À partir de Brecht, Olivier Neveux interroge le sens du théâtre aujourd’hui, son lien au politique et au théâtre public.

L’ouvrage s’ouvre sur une question incontournable de notre temps : à quoi bon le théâtre ? Une autre interrogation surgit aussitôt : pourquoi passer par Bertolt Brecht (1898-1956) pour y répondre ? Cette question est aujourd’hui incontournable parce que Brecht a travaillé sous des « temps mauvais » et que nous pratiquons désormais le théâtre confrontés à de nouveaux « mauvais temps ».

C’est autour de cette double perspective qu’Olivier Neveux, professeur d’esthétique du théâtre à l’Université Lyon 2 et directeur de la revue ThéâtrEpublic, construit sa réflexion. Si Brecht a déjà posé cette question — notamment en 1967, dans le contexte de l’après-guerre, du communisme et de la division de l’Allemagne —, elle revient aujourd’hui avec une force renouvelée, alors que se multiplient les horizons du fascisme et que le spectacle semble se dissoudre dans l’immédiateté de la distraction. Neveux insiste : il demeure essentiel de débattre des questions formulées par Brecht, et plus généralement de prendre appui sur les auteurs qui nous ont précédés, même si le « théâtre n’est rien à l’échelle des réseaux sociaux, des empires financiers, des intérêts du bloc bourgeois ».

La défense du théâtre de service public, violemment remise en cause ces derniers temps, serait-elle vaine ? Difficile pourtant d’en nier les acquis historiques, culturels et politiques : par l’intermédiaire de Giorgio Strehler, Neveux rappelle que c’est grâce au théâtre public que l’événement théâtral a cessé d’être un privilège bourgeois. Reste que le « peuple » auquel on s’adresse alors fréquente peu, ou pas, les salles. L’auteur s’attarde dès lors sur cette question décisive : celle du « non-public », de celles et ceux qui n’ont ni l’envie ni parfois la possibilité de se rendre au théâtre. Or, le théâtre public a accompli une tâche immense : il a troublé les déterminations culturelles, desserré le maillage des destinées sociales, mêlé ce qui ne devait pas se mêler.

Le « théâtre politique »

Pourquoi, dès lors, passer par Brecht pour poser ces problèmes ? Peut-être parce que c’est précisément par lui qu’ils ont été formulés avec le plus d’acuité. Son rôle dans l’histoire du théâtre politique est une évidence. Pourtant, son œuvre a perdu une partie de sa capacité polarisante. Il est certes toujours possible de rappeler sa réception française — Serreau, Dasté, Planchon et bien d’autres —, l’admiration qu’elle a suscitée et les controverses qui l’ont entourée. Mais Neveux choisit une autre voie. Dès lors qu’il est question de politique au théâtre, on peut faire avec Brecht, on peut aussi faire contre lui, mais il est difficile de faire sans lui. Autrement dit, il demeure impossible d’ignorer cet héritage, même si, comme tout héritage, il peut être dilapidé, détourné ou contourné.

L’expression même de « théâtre politique » peut renvoyer à des significations suffisamment vagues pour convenir à tous et ne déranger aucune institution. On peut également l’abandonner à d’interminables discussions sur ce que recouvrent exactement les notions de « théâtre » et de « politique ». Neveux préfère partir directement de Brecht : le théâtre politique naît du désir de faire progresser nos affaires, « de cette façon-là aussi ». Deux conséquences en découlent. Soit l’on définit le théâtre politique par opposition à un théâtre qui ne le serait pas ; soit, dans une perspective marxienne, on s’intéresse aux œuvres qui prennent acte des conflits de leur temps. En réalité, la politique au théâtre ne saurait être localisée en un point unique qui la contiendrait à elle seule, sauf à vouloir étiqueter certaines pratiques comme « expressément politiques ». Avec humour, Neveux passe ainsi en revue les différents « lieux » où l’on prétend parfois la trouver.

Par ailleurs, Brecht propose moins un théâtre marxiste, comme on l’a souvent affirmé, qu’une manière de pratiquer le théâtre en marxiste et d’en repenser profondément la fonction. Car, qu’il soit politique ou non, le théâtre ne peut être abstrait des rapports de force de son époque. Ceux-ci exercent sur lui une pression constante, à plus forte raison lorsque le théâtre décide lui-même de répondre aux exigences de son temps. Mais cette inscription historique implique aussi une perpétuelle réinvention, car il ne suffit pas d’assigner une tâche nouvelle à des formes anciennes. Brecht entreprend en quelque sorte une critique politique du théâtre politique lui-même, en mettant notamment en lumière les limites artistiques et les impasses politiques du naturalisme, alors largement dominant.

