Pour Florent Champy, l'accumulation de catastrophes révèle une fragilité profonde de nos manières de penser et de décider, liée à une éclipse de la prudence.

Les catastrophes semblent aujourd'hui se succéder à un rythme croissant. Beaucoup d'entre elles pourtant auraient pu être évitées. Comment expliquer cette répétition de désastres dans des sociétés qui n'ont jamais autant valorisé la sécurité, l'expertise et la prévention ? C'est à cette question que s'attaque le sociologue Florent Champy dans De catastrophe en catastrophe (PUF, 2026). A travers une enquête originale qui prend appui sur plusieurs films, il cherche à comprendre pourquoi nos sociétés échouent si souvent à prévenir les catastrophes qu'elles voient pourtant venir. Son diagnostic met au premier plan une notion ancienne, celle de prudence, dont il montre à la fois l'importance et les fragilités. Nous l'avons interrogé sur cette « machine à catastrophes » qu'il décrit et sur les moyens d'en enrayer les mécanismes.

 

Nonfiction : Comment est née l'idée de ce livre ? Et pourquoi avoir choisi le cinéma comme point d'entrée pour enquêter sur les catastrophes évitables ?

Florent Champy : La principale origine du livre est une interrogation qui m’est venue comme citoyen, sur l’absurdité du monde où nous vivons. Comme tout le monde, j’observe l’énormité de catastrophes qui semblent assez faciles à éviter et se produisent pourtant, malgré des alertes et malgré les efforts pour les contrer. Le cadmium, dont on a parlé récemment, est à cet égard exemplaire. On réfléchit très tard à des solutions alternatives, alors que sa nocivité était connue dès 1980, et que son coût humain, médical et économique est colossal. Le scandale du Médiator, étudié dans le livre, relève de la même logique, avec ceci en plus que ce médicament n’avait pas de réelle utilité. On peut aussi penser aux dérèglements climatiques et aux crises financières à répétition. Cette accumulation de catastrophes évitables dans des sociétés sécuritaires est un paradoxe qui pose question. Or à ma connaissance, aucune enquête n’avait encore été conduite pour tenter de l’élucider en tant que tel. Une difficulté est que pour bien traiter cette question et atteindre ce qui est à la racine de la répétition des catastrophes, il faut pouvoir étudier en profondeur des catastrophes assez différentes.

Une deuxième origine du livre réside dans la découverte par hasard d’une solution à cette difficulté, en regardant pour le plaisir Douze hommes en colère (Sydney Lumet, 1957) puis La fille de Brest (Emmanuelle Bercot, 2016). La richesse de leur description de ce qui empêche d’empêcher les catastrophes m’a sauté aux yeux. L’idée a ensuite fait son chemin que le cinéma est d’une puissance inégalable pour donner en peu de temps de l’intelligibilité sur ce qui conduit aux catastrophes, et donc qu’il peut être utilisé pour voir des choses importantes sur des catastrophes diverses, bien plus vite qu’avec des enquêtes plus classiques de sciences sociales. C’est pourquoi je parle d’enquête socio-cinématographique : en permettant une circulation rapide entre des terrains, les films rendent possible de penser ensemble des choses habituellement séparées. Mais cette méthode est risquée car les films ne sont pas la réalité. Ce sont des représentations qui peuvent être biaisées par des stéréotypes, par un engagement politique du scénariste ou du réalisateur ou encore par le besoin d’inventer pour rendre l’histoire plus dramatique.

