sont consultables en ligne. Ensuite, les archives de la famille de la Motte Saint-Pierre, conservées aux Archives nationales d’outre-mer. Extrêmement riches, celles-ci concernent des plantations à Nosy-Be, mais aussi des acheteurs et intermédiaires. Surtout, elles font la lumière sur l’émergence d’un cartel de la vanille dans les années 1960 — voué à défendre la vraie vanille contre les produits de synthèse — que je décris en détail dans l’ouvrage à partir de cette source.

En matière d’escroquerie, plusieurs affaires retiennent l’attention de la justice en France et aux Etats-Unis par exemple, et j’ai pu par conséquent me pencher sur des cas précis. Cependant, la vanille, gousse d’orchidée qui pousse à hauteur d’homme et qui présente une haute valeur commerciale, s’avère surtout être une tentation énorme dans des zones relativement pauvres. Par conséquent les vols de vanille sont légion et j’ai pu examiner une correspondance fleuve autour de ce fléau qui obsède les planteurs, notamment aux Archives nationales de l’Île Maurice, ainsi qu’une liste fouillée de larcins de vanille aux archives départementales de la Guadeloupe.

 

Vous parvenez à localiser et quantifier les flux et les réseaux. On apprend ainsi que le Mexique exporte 41 tonnes de gousses entre 1879 et 1880. Quels sont les principaux pays producteurs et les principaux pays consommateurs ?

La France a longtemps constitué de loin le premier pays consommateur, et ce jusqu’en 1906. A cette date, les États-Unis la devancent. Parmi les autres pays spécialement friands de vraie vanille au vingtième siècle, on compte, dans le désordre, l’Allemagne, l’Italie, le Canada, l’Argentine et l’Australie. Le Mexique a été historiquement le premier pays producteur, jusqu’à ce que son quasi-monopole s’éteigne dans les années 1830 et 1840. Dans le sillage de la découverte d’une méthode de pollinisation manuelle simple et facilement reproduisible par le jeune esclave Edmond Albius en 1841, dès les années 1870, la petite île de La Réunion dépasse le géant mexicain. La Polynésie française vient à son tour détrôner La Réunion en 1910-1911, avant de se voir dépasser par Madagascar. Cette dernière occupera peu ou prou la première place du classement mondial depuis la Première Guerre mondiale. Parmi les autres grandes régions productrices du XIXe et XXe siècle, nous comptons les îles Comores et l’île de Java. Dans le peloton des producteurs apparaissent de plus modestes producteurs, comme l’Inde, le Sri Lanka, l’Ouganda, l’Ile Maurice, Fidji, ou encore les Antilles et la Guyane françaises. Aujourd’hui, la Chine, l’Australie, Israël, le Zimbabwe, la Thaïlande et le Cambodge se lancent dans la production de vanille (je retrace en outre des tentatives de culture sous serres, toujours restreintes, dans des zones dites tempérées). Certaines régions ont connu de brefs envols de production, à l’image des 72 tonnes produites aux Seychelles en 1901, suivis par des quasi-disparitions. Car la vanille est fragile, voire capricieuse. Outre les vols, elle est souvent victime de cyclones, mais aussi d'un redoutable champignon, le fusarium.

 

Victime de son succès, la vanille est de plus en plus consommée au XXe siècle, dans les glaces, par exemple, mais il s'agit le plus souvent de vanilline. Comment la vanille naturelle a-t-elle été remplacée par des arômes artificiels ?

C’est un long processus que je retrace dans le livre. Dans un premier temps, en 1874, des chimistes allemands sont parvenus à produire une vanilline de synthèse. Au fil du vingtième siècle, elle devient de moins en moins chère ; bientôt elle sera dérivée de la lignine, c’est-à-dire des dérivés de pulpe de papier. Tant et si bien qu’après 1945, la part de marché de la vraie vanille ne cesse de baisser. Ces substituts génèrent exactement la même molécule que celle qui est présente dans la vraie vanille, si ce n’est que la vanille naturelle présente une palette d’autres arômes et de saveurs, en plus de la seule vanilline. Pour ne rien arranger, bien peu de tests et de machines, et encore moins de palais humains parviennent à distinguer entre les deux. Dans ces conditions, les défenseurs de la vraie vanille avaient et ont toujours une pente ardue à remonter. Ils réussissent dans une certaine mesure, car la demande demeure forte, si ce n’est que le secteur de l’alimentation industrielle est quasiment perdu pour la vraie vanille. Les mots « arôme de vanille » marquent en effet la quasi-certitude qu’un produit ne contient pas la moindre trace de la précieuse gousse d’orchidée !