À Bastille, Ercole amante d’Antonia Bembo renaît avec éclat.
À l’Opéra Bastille, l'Opéra national de Paris ose une véritable résurrection lyrique avec Ercole amante d’Antonia Bembo, et le pari est largement tenu. Rarement une entrée au répertoire aura semblé aussi nécessaire. Cette production, confiée au chef Leonardo García Alarcón et à la metteuse en scène Netia Jones, révèle un ouvrage baroque d’une richesse dramatique et musicale saisissante, longtemps resté dans l’ombre de son illustre modèle de Cavalli.
Dès les premières mesures, García Alarcón impose une direction d’une souplesse somptueuse. À la tête de la Cappella Mediterranea et du Chœur de Chambre de Namur, il fait respirer cette partition de 1707 avec une sensualité orchestrale constante, sans jamais