Marc Joly poursuit sa chronique de psychopathologie sociale dans un livre à quatre mains avec Christian Savestre, journaliste spécialiste de l’évasion fiscale.
Alain Badiou s’était essayé à l’onomastique sur le cas de Nicolas Sarkozy ; Patrick Rambaud dressait une satire crépusculaire sur le quinquennat de François Hollande ; Marc Joly clôt quant à lui une « chronique sociologique des “années Macron” » avec Christian Savestre, journaliste spécialiste de l’évasion fiscale et membre d’ATTAC. Entamée en 2024 avec La Pensée perverse au pouvoir et dans le prolongement de sa vaste étude sociologique sur la perversion narcissique, cette chronique sociologique consacrée aux splendeurs et misères de la macronie entend lier la sociologie des sensibilités héritée de Norbert Elias, la catégorie psychopathologique de perversion narcissique telle que développée par le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier et, pierre de touche de l’édifice mémorialiste, la critique du « patriarcapitalisme suprémaciste » et de sa chasse gardée : la finance.
Témoignant dans La pensée perverse au pouvoir à quel point il avait été frappé par les ressemblances entre un pouvoir « jupitérien » qui maltraite la société française et la toxicité de certains hommes envers leur compagne, Marc Joly avait voulu étendre son analyse de la crise de la violence symbolique contemporaine et de l’avènement de la pathologie sociale (genrée) de la perversion narcissique à la personne du président Macron. Dans En finir avec le déni, il se décentre de la figure présidentielle et s’attaque avec Christian Savestre au NPM, le « noyau pervers macronien », sous-ensemble compris dans un « système de domination oligarchique-capitaliste » – ou « patriarcapitaliste » – pouvant se réduire à trois éléments : « usage de la parole au seul service de la mise en valeur de soi ; vampirisation des ressources publiques ; mainmise sur des systèmes opaques de captation de la valeur. »
Mais les choses se corsent quand on sait que ces mêmes éléments du NPM aiment à se présenter comme des progressistes, des modérés opposés au populisme et aux politiques dites illibérales. Or, Joly et Savestre montrent justement que ce double discours, déjà présent dans la rhétorique macronienne du ni-ni ou du en-même-temps, n’est qu’un tour de passe-passe. Les prendre au mot reviendrait à se méprendre sur les mobiles de ce noyau pervers et plus largement ceux du capitalisme suprémaciste blanc mondialisé. Car, toutes proportions culturelles et historiques gardées, ce sont les mêmes forces qui ont propulsé Trump en Amérique : « celles […] de la masculinité hégémonique et d’un capitalisme global dont la financiarisation opère derrière d’épais écrans juridiques. » À cet égard, le NPM en général et Macron en particulier incarneraient « le pire de ce que peut produire, par son jeu propre, le sous-champ français du champ du pouvoir étatique de l’UE ». Concluant, non sans causticité, que Macron « est un prédateur de seconde zone, une sorte d’artisan du chaos à la française », en Hubert Bonisseur de La Bath paternaliste et machiste comme s’en amuse la culture Internet détournant des mèmes d’OSS 117…
Rejet viscéral parce que « logique »
Mais ce qui, dans les piques de Joly et Savestre à l’endroit de la macronie, ressortit de prime abord au pamphlet, est une réaction on ne peut plus « logique » de nos sensibilités modernes à laquelle les auteurs ne font pas exception, et qui motive même leur projet critique. En effet, voyant dans le « succès de la catégorie “pervers narcissique” » à partir de la fin des années 1990 un symptôme du « refus de tout ce qui s’apparente à quelque volonté d’imposer coûte que coûte, contre les dispositions d’autrui et contre les dispositifs légaux, une domination absolue et sans appel », la détestation qu’inspire la figure d’Emmanuel Macron (et en lui sa politique, ses prises de parole, en un mot son exercice du pouvoir politico-médiatique) n’a rien d’irrationnel « dans une société qui délégitime la notion même de pouvoir dans l’espace des relations conjugales et intimes, et qui tend à subordonner à toutes les relations de pouvoir qui perdurent ouvertement (rapports parents-enfants, lien de subordination juridique inhérent au contrat de travail, etc.) à un principe d’autorité compétente, responsable et respectueuse de l’altérité ».