La fonction des films est donc exploratoire : aider à identifier le plus de facteurs possibles de catastrophes. Puis je contrôle ce qui en ressort en mobilisant du matériau documentaire et des références bibliographiques qui permettent la confrontation avec des savoirs des sciences sociales. Donc les films sont le véritable déclencheur de ce travail, et pour choisir les types de catastrophes traitées, il fallait choisir les films. Douze hommes en colère et La fille de Brest étaient là dès le début. Deux thèmes me semblaient indispensables, les crises financières et les dégradations environnementales. J’ai regardé beaucoup de films avant de choisir Le loup de Wall Street (Scorsese, 2016) et Don’t look up (Adam McKay, 2021). Hors-normes (Eric Toledano et Olivier Nakache, 2019) est arrivé plus tard, par hasard. D’autres films auraient convenu. Mes seuls critères étaient qu’ils soient riches dans la description des facteurs de catastrophe, qu’ils couvrent ensemble un large spectre de catastrophes différentes, et qu’ils soient assez facilement accessibles pour les lecteurs du livre, qui peuvent vouloir les regarder pour accompagner leur lecture.

Les films que vous analysez vous semblent-ils réprésentatifs de phénomènes plus généraux ?

Le résultat est-il représentatif ? Il me semble surtout important qu’il permette de saisir des choses nouvelles et éclairantes ailleurs. On retrouve en effet facilement les mêmes explications pour d’autres catastrophes. Chacune a ses spécificités, mais ce qui est construit à partir de cinq exemples les dépasse. C’est exactement l’objectif que je m’étais donné. Ces films réunis un peu par hasard ont finalement rempli leur fonction au-delà de mes attentes initiales.

Vous remettez au centre de votre réflexion la notion de prudence, héritée notamment d’Aristote. Pourquoi cette notion vous paraît-elle aujourd’hui plus pertinente que celle de rationalité, d’expertise ou de gestion du risque ?

Votre question est importante car la prudence est centrale dans le livre. Le concept de « prudence » désigne une façon de penser adéquate pour tenter d’éviter des dommages dans des situations où d’irréductibles incertitudes empêchent de savoir de façon certaine quoi faire. Mais ce concept pose une difficulté. La prudence au sens philosophique est peu connue aujourd’hui, alors qu’elle était encore familière au XVIIe siècle, et cela crée un risque de confusion avec la notion commune, assez différente. Cette dernière a une connotation de pusillanimité, alors que la prudence au sens philosophique requiert de l’audace, car elle suppose de savoir agir sans pouvoir être totalement certain que l’action choisie est la bonne, avec le risque de devoir assumer les conséquences d’une erreur. Evidemment, ce point est essentiel pour réfléchir aux attitudes à l’égard des risques dans les sociétés modernes. Or l’intérêt du concept est que les philosophes ont réfléchi à son contenu, et c’est une aide précieuse pour le travail sociologique : on peut regarder le monde social à la lumière des traits de la prudence pour identifier des entorses à cette dernière. On voit alors que les obstacles à la prudence sont un trait omniprésent des sociétés modernes, et qu’ils sont à l’origine de multiples phénomènes comme des malaises dans le travail, des oppositions sophistiques au principe de précaution et surtout les catastrophes que j’ai étudiées qui, même quand elles sont identifiées, supposent d’agir avec prudence pour limiter les risques d’erreurs.

Expertise, gestion des risques et rationalité sont des termes aussi piégés que prudence, mais sans en avoir la richesse, au moins pour ce qui concerne les deux premiers, et donc sans permettre d’atteindre ce qui est foncièrement catastrogène dans les sociétés modernes. Pour expertise et gestion des risques, une difficulté est le discrédit d’experts après leurs propos sur le caractère inoffensif de l’amiante ou sur le nuage radioactif de Tchernobyl, qui se serait arrêté à la frontière, par exemple. Ce discrédit est grave : nous aurions besoin d’experts inspirant confiance. Rationalité pose une difficulté similaire. Il a souvent une conception pauvre et fallacieuse qui le lie au calcul, à l’objectivité et à la performance économique, notamment dans des discours sur la rationalisation qui a mauvaise presse, pour de bonnes raisons. La rationalité n’est pas le calcul car ce dernier est souvent mis en échec. Elle n’écarte ni le doute, ni les tâtonnements, bien au contraire. Par contraste, s’intéresser à la prudence est salutaire, à condition d’être clair sur les différences avec la notion commune. La prudence aide à saisir ce qu’est la rationalité, car la rationalité en situation d’incertitude est en fait la prudence elle-même.

