Pour revivifier le concept de progrès, souvent mal compris, l'ouvrage s'attaque à son contraire (la régression) et aux divers populismes qui s'en réclament.

Née en 1966, Rahel Jaeggi est professeure de philosophie pratique, spécialisée en philosophie sociale et politique, et directrice du Centre des sciences humaines et du changement social à l'Université de Berlin. Poursuivant sa recherche sur les «  formes de vie  », elle pose dans cet ouvrage la question du progrès social et de son pôle opposé, à savoir la régression.

Tandis que l'idée même de progrès est sujette à controverses et suscite un large doute, le concept de régression est, paradoxalement, l'objet de toutes les attentions. La régression serait partout : démocratie libérale en recul, montée des extrêmes, racismes, démantèlement de l’État social… Cette critique du progrès est à double sens et relève même d'une sorte de mauvaise foi : on s'autorise une posture de scepticisme radical à l'égard du progrès tout en s'adossant secrètement, sans se l'avouer, à l'idée de progrès.

Si tout progrès est bien un changement (vers le mieux) et toute régression également un changement (vers le pire), il faut préciser de quelle forme de changement on parle. Le progrès désigne une manière déterminée de réagir à des crises et de traiter des problèmes : c'est un processus d'apprentissage « auto-enrichissant – la régression à l'inverse un processus systématiquement bloqué –, de résolution de problèmes et d'acquisition d'expérience ». Ou, pour employer une formule de Marx, le progrès n'est ni un fait, ni un idéal, non plus qu'une simple norme (si fondée soit-elle) mais un « mouvement réel qui abolit l'état actuel  ». C'est ce récit à plusieurs dimensions que Rahel Jaeggi déroule en interrogeant la conception traditionnelle d'un progrès vu comme une «  chaîne incassable » et irrésistible dans son développement cumulatif.

Le progrès comme concept processuel

Nous associons spontanément le progrès à l'idée d'un changement vers le mieux mais ce mieux n'est pas pour autant déterminé à l'avance. C'est le concept de progrès lui-même qui détermine ce qui est bien et mieux. Loin de puiser dans des normes préexistantes, il les établit au contraire lui-même. Il ne dépend pas d'un but établi. Ce qu'on évalue comme un progrès n'est pas seulement un effet mais le chemin qui y conduit, un processus dialectique, qui s'inscrit dans un mouvement historique.

Mais de quelle nature est ce mouvement ? Est-il continu ou discontinu ? Un progrès moral ou social (abolition de l'esclavage ou liberté pour les homosexuels, par exemple) est-il une extension du périmètre des individus concernés par les normes en vigueur ou un approfondissement de la mise en œuvre institutionnelle d'idéaux existants ? Pour tenir compte à la fois du rôle que l'on accorde aux acteurs et de l'importance de la conflictualité dans les processus de changement social, on se référera à une conception hégélienne et même marxiste de l'histoire : les progrès moraux et sociaux – au sens d'une amélioration des principes et des institutions qui régissent la vie humaine en société – ne consistent ni à réaliser quelque chose de tout à fait nouveau, ni à se limiter à appliquer des principes déjà connus.

Cette opposition entre continuité et discontinuité renvoie en même temps à la (fameuse et pas toujours opportune, selon l'autrice) alternative entre réforme et révolution. Les mouvements sociaux les plus radicaux mettent en avant, pour se légitimer, le bien-fondé d'idées déjà existantes en se prévalant de les mettre en œuvre.Les révolutions ne se présentent pas le plus souvent en rupture totale et en réinvention complète de la vie sociale. Toute révolution, qui se veut plus qu'un coup d'État ou un soulèvement, est toujours aussi en ce sens restauration.

Progrès moral et changement social

Comment, dans ce mouvement, les groupes en viennent-ils à changer leurs convictions morales ? Selon l'autrice, le changement moral est aussi un changement social : il ne se déploie pas sur un mode autonome mais prend place dans un réseau complexe de pratiques et de convictions entremêlées.

Marx donne un tour matérialiste à cette évolution, en l'interprétant selon une logique de développement socio-économique. Sous l'effet des forces productives, les rapports de production se transforment et avec eux l'ensemble de nos conditions de vie, y compris les normes morales qui les orientent. Le progrès moral ou normatif apparaît lui-même comme un simple reflet de la dynamique sociale et économique profonde, même s'il a pour fonction – idéologique – de légitimer, de maintenir et de soutenir les institutions sociales et économiques en jeu. Le progrès moral n'existe pas isolément : il s'intègre et s'encastre dans les pratiques et les institutions historiquement concrètes qui servent de cadre à notre vie sociale.

La série télévisée britannique Downton Abbey montre par exemple comment l'amour, la guerre, la radio, le téléphone conjugués à l'inefficacité de l'agriculture aristocratique et à l'émergence de nouveaux mouvements aristocratiques, produisent par concaténation une « dynamique transformationnelle » qui sape peu à peu le mode de vie traditionnel de l'aristocratie britannique et finira par lui porter un coup fatal. Dans une scène mémorable, les membres de la famille du comte se lèvent de leurs chaises lorsqu'ils entendent la voix du roi sortant du poste de radio fraîchement installé. On sait aussi comment l'invention de la machine à écrire a pu contribuer à l'indépendance des femmes.

