Pour le sinologue Jean-Philippe Béja, l'histoire du Parti communiste chinois est celle d'une obsession : enfermer et surveiller pour mieux gouverner.

En septembre 2025, la publication de 600 gigaoctets de données internes a révélé au monde la puissance du Great Firewall. Ce dispositif, conçu de manière à censurer l’internet chinois et à épier ses utilisateurs, s’inscrit dans une longue tradition de surveillance étatique, instaurée dès les années 1940.

Selon Jean-Philippe Béja, directeur de recherche émérite au CNRS et co-scénariste de la série documentaire Les camps, secret du pouvoir chinois (Arte, 2022), la répression, l’enfermement et l’encadrement des populations constituent les instruments privilégiés de l’emprise du Parti communiste chinois (PCC) sur l’ensemble de la société. Dans Surveiller et punir en Chine. Laogai et technosurveillance, de 1946 à nos jours    (La Découverte, 2026), il retrace la généalogie de ce système.

Cette synthèse, organisée chronologiquement, révèle une troublante continuité entre les pratiques de l’époque maoïste et celles de l’ère Xi Jinping. Elle montre surtout l’extraordinaire capacité d’adaptation du PCC, dont l’invariable souci du contrôle a su s’accommoder des changements de ligne partisans, des évolutions géopolitiques et des mutations technologiques. Elle donne enfin la parole à de nombreuses victimes de cette politique, anciens « déviants » et « réformistes », dont les témoignages jettent une lumière crue sur la plus durable des expériences d’ingénierie sociale.

Une obsession du contrôle

Les origines du système de coercition et de surveillance en Chine sont très antérieures à la prise du pouvoir par Mao Zedong. Durant la guerre qui les oppose aux nationalistes du Guomindang (1927-1949), les communistes prennent, un temps, le contrôle de Yan’an, une ville dans laquelle Mao raffine ses techniques d’épuration idéologique, généralise l’autocritique et jette les bases de ce qui deviendra plus tard le laogai. Ce réseau de camps de « réforme par le travail », organisé sur le modèle du goulag stalinien, s’impose dès 1949 comme l’un des principaux instruments de répression du régime. Son emprise territoriale est telle que Mao peut y faire immédiatement enfermer des millions d’opposants. « Contre-révolutionnaires », fonctionnaires, « droitiers », trotskistes, « capitalistes », « progressistes » et paysans rétifs aux réformes agraires y sont contraints d’accomplir des travaux éreintants et dégradants. Les autorités se méfient particulièrement des professeurs et des « intellectuels », dont elles craignent les vues subversives. C’est à leur intention qu’est créé, dans les années 1950, le laojiao, un système de détention consacré à la « rééducation par le travail ». Les condamnés y sont envoyés sur simple décision administrative et y exécutent des tâches éprouvantes, dans des conditions semblables à celles qui prévalent au laogai. Leur situation se dégrade encore lors du Grand Bond en avant (1958-1960), qui dégénère en famine dans l’ensemble du pays.

C’est à la même époque que le Parti renforce ses moyens de surveillance. En 1958, il attribue à tous les Chinois un livret de résidence (hukou), qui entrave considérablement leur liberté de circulation. Celle-ci est encore limitée par la généralisation du dossier personnel (dang’an) et du système d’affectation dans des « unités de travail » définies par l’État (danwei). Parallèlement, le régime transforme les anciennes coopératives rurales en « communes populaires », lesquelles permettent aux habitants de s’épier et de se dénoncer les uns les autres.

La politique répressive du PCC atteint son acmé durant la Révolution culturelle (1966-1976). Au cours de cette période, beaucoup d’infrastructures sont transformées en lieux d’incarcération. Universités, écoles et usines sont utilisées comme des prisons où Gardes rouges et militaires infligent les pires sévices à ceux que le Parti soupçonne de « révisionnisme ». Le laogai, quant à lui, continue d’accueillir de nombreux condamnés. À la mort de Mao, en 1976, dix millions de prisonniers peuplent quelque 2 000 camps. La situation du pays, catastrophique, contraint cependant le Parti à se réformer et à préparer la transition de la Chine vers l’économie de marché.

Une remarquable capacité d’adaptation  

La fin du maoïsme entraîne une importante refonte du système politique et économique chinois. Sous les mandats de Hua Guofeng et de Deng Xiaoping, le régime se libéralise, les préceptes économiques du socialisme sont abandonnés et le pays s’ouvre à la mondialisation. Soucieuses de plaire aux investisseurs occidentaux, les autorités révisent également le code pénal, dont la version de 1980 consacre — du moins en apparence — les principes de l’État de droit. S’ensuit un assouplissement de la surveillance et de la politique sécuritaire du PCC : de 1978 à 1984, cinq millions de captifs sont libérés du laogai ou du laojiao. Ceux qui n’ont pas cette chance bénéficient de conditions de détention plus clémentes que celles qui prévalaient durant l’ère maoïste, particulièrement à Pékin.

Ces inflexions, pensées de manière à redorer l’image de la Chine et à la rendre économiquement attractive, ne signifient pas pour autant que le régime se démocratise. Dans les faits, la police, la brigade de protection de la Sécurité intérieure (Guobao) et les agents du ministère de la Sécurité de l’État (Guoan) disposent toujours d’un pouvoir exorbitant. Le laogai, d’ailleurs, se repeuple à partir de 1983 : opposants, petits délinquants et « hooligans » y sont astreints à un labeur harassant, rythmé par des cadences infernales. En 1989, le système accueille également des manifestants de la place Tian’anmen.