Quels sont les traits de la prudence identifiés par les philosophes et utiles pour observer les entorses à la prudence ? C’est d’abord un ancrage dans le concret, à l’opposé de tout ce qui se fait à distance, abstraitement, au mépris de réalités concrètes singulières. Le problème est ancien. Je cite un passage du Médecin de campagne, un roman de jeunesse de Balzac, qui explique de façon visionnaire le danger de la décision à distance. Plus précisément, l’ancrage dans le concret suppose de prendre un problème dans toutes ses dimensions. Or le réductionnisme est fréquent, par exemple quand un problème qui a des implications économiques, sociales et environnementales est vu comme purement économique. La prudence suppose aussi une attention aux signes mêmes ténus d’un possible danger, du temps pour délibérer, de la circonspection à l’égard des biais que la position d’où l’on parle peut entrainer. Elle suppose enfin de l’audace, comme je l’ai dit plus haut.

La prudence est fragile parce que toutes ces conditions sont rarement remplies en même temps dans les sociétés modernes, et d’autant plus que ce concept étant méconnu, il n’est pas possible de s’en réclamer. Un des objectifs de ce livre est donc d’aider à mieux saisir ce qu’elle est et de la réhabiliter contre des conceptions de la rationalité étroites et fallacieuses, mais dominantes et pour cela dommageables.

L'un des concepts centraux du livre est celui de « machine à catastrophes ». Comment la définiriez-vous ? Et qu'est-ce qui explique son enracinement dans nos sociétés ?

La machine est une métaphore librement empruntée au sociologue Howard Becker. Un enjeu du travail était d’éviter les a priori théoriques. Si je m’étais dit que les principales explications des catastrophes sont économiques (ou culturelles ou psychologiques ou cognitives), je me serais interdit d’en voir d’autres. J’aurais vu des choses justes, mais sans répondre à l’objectif d’expliquer systématiquement comment des catastrophes graves et souvent évitables peuvent se produire. Pour cela, il fallait recenser le plus possible de facteurs, sans a priori quant à leur nature. Ceux que je mentionne touchent à des valeurs, à l’organisation sociale, à la culture… Les films étaient précieux pour les identifier le plus largement possible. Mais il me fallait aussi la bonne façon d’en parler.

La métaphore de la machine est intéressante car elle repose sur l’idée que pour comprendre un phénomène, c’est une bonne méthode sociologique de regarder toutes les personnes qui interviennent, et au-delà toutes les causes qui y concourent, comme on regarderait tous les rouages d’une machine sans en considérer un comme plus important qu’un autre. Dans une voiture, le démarreur, les roues, le réservoir d’essence, etc., sont tous indispensables. C’est un peu différent dans mon usage de cette métaphore, car tous les facteurs identifiés n’interviennent pas pour toutes les catastrophes évitables. Mais l’accumulation de ces catastrophes s’explique en revanche bien par l’action concomitante de tous ces facteurs, dont les interactions rendent les sociétés dans lesquelles nous vivons si catastrogènes.

L’existence de la machine est liée à l’hégémonie de ce que j’ai appelé « style moderne de pensée », et qui est concurrent de la prudence pour penser face à des incertitudes et à des dangers. A rebours de la prudence, le style moderne de pensée valorise les actions fondées sur les certitudes et l’objectivité. Or sa domination est telle que des actions faussement objectives et réellement catastrophiques sont souvent prises en son nom, sur la base de fausses évidences. Il s’agissait donc de comprendre cette domination et la façon dont elle se maintient malgré les dégâts qu’elle provoque. Un chapitre décrit la mise en place de la machine à partir du XVIIe siècle, quand le style moderne commence à s’imposer, puis que son usage s’étend de plus en plus, y compris quand il est inadéquat.