À preuve le long récit d’Axelle V., reproduit avec son autorisation par les auteurs, qui dès 2017 établit avec une clairvoyance et une limpidité clinique « un lien mental, d’abord purement réactionnel, entre le candidat devenu président de la République et celui qui fut [son] conjoint. Deux pervers narcissiques, l’un croyant détenir le pouvoir de prendre possession de moi pour me détruire, l’autre de la France ». Et Axelle V. d’évoquer deux tableaux que lui suggèrent la situation : le couronnement de l’Empereur Napoléon Ier et de l’impératrice Joséphine de Jacques-Louis David (intronisation jupitérienne) et La Mort de Sardanapale de Delacroix (après-moi-le-déluge saturnien). Ce matériau, quasi clinique, se retrouve d’ailleurs à différentes échelles : de la politique intérieure française au traitement de la guerre à Gaza, en passant par les « Lumières sombres », le procès de Mazan et les plateaux télé de la bollosphère. Joly et Savestre multiplient les cas et font affleurer comme un continuum des rapports de domination et des mécanismes du déni. De l’intimité du couple à l’économie mondialisée du capitalisme financier, un spectre hante l’Europe et au-delà : le déni pervers. Ainsi, « [s]tructures sociales et structures psychiques sont interdépendantes ; en l’occurrence, le processus de transformation des rapports sociaux de domination actuellement observable se traduit par la normalisation d’économies psychiques réflexives et par la rigidification, à rebours, de mouvements organisationnels défensifs centrés sur le déni et le clivage, dont le prix est payé par autrui ».
Les habits neufs de la domination : la dénégation est morte, vive le déni
D’ailleurs, les auteurs accordent à ce mécanisme une valence transhistorique, quand ils font remarquer que « l’“islamo-gauchisme” ou le “wokisme” sont aujourd’hui dénigrées selon les logiques muta-structurelles et réactives analogues aux dénonciations obsessionnelles du “bolchevisme culturel” dans l’Allemagne du début des années 1930, quand la configuration “patriarcapitaliste” au pouvoir se sentait prises en étau entre le mouvement ouvrier et le mouvement de libération des mœurs comme le féminisme ». Joly et Savestre laissent ainsi entendre, dans un registre quelque peu crépusculaire, que le backlash que nous vivons actuellement est à la mesure des changements de seuils de sensibilité dans nos sociétés contemporaines ; changements de seuils qui nous rendent odieuses les inégalités et les abus de pouvoir. En cela, ces changements laissent poindre aussi une lueur d’espoir à travers les « zones inondées » des Steve Bannon & Co.
Joly et Savestre font ici œuvre de salubrité publique en cherchant à dépasser la sidération causée par le chaos du monde et à cartographier l’étendue de la perversion d’un ordre mondial hégémonique vacillant. En s’efforçant de joindre le psychique et le social via la catégorie psychopathologique de « déni pervers », ils cherchent une troisième voie entre l’idéologie (nulle et abyssale chez les chantres des Lumières sombres) et une « psychologisation » souvent jugée dépolitisante. Si le patchwork démonstratif peut parfois confiner à l’hétéroclite (en fort contraste avec une deuxième partie du livre très serrée consacrée à l’opacité fiscale du banquier d’affaire devenu ministre de l’économie puis Président de la République), ce second tome des chroniques des années Macron entend élargir la focale du sociologique au géopolitique, esquissant en creux la voie d’une thérapeutique politique : la reconnaissance et l’attention de l’altérité. Et même si l’ancien monde joue son va-tout et s’enferme dans le déni de réalité, une chose n’en est pas moins établie : Jupiter est nu.