À cette époque, les camps se transforment en entreprises commerciales, où l’exploitation des prisonniers doit servir le développement économique du pays. Convertis en unités de sous-traitance, ils assument souvent des tâches de production pour le compte de grandes sociétés. Le laojiao, dont la fonction de « correction idéologique » est plus marquée, continue d’accueillir de nombreux condamnés. Dans les années 1990, Jiang Zemin y envoie près d’un million d’adeptes du Falun Gong, un mouvement spirituel que les autorités tiennent pour sectaire. D’autres sont affectés à de tout nouveaux « centres d’éducation à la légalité ». Ces espaces d’internement, officiellement fermés en 2013, existent aujourd’hui sous un autre nom. Xi Jinping, président de la République depuis cette date, y fait notamment enfermer des Ouïghours du Xinjiang, dont l’islamité est assimilée à un trouble mental.

Le régime comprend aussi tout le parti qu’il peut tirer des nouvelles technologies. Car si internet permet l’émergence d’une société civile, il constitue aussi un formidable instrument de surveillance des masses. Au début des années 2000, le ministère de la Sécurité publique met la dernière touche à son projet de « bouclier doré » (ou Great Firewall), un puissant système de censure de l’intranet chinois. C’est à la même époque qu’est imaginé le principe orwellien de « crédit social », qui repose sur une surveillance généralisée des citoyens. L’État entend ainsi assurer le maintien de la stabilité nationale (weiwen), qu’il estime menacée par la multiplication des contestations.

Des limites au contrôle

Car le régime doit composer, depuis ses débuts, avec des formes plus ou moins actives de résistance. Il faut cependant attendre les années 1980 pour que des avocats, des journalistes et des professeurs profitent de la réforme du code pénal pour se constituer en groupes de défense des droits civiques. Sans critiquer directement la politique du Parti, ces intellectuels se font le relais de revendications citoyennes. S’ils appellent à la fermeture des laogai et des laojiao, ils s’emploient surtout à dénoncer les confiscations de terres, les mauvaises conditions de travail et les expulsions arbitraires.

Et cette pression de la société civile semble doucement porter ses fruits. Si le mouvement pro-démocratie de 1989 ou l’encerclement de Zhongnanhai (le centre du pouvoir, à Pékin) par 10 000 adeptes du Falun Gong en 1999 sont encore sévèrement réprimés, le pouvoir hésite désormais à s’opposer frontalement aux revendications des citoyens. Les manifestations post-Covid-19, qui se font aux cris de « Ouvrez le Xinjiang ! Ouvrez la Chine ! », « Nous voulons la liberté, pas des tests PCR ! » et « Xi Jinping, démission ! », donnent ainsi lieu à une réaction plus modérée des autorités. Tout se passe comme si le Parti rechignait de plus en plus à assumer sa politique coercitive. En réalité, il soigne les apparences. Le pays, dont les aspirations à la puissance sont manifestes, souffre encore d’un déficit d’image. Accroître le rayonnement de son modèle suppose donc de dissimuler les pratiques liberticides du régime. Les dirigeants chinois n’ont jamais renoncé à leur ambition de contrôle social : ils cherchent simplement à agir plus discrètement.

La clé des camps

Les limites de la politique de « rééducation » chinoise se manifestent aussi dans les témoignages des victimes. Nombreux, ils émaillent l’intégralité de l’ouvrage et donnent à voir l’expérience concentrationnaire. On comprend alors que le laogai, dont la gestion a été confiée aux provinces, a été vécu très différemment selon le lieu de détention des prisonniers. Ces disparités entament le mythe d’un système unifié et d’un Parti omnipotent.

Les souvenirs de ces témoins permettent également de se figurer la sévérité du régime. Le cas de Tan Chanxue (1934-2017) est, à cet égard, édifiant. Étudiante à l’université de Lanzhou dans les années 1950, elle est rapidement considérée comme « droitière » et se voit imposer des travaux manuels sur son campus. Très imparfaitement « rééduquée », elle prend ensuite part à la création de Xinghuo (L’Étincelle), une revue critique des excès du Grand Bond en avant, diffusée à vingt exemplaires. Ce tirage, pour modeste qu’il soit, lui attire les foudres du Parti. En 1960, elle est condamnée à quatorze ans de prison.

L’histoire de nombreuses victimes rappelle que la répression s’abat aussi sur leurs proches. Sous Mao, un dicton veut qu’« à père héros, fils prodigue » et qu’« à père réac, fils pourri ». De fait, nombreux sont les enfants à faire les frais des options idéologiques de leurs parents. Li Shuying, née en 1944, a ainsi le malheur d’être issue d’une famille de riches propriétaires fonciers. Ce stigmate lui interdit de choisir librement son université, et c’est sur décision du Parti qu’elle est envoyée à l’École normale supérieure de Pékin, où elle poursuit des études de physique.

La persistance de ces pratiques confère une portée particulière aux témoignages recueillis par Jean-Philippe Béja. L’auteur écrit : « En acceptant de parler à visage découvert malgré les risques encourus par leurs familles demeurées au pays, ils montrent que, en dépit du totalitarisme et du “lavage de cerveau” incessant, les prisonniers ne cèdent pas, malgré les apparences. Leur franchise, leur capacité à prendre du recul pour décrire le plus objectivement possible ce qu’ils ont vécu, leur volonté de témoigner afin que chacun connaisse la réalité de la société construite par le parti communiste de Mao Zedong à Xi Jinping forcent l’admiration  ». Et de conclure, solennel : « Les témoignages rassemblés dans ce livre montrent que le désir de liberté et la résistance à l’oppression sont un patrimoine commun de l’humanité ».