La machine est omniprésente dans la société parce que les obstacles à la prudence sont très divers. Citons la dictature de l’urgence, le conformisme, une division du travail (notamment dans les organisations) qui réduit des problèmes complexes en petits problèmes, des indicateurs ou des règles qui empêchent de prendre en compte des réalités autres que les objectifs étroits de ces organisations, etc. Or ces fragilités se renforcent mutuellement. Par exemple, les fausses évidences du style moderne de pensée confortent des fonctionnements institutionnels inappropriés. Surtout, l’enquête a mis au jour ce que j’ai appelé des fragilités « politiques » : des groupes d’intérêts économiques, scientifiques, médiatiques ou encore politiques s’appuient sur les autres fragilités de la prudence pour entraver des mesures qui nuiraient à leurs intérêts, provoquant de lourds dommages.

La machine, c’est donc à la fois une liste à la Prévert de facteurs de catastrophes, et un principe d’unité dû au fait que ces facteurs se renforcent mutuellement. Elle est non seulement autour de nous mais aussi en nous, du fait de nos façons de penser. Les fragilités de la prudence constituent donc ce que les anthropologues appellent un fait social total.

Parmi les cas étudiés, la catastrophe écologique semble occuper une place singulière par son ampleur et son caractère potentiellement irréversible. La considérez-vous comme une catastrophe à part, ou comme une illustration parmi d'autres des mécanismes que vous analysez ?

Je ne peux que vous donner raison sur le caractère hors-norme des catastrophes écologiques. Il y a d’ailleurs une gradation dans le livre. Le risque d’erreur judiciaire, dans le chapitre 2, concerne directement une personne, l’accusé. Le Mediator, étudié ensuite, a provoqué au moins 1300 décès et de nombreuses invalidités lourdes. Avec les crises financières, ce sont des centaines de millions de personnes qui sombrent dans la grande pauvreté, et d’autres qui rencontrent de graves difficultés dont elles ne sont pas responsables. Et avec le déni des dérèglements climatiques analysés juste après, c’est la disparition de la vie humaine et d’autres espèces qui est en jeu. On pourrait en dire autant de la chute de la biodiversité. Pour cette raison, les dérèglements environnementaux étaient en soi une raison de faire ce livre. Mais cet exemple y tient une place équivalente aux quatre autres, ce qui s’explique par mon objectif de trouver ce qui est fondamentalement catastrogène dans nos sociétés.

En effet, pour cela, il fallait étudier non pas une catastrophe en particulier, mais l’accumulation paradoxale de catastrophes évitables dans des sociétés obsédées par la sécurité, en sorte d’atteindre leur racine commune. Cela supposait donc de comparer des catastrophes diverses pour voir ce qu’elles ont en commun, au-delà des singularités de chacune, en général déjà bien étudiées par de multiples travaux de sciences sociales. Donc je n’avais aucune raison de m’attarder davantage sur une catastrophe que sur une autre. Avec ses 1300 morts « seulement », si je puis dire, le scandale du Mediator permet d’identifier de nombreux facteurs que je retrouve ensuite sur les autres exemples choisis : la pression du temps ; l’interférence d’intérêts privés ; la tendance à faire confiance à des experts dont la neutralité est douteuse ; l’usage de la dérision pour tenter de discréditer les personnes qui demandent davantage de prudence ; l’attachement fallacieux au fait de fonder les décisions sur des certitudes… Toutes ces explications se retrouvent dans plusieurs exemples étudiés, sinon dans tous.

