À travers une galerie d'artistes afro-européens, Antonio Pinto Ribeiro montre comment les héritages coloniaux et familiaux nourrissent aujourd'hui les formes de l'art contemporain.
Les totalitarismes, les colonialismes et les autres exactions qui ont traversé les deux siècles sur lesquels repose notre existence contemporaine ont laissé de nombreuses traces. Beaucoup continuent d'en souffrir, mais certains artistes ont su s'emparer de cet héritage afin d'en faire la matière même de leur œuvre. C'est en particulier le cas des artistes afro-européens — terme qui désigne ici les générations d'ascendance africaine ayant grandi en Europe.
Chaque chapitre de cet ouvrage est consacré à l'un ou l'une de ces artistes, en associant éléments biographiques et analyse des œuvres. Très souvent, ceux-ci travaillent à partir de matériaux recueillis au fil de leur existence : photographies retrouvées, documents administratifs, autorisations, tampons, visas, dédicaces, archives conservées, souvenirs personnels, entretiens familiaux, etc. Si cette matière première n'est pas inédite dans l'histoire de l'art, les œuvres qui en résultent, les artistes qui les portent et les perspectives qu'elles ouvrent méritent une attention approfondie.
Essayiste et programmateur culturel portugais, notamment à la Fondation Calouste Gulbenkian, spécialiste de l'art contemporain, Antonio Pinto Ribeiro contribue largement à combler cette lacune. Son livre s'appuie sur un projet de recherche consacré aux « Enfants d'empires coloniaux » et à la « post-mémoire » européenne, financé par l'Union européenne et l'Université de Coimbra.
Le point de départ est celui d'une production artistique inscrite dans l'énergie esthétique de la modernité tout en relevant d'une condition postcoloniale. Si la présence de ces artistes est longtemps demeurée dispersée, leur visibilité s'est aujourd'hui fortement accrue, au point qu'ils participent pleinement aux programmes et aux commissariats d'exposition européens. Musiciens, performeurs, plasticiens ou cinéastes, ils sont les enfants de parents venus d'Afrique et se sont inscrits dans les institutions artistiques européennes. Ils forment ainsi un groupe d'Européens aux mémoires multiples et développent des formes nouvelles d'expression en tant qu'artistes afro-descendants de deuxième et troisième générations, notamment en Belgique, en France et au Portugal. Tous manifestent une même préoccupation pour l'histoire européenne, qu'ils se réapproprient à travers les empires coloniaux, les guerres impérialistes, la traite esclavagiste et les deux guerres mondiales.
Des artistes désormais reconnus
L'ouvrage donne à découvrir, à travers des entretiens et des analyses d'œuvres — films, arts plastiques, musique — des créations soutenues par une histoire héritée, une trajectoire familiale et une histoire nationale désormais partagées à l'échelle européenne. Il interroge ainsi la culture visuelle contemporaine et restitue également les parcours de formation — ou de non-formation, comme dans le cas de Délio Jasse — des artistes étudiés.
Ces artistes sont désormais recherchés par les collectionneurs et exposent dans les musées comme dans les grandes manifestations internationales, de Magiciens de la Terre (1989) à Africa Remix (2004) ou Próximo Futuro (2009). Ils appartiennent désormais pleinement aux systèmes de l'art européens. Leur ascendance, longtemps marginalisée, est devenue une ressource artistique et intellectuelle.
Les œuvres de Kader Attia sont sans doute déjà familières au lecteur, tout comme celles d'Adel Abdessemed ou de Zia Soares. Mais Antonio Pinto Ribeiro élargit considérablement le panorama. Il a observé ces mouvements dans toute l'Europe et suivi les grandes expositions réunissant les artistes afro-européens des deuxième et troisième générations. Parmi les nombreux créateurs évoqués figurent notamment Carlos Bunga, Francisco Vidal, Katia Kameli, Monica de Miranda ou encore Sammy Baloji.
Mémoires coloniales et familiales
Pour chacun, l'auteur met en lumière les éléments essentiels du parcours et de la démarche artistique. Ainsi Francisco Vidal réalise-t-il près de 700 portraits de responsables politiques, galeristes, musiciens ou écrivains. À Luanda, il peint les figures de celles et ceux qui détiennent le pouvoir. Le portrait, dimension fondamentale de la peinture classique, de Titien à Velázquez, retrouve ici une actualité nouvelle. Relégué un temps par la photographie, il renaît dans ces pratiques contemporaines, nourries également par l'iconographie pop et les représentations des grandes figures politiques. Ces œuvres dessinent moins des groupes dominés par la mélancolie que des réseaux d'affinités et de sociabilité.
L'analyse consacrée aux films d'Amalia Escriva retient également toute l'attention. L'auteur ne se limite pas à leur dimension féministe ; il montre comment ils donnent à voir le microcosme familial dans lequel apparaissent les tensions suscitées par la colonisation et la décolonisation. Le travail consacré aux films de Fatima Sissani est tout aussi important. Il porte sur la question de la langue, envisagée à la fois comme instrument de domination et de discrimination, mais aussi comme lieu du chagrin d'une grand-mère qui voit ses petits-enfants ne plus apprendre le kabyle, langue porteuse de son histoire.
Louise Narbo, quant à elle, introduit des objets au sein de photographies représentant des portraits. Ces objets orientent la lecture des images et facilitent la reconstitution d'une histoire qui est d'abord la sienne, mais qui s'élargit à celle de la personne représentée.
La post-mémoire comme condition artistique
Antonio Pinto Ribeiro mobilise la notion de « post-mémoire », empruntée à Marianne Hirsch, qui l'a formulée au milieu des années 1990 dans le cadre d'une réflexion sur la Shoah. Celle-ci désigne « toute personne de la deuxième ou de la troisième génération qui entretient un rapport avec des expériences marquantes, souvent traumatiques, antérieures à sa naissance, mais qui lui ont été transmises de manière si profonde qu'elles semblent constituer ses propres souvenirs ».
Il ne s'agit ni d'une catégorie esthétique ni d'un genre artistique, mais d'une condition à la fois objective et subjective qui affecte les artistes, leur époque, les producteurs, la critique, la muséographie et parfois les spectateurs eux-mêmes. Les œuvres produites par ces artistes interrogent les objets hérités d'existences et de territoires antérieurs au présent, mais aussi l'hégémonie de la modernité européenne et les récits qui structurent les collections muséales. Elles revisitent les archives familiales autant que celles des institutions officielles, et racontent cette histoire à travers les arts plastiques, les livres, les films et d'autres formes de création.
Un cosmopolitisme européen
Les parcours présentés dans cet ouvrage sont ceux d'artistes dont les héritages multiples contribuent au cosmopolitisme européen. Les souvenirs, parfois étranges ou étrangers, transmis par les grands-parents et les parents deviennent une matière première essentielle de leur travail.
Cet héritage favorise incontestablement l'émergence de récits nouveaux. Il ne garantit cependant pas, à lui seul, une innovation formelle aux yeux du public européen, puisque ces artistes ont, pour la plupart, reçu leur formation au sein des écoles et des institutions artistiques européennes. C'est précisément dans cette tension entre héritage familial et culture artistique européenne que se construit la singularité des œuvres réunies par Antonio Pinto Ribeiro.