Pratiques et formes de vie

Rahel Jaeggi appelle «  formes de vie  » – concept qu'elle a présenté dans ses écrits antérieurs – ces « ordres de configurations collectives de la vie humaine » qui comprennent toutes les pratiques – économiques, culturelles, sociales et politiques (un match de foot, se cuire un œuf, se maquiller, pratiquer la méditation...). De plus, – idée développée dans cet ouvrage –, les formes de vie sont des ensembles inertes de pratiques sociales, des modèles d'action produits par notre activité et sans cesse actualisés par elle. Les formes de vie contiennent des éléments sédimentés, des habitudes qui ne sont pas d'emblée accessibles, explicites et transparentes. Plutôt que des relations et des fonctions strictes, contraignantes et univoques, le terme d'ensemble véhicule l'idée d'une plus grande souplesse, comme dans un orchestre symphonique où parties et sous-fonctions se combinent, alternent et se complètent souplement tout en restant solidaires.

Comment, parmi ces dynamiques aux intrications multiples, distinguer entre celles qui relèvent d'un progrès et celles qui n'en relèvent pas ? Les forces productives sont-elles par elles-mêmes génératrices de progrès ? Toute transformation est-elle progressive en soi ? Par exemple, les inventions et les évolutions technologiques, sont souvent ambivalentes (par exemple la radio facilitant l'émergence d'un espace démocratique mais instrument privilégié des nazis). Y a-t-il donc une boussole normative des processus de changement social ? En quoi peut-on parler à leur sujet de progrès ?

Crise et conflit

Selon l'auteure, le changement social survient en réaction à des crises, c'est-à-dire en réaction à des problèmes qui font pression pour qu'une transformation ait lieu. Notre manière habituelle de comprendre et de résoudre les problèmes ne fonctionne plus et la situation est devenue dysfonctionnelle, obligeant à une prise de décision. Le constat ne dit pas pour autant qui est habilité à définir une situation comme telle : pour qui est-ce un problème ? Est-ce un conflit (c'est à dire un désaccord subjectif entre parties) ? Et si on parle de crise, n'est-ce pas déjà proposer une description normative qui se fonde sur une évaluation globale d'une situation et qui oriente celle-ci ?

De crise à conflit, il n'y a qu'un pas : éléments passif (la situation) et actif (le sujet) sont imbriqués, comme l'ont montré Marx et Hegel. « Les hommes font leur propre histoire, cependant ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé » (Marx). Le nouveau (la pratique sociale, l'institution nouvelle ou la formation nouvelle ainsi que la compréhension nouvelle de ces pratiques) résulte d'une transformation dirigée. Le nouveau s'élabore déjà dans l'ancien et la contradiction porte en elle sa propre résolution, toute histoire étant résolution de problèmes et de crises suivis de leur dépassement (plus ou moins réussi) vers de nouveaux problèmes. La résolution de ces problèmes est donc un processus progressif et dynamique dont l'issue reste ouverte et indéterminée.

Changement vers le mieux ou trahison du possible ?

C'est ce processus d'enrichissement qui permet de qualifier un changement de progressif. Celui-ci consistera à remédier aux imperfections, aux déficits, aux partialités, aux blocages d'expérience et aux contradictions d'une formation sociale existante. Le progrès ne serait pas seulement le mieux : il embrasse par la réflexion un champ plus large, en un surcroît de complexité et de possibilités d'action ou d'expériences. C'est comme si un pas avait été franchi vers le déploiement des potentiels d'une situation donnée (par exemple le passage du travail non libre au travail salarié libre) et vers le déploiement des conditions qui rendent possibles un processus d'émancipation plus radical (par exemple le refus de l'exploitation ouvrière).

La régression signifierait au contraire blocages d'apprentissage, perte de complexité et recul de réflexivité. Cette définition permet de considérer le progrès comme absence de régression et la régression comme une rupture dans le progrès. Comme le dit Adorno – cité par l'autrice –, le progrès est en résistance au danger constant de régression. Si le progrès n'est pas un rapprochement linéaire vers un état défini et jugé positif, mais un processus d'enrichissement continu, alors la régression n' est pas non plus un recul linéaire mais une rupture par rapport à une position atteinte, sorte de désapprentissage et de blocage systématique d'expérience. Il faut y voir un déni de réalité, un mode déficient ou inapproprié de traitement des crises et de résolution de problèmes tels que le refus de l'émancipation des femmes, le fascisme, le populisme ou l'ethnonationalisme. Face à l'enrichissement produit par un processus expérientiel réussi, la régression désenrichit et appauvrit. On y « désapprend à apprendre »C'est un mécanisme de défense contre des dynamiques sociales vécues comme inacceptables et insoutenables. Par une stratégie d'évitement, il bloque la possibilité de nouvelles expériences qui ouvriraient des perspectives de transformation. La régression est alors devenue crise de résolution de crises dans la mesure où les moyens de gérer une crise, de percevoir et de résoudre les problèmes ont déjà été détruits et rendus inaccessibles.

Se défendant néanmoins de tout pessimisme, Rahel Jaeggi en appelle pour conclure à une analyse politique du concept de régression. Établir un diagnostic de régression, c'est permettre de remonter aux causes des crises et aux problèmes systémiques et structurels qui déclenchent et motivent les régressions. C'est viser les conditions et les conséquences sociales de notre action. En ce sens, le concept de régression dévoile la possibilité d'alternatives et la nécessité de choisir les critères pertinents pour traiter les tendances, les contradictions, les crises et les conflits inhérents à une société donnée. La conclusion (selon l'expression de Rosa Luxembourg) est claire : «  Socialisme ou barbarie ».

Alors que de nombreux ouvrages récents se contentent, pour pointer les risques de régression, de déplorer les conservatismes et les retours en arrière ou de dénoncer les complotismes et les populismes, Rahel Jaeggi, en dépassant de simples descriptions et en analysant des formes de progrès toujours illustrées par des exemples historiques, présente un outil socio-philosophique inspiré de la Théorie critique allemande, indispensable pour développer une approche lucide de l'époque contemporaine.