Par sa gravité, le déni des dérèglements climatiques est bien un cas à part. Le chapitre qui lui est consacré peut être lu indépendamment des autres par les personnes intéressées par l’analyse du film, sur lequel je suis d’ailleurs assez critique, ou par l’analyse sociologique de ce qui rend ce déni si difficile à combattre et empêche donc d’agir. Mais si l’on cherche la clé du paradoxe des catastrophes évitables, la réponse vient de la comparaison des cinq exemples choisis, mis exactement sur le même plan : elle est peu à peu construite en comparant deux études de cas, puis quatre, puis les cinq, en sorte de dégager systématiquement leurs points communs et leurs différences.

Le dernier chapitre, consacré à Hors normes, montre comment des règles conçues pour protéger peuvent parfois produire de effets destructeurs. Que révèle ce cas sur les logiques plus générales de votre « machine à catastrophes » ?

Cet exemple m’a semblé particulièrement intéressant pour montrer le caractère diffus des logiques catastrogènes, qui sont à l’œuvre y compris dans des domaines éloignés de ceux de la sociologie des catastrophes. Or dans Hors-normes et dans des recherches sur le travail social que je cite, on voit très bien un rouage important de la machine : des personnes sont abandonnées à des processus terriblement destructeurs de la vie précisément au nom de règles de sécurité. Rappelez-vous que la prudence au sens philosophique suppose de l’audace. Donc la personne qui agit peut être tentée de se protéger avant tout elle-même des conséquences d’une possible erreur. Des décisions sont prises par un souci légitime d’éviter des accidents, mais les personnes qui les prennent et les institutions ont souvent pour principale préoccupation de se protéger elles-mêmes. Or l’évitement à tout prix de l’accident n’est pas toujours bénéfique aux personnes prises en charge. Il peut même se traduire en solutions désastreuses, comme le recours massif aux médicaments pour calmer des jeunes agités (les abrutir serait plus juste), l’enfermement voire la contention, l’abandon des personnes à la charge de leurs parents, incapables de faire face, ou encore une surveillance trop étroite, tout cela au détriment de la confiance, de la socialisation, des activités, bref de toutes les conditions d’une vie digne.

Il n’est pas question de critiquer les professionnelles et professionnels du soin et de l’accueil, qui font au mieux avec les moyens disponibles. Mais il était important de montrer comment la peur d’accidents possibles peut conduire à une catastrophe certaine : une forte dégradation de l’état de santé et une perte de chance d’apprendre à vivre dans la société, de s’y intégrer, d’y trouver ce qui rend une vie digne. Les règles de fonctionnement des institutions ont en général une bonne raison d’être. Elles visent des objectifs louables et importants. Mais en interdisant un minimum d’audace, elles imposent des façons de faire qui ne sont pas appropriées pour les personnes.

Ces observations m’ont conduit à distinguer la vertu de prudence et la prudence-pour-soi ou prudence institutionnelle, qui vise à se protéger et peut aller contre la première. Elles m’ont aussi conduit à proposer une méthode un peu systématique pour examiner ce qui fait obstacle à la prudence : l’analyse de prudentialité, que je présente comme une des pistes pour prévenir des catastrophes. Cette analyse consiste à se saisir d’objets divers et à regarder s’ils favorisent ou entravent la prudence. Elle peut porter sur des règles, des indicateurs, une organisation du travail, le fonctionnement d’un service ou tout autre objet susceptible de favoriser ou entraver des décisions prudentielles. Elle peut être conduite par des acteurs très divers à des fins notamment d’amélioration des cadres de travail, mais aussi de formation. Le travail social est un excellent domaine pour tester ce type d’analyse.

Vous concluez en esquissant des pistes pour sortir de cette machine à catastrophes. Pourtant, les dernières années ont été marquées par une succession de crises, géopolitiques, écologiques, ou institutionnelles, qui semblent avoir échappé aux mécanismes de prévention existants, qui n'étaient pas tous imprundents. Ce constat remet-il en cause votre diagnostic ou au contraire le confirme-t-il ?