Pour autant, le rapport entre théâtre et politique ne doit pas être pensé de manière extérieure. Neveux le rappelle avec insistance : le théâtre ne peut pas ce qu’une manifestation ou un piquet de grève peuvent accomplir. Cette évidence ne l’empêche cependant pas de mobiliser, ni d’intervenir dans l’espace des conflits. En d’autres termes, s’il n’est pas la politique, le théâtre participe, pour celles et ceux qui le font, à une pratique politique du monde.

Les contraintes de la conjoncture

Si l’on ne peut se satisfaire des deux propositions opposées mais symétriques selon lesquelles l’art serait une chose et la politique une autre, ou au contraire que l’art et la politique seraient identiques, Brecht nous apprend qu’il est plus fécond de contredire la politique par la politique et le théâtre par le théâtre.

En l’occurrence, la conjoncture n’impose-t-elle pas toujours ses contraintes ? Les hypothèses d’action ne dépendent-elles pas d’une appréciation précise de la situation ? Neveux suit ici Brecht à travers les différentes conjonctures qui furent les siennes. C’est toujours à partir d’elles que celui-ci mesure les enjeux du théâtre, en fonction notamment de ses publics, bourgeois ou prolétaires.

Encore faut-il ne pas se laisser absorber par l’actualité. Car l’actualité, rappelle Neveux, parle volontiers le langage de l’emphase : chaque moment y devient le plus dramatique de tous, sans profondeur historique ni mise en perspective. Le théâtre doit-il alors se contenter d’exposer la « réalité » telle que l’opinion la perçoit ? Faut-il, à l’inverse, se réfugier dans l’agit-prop ?

L’un des grands intérêts de l’ouvrage est précisément de ne pas se limiter à un commentaire de Brecht. À partir de lui, une fois son œuvre exposée, Neveux parcourt les réflexions de nombreux metteurs en scène — Vitez, Ivernel, Jaroszewski, Stein, Müller, entre autres — ainsi que celles de philosophes tels que Benjamin, Althusser, Adorno ou Rancière. Il dessine ainsi un fil conducteur qui permet de défendre l’idée que le rapport de l’art à la politique ne saurait se réduire à l’illustration de cette dernière. Il engage aussi la perspective d’une autre société possible et des chemins susceptibles d’y conduire.

Dans cette optique, l’opposition entre théâtre aristotélicien et théâtre non aristotélicien, bien qu’essentielle, ne résume pas l’ensemble des problèmes en jeu. Brecht recourt fréquemment à la parabole. Il lui arrive même d’imaginer un théâtre qui ne soit destiné ni aux lecteurs ni aux spectateurs, mais « exclusivement pour les quelques garçons qui vont s’atteler à l’étudier ». Abstraction faite de cette référence exclusivement masculine — liée au contexte particulier de La Décision et à son tribunal du parti —, l’enjeu demeure de soustraire le théâtre aux lectures moralisantes où le Bien et le Mal s’affrontent de manière symétrique.

Réactiver Brecht aujourd’hui

L’apport essentiel de cet ouvrage est peut-être de rappeler que l’œuvre de Brecht n’a jamais cessé d’être réveillée et qu’elle demeure susceptible d’être activée dans le présent. Ce qui intéresse fondamentalement Neveux, c’est la possibilité que Brecht — du moins ses écrits et ses pièces — redevienne un problème pour nous. Non pas un monument à célébrer, mais un point d’appui pour inventer de nouveaux commencements du théâtre politique.

Une telle perspective suppose de déplacer cette œuvre, de la sortir du tombeau sacré où elle est parfois enfermée. Tout au long de ce parcours, que l’on gagne à lire attentivement, Neveux montre d’ailleurs que de nombreux metteurs en scène ont fini par démontrer non pas ce qu’est ou ce que devrait être un théâtre politique, mais comment la politique peut engendrer des inventions théâtrales, transformer les formes scéniques et renouveler la pratique même du théâtre.