Organisation à la réputation longtemps sulfureuse, la DGSE connaît depuis les années 1980 de profondes transformations.
Deux représentations contradictoires de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) coexistent aujourd’hui dans le grand public. D’un côté, la célèbre série Le Bureau des légendes, portée notamment par un acteur de premier plan, Mathieu Kassovitz, a participé à populariser l’institution. De l’autre, la DGSE reste associée à une succession de scandales, du sabotage en 1985 du Rainbow Warrior (un navire de l’association écologiste Greenpeace qui milite à cette époque contre les essais nucléaires français) en Nouvelle-Zélande qui fait deux morts, à la condamnation de son ancien directeur général Bernard Bajolet pour complicité de tentative d’extorsion en janvier 2026.
Damien Van Puyvelde s’attache dans cet ouvrage à retracer l’histoire de la DGSE de ses origines pendant la Seconde Guerre mondiale (même si d’autres instances de renseignement militaires sont créées auparavant) à nos jours.
Un service de premier plan en France
Compétente à l’extérieur du territoire national, la DGSE est aujourd’hui le service de renseignement français le plus connu et le plus important. Elle comprend ainsi environ 7 800 agents et son budget s’élève à plus d’un milliard d’euros (en incluant toutefois les coûts exceptionnels liés à la construction de son nouveau siège). À titre de comparaison, son homologue chargée de la sécurité intérieure (la DGSI) dispose d’un budget cinq fois moins important. En revanche, ses moyens restent inférieurs à ceux de ses équivalents états-unien mais aussi britannique ou allemand, même si les comparaisons sont parfois rendues difficiles par la nature classifiée de ces données et surtout par les périmètres des différentes agences qui ne se recoupent pas exactement.
La grande spécificité de la DGSE vis-à-vis des autres services de renseignement français, voire étrangers, réside dans sa nature « intégrée ». Concrètement, cela signifie que la DGSE dispose tout d’abord de l’ensemble des techniques de renseignement, dont les « sources » humaines, l’espionnage des télécommunications, les satellites, mais aussi de moyens d’action clandestine : elle est officiellement habilitée à mener « toute action » confiée par le gouvernement . Cela peut se traduire par des opérations d’influence, du sabotage voire des assassinats ciblés sous l’égide de son bras paramilitaire, le service Action. La DGSE constitue ainsi d’après Damien Van Puyvelde un outil complémentaire à la diplomatie et aux forces armées, spéciales ou non, pour les autorités françaises : ces dernières peuvent engager des opérations qui sont considérées comme nécessaires pour défendre les intérêts du pays mais par ailleurs illégales ou hostiles envers d’autres États. Leur caractère clandestin permet à l’État français de nier en cas de besoin son implication - le « déni plausible » -, sauf en cas d’échec majeur, comme dans le cas du Rainbow Warrior où les autorités néo-zélandaises établissent très rapidement la responsabilité de la DGSE. L’action clandestine est d’après l’auteur au cœur de la culture de l’institution : la DGSE valorise beaucoup plus le terrain que l’analyse stratégique.
Une organisation aujourd’hui moins isolée de la fonction publique
Depuis sa création formelle en 1982, en remplacement du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), la DGSE a connu un certain nombre de réformes organisationnelles, dont les deux plus importantes sous les directions de Claude Silberzahn au début des années 1990 et Bernard Émié au début des années 2020. Sans rentrer ici dans les détails de son organigramme ou dans l’action de ses directeurs successifs, explicités par Damien Van Puyvelde, on peut souligner quelques transformations de fond de la DGSE. Le chercheur souligne ainsi la relative démilitarisation de l’institution : les civils sont aujourd’hui très majoritaires, environ 75 % des effectifs, et les directeurs généraux sont depuis 1989 tous des préfets ou des diplomates, à l’exception d’un court intérim en 2017. Par ailleurs, même si la DGSE est formellement sous la tutelle du ministre des Armées, elle s’est en réalité rapproché des plus hautes instances politiques de l’État, dont le président de la République, auxquelles elle répond. L’évolution de la fréquence des rencontres entre le directeur général et le président de la République en atteste : d’une fois tous les deux ou trois mois en moyenne entre Pierre Lacoste et François Mitterrand à une rencontre hebdomadaire entre Bernard Émié et Emmanuel Macron. D’après Damien Van Puyvelde, le renseignement n’est plus considéré par les autorités comme une action un peu honteuse mais comme une véritable politique publique. La DGSE s’est également rapprochée du reste de la « communauté du renseignement » (expression qui désigne toutes les organisations chargées du renseignement comme la DGSE, la DGSI, la Direction du renseignement militaire, etc.) et de la haute fonction publique dans son ensemble.
En parallèle de ces transformations organisationnelles, les priorités de la DGSE ont également évolué en fonction du contexte international. Si les zones prioritaires de l’institution semblent rester globalement les mêmes, au premier chef l’Afrique et le Moyen-Orient, la menace terroriste, et dans une moindre mesure les prises d’otage, est par exemple passée largement au premier plan depuis les années 2000. Les informations apportées dans l’ouvrage sont toutefois plus parcellaires à ce sujet et ne permettent pas complètement de mesurer d’éventuelles bascules, par exemple vers l’Indo-Pacifique ou la Russie.
Communication ou transparence ?
Dès le milieu des années 1980, de premières formes d’ouverture vers l’extérieur de la DGSE peuvent être observées. Elles demeurent toutefois restreintes à une poignée d’individus précisément ciblés, comme des parlementaires ou des journalistes. Ces efforts de communication restent globalement limités jusqu’aux années 2010 : un chargé de communication est alors nommé (2011), des relations plus étroites avec le monde universitaire sont nouées (2017) et des productions à destination du grand public sont réalisées avec le concours plus ou moins étroit de l’institution .
Ces productions audiovisuelles contribuent à incarner l’institution aux yeux du grand public, par l’usage de plans extérieurs des bâtiments, ou par les témoignages d’agents en fonction dans le documentaire et peuvent donner l’impression de mieux comprendre l’institution. Pour autant, il ne faudrait pas y voir une représentation exacte et fidèle de la DGSE : la chercheuse Pauline Blisthène, citée par Damien Van Puyvelde, parle ainsi d’un « simulacre de transparence ». Il s’agit plutôt d’un effort de communication qui doit contribuer à donner une bonne image du service (auquel contribue également la filiation très appuyée avec la France libre) voire faciliter le recrutement de nouveaux talents.
En définitive, cet ouvrage d’une grande clarté constitue une synthèse parfaitement accessible au grand public. Les spécialistes des questions de renseignement ou ceux en recherche d’analyses plus poussées risquent peut-être en revanche de rester sur leur faim. Au-delà des difficultés à enquêter sur un objet aussi opaque qu’un service de renseignement, la construction assez peu problématisée du livre et certaines formulations très descriptives des titres s’expliquent par le projet éditorial. En effet, la publication s’intègre originellement dans une collection plus large, baptisée « Concise Histories of Intelligence », qui vise à comparer différents services de renseignement, occidentaux ou non, en adoptant la même construction pour chacun des livres de la série. Les anglophones pourront s’y référer et tirer plus ample profit du projet comparatiste.