Cette question importante a provoqué chez moi un moment de doute, quand j’ai pris conscience de cette accélération à la suite des guerres en Ukraine et à Gaza, des attaques contre les institutions internationales comme l’ONU, l’OMS et des accords environnementaux, et de l’affaiblissement des démocraties. Le livre était presque écrit, mais restait-il utile dans un tel monde ? Je vais répondre sur deux plans, heuristique et pratique.

Sans être spécialiste de questions internationales ou de politique américaine, je crois que beaucoup des catastrophes récentes étaient en fait annoncées, et la prise de conscience brutale de leur gravité ne doit pas conduire à les séparer trop artificiellement de celles avec lesquelles nous avons l’habitude de vivre. Les crises récentes doivent être étudiées en elles-mêmes, et je n’ai pas les compétences pour le faire. Mais en lisant un journal ou des livres sur ce sujet, je retrouve de façon assez troublante des éléments identifiés à propos de catastrophes évitables plus anciennes. Prenons deux exemples. L’affaiblissement des instances de régulation des relations interétatiques prolonge la dérégulation de la finance des années 1990, qui a provoqué le retour des crises financières auxquelles les accords de Bretton Woods avaient mis fin après la Seconde guerre mondiale. On voit aussi la même indifférence des riches et des puissants au sort des pauvres, que j’analyse en m’appuyant sur des travaux de sociologie, d’histoire, d’économie et de psychiatrie. C’est le même monde qui produit les catastrophes anciennes et les décisions de Trump !

Un risque analytique face à l’accélération serait de s’en tenir à la figure de la fulgurance des catastrophes, développée il y a quinze ans par deux philosophes, Florent Guénard et Philippe Simay dans un article de La vie des idées. Leur contribution était éclairante au moment où elle a été formulée. Leur critique de la modernité reste actuelle. Mais ils ont sous-estimé le caractère prévisible et évitable de beaucoup de catastrophes, et l’intérêt d’en faire un objet de recherche en soi. Ces catastrophes évitables continueront. Elles seront encore là si les guerres prennent fin, comme il faut évidemment le souhaiter, dans des conditions favorables, et si Donald Trump et les idéologues qui l’entourent desserrent leur emprise sur le monde.

D’où mon deuxième argument, qui est pratique. L’accélération ne rend pas moins pressante la nécessité d’inventer des réponses nouvelles à l’accumulation des catastrophes évitables. Or pour cela, il faut commencer par saisir à la racine ce qui rend nos sociétés catastrogènes. Contrer les catastrophes est plus vital que les comprendre, mais les comprendre est un préalable pour inventer des réponses. Des groupes réussissent à empêcher des mesures de protection qui pourraient nuire à leurs intérêts parce qu’ils savent utiliser les fragilités de la prudence. Le peu de familiarité de cette dernière les y aide. Donc la première étape d’une réponse à leurs actions, pour aider les personnes qui les combattent, était d’essayer d’expliquer clairement ce qu’est la prudence (les films aident à le comprendre), et de décortiquer méticuleusement leurs façons de faire et leurs arguments fallacieux.

C’est seulement ensuite que j’ai pu proposer des pistes de réflexion et d’action : repenser la prudence, la rationalité et le progrès au vu de l’état actuel du monde ; lancer des actions de formation ; combattre les catastrophes en identifiant dans chaque cas les rouages de la machine qui sont à l’œuvre, et ceux qui sont les plus faciles à neutraliser pour commencer... Mais cette réflexion doit maintenant être approfondie avec des personnes qui ont une expérience irremplaçable de ces luttes. Mes propositions ne vaudront que si elles sont appropriées et améliorées. Tout est alors imaginable : des débats et des formations dans le cadre d’associations, de syndicats et de partis ; des projections suivies de débats dans des cinémas, pour utiliser à nouveau la puissance expressive des films ; la conduite un peu systématique d’analyses de prudentialité, dont je parlais plus haut. J’ai fait ma part de sociologue, et je continuerai autant que je peux. Mais ce livre ne sera utile que si des personnes s’en saisissent avec audace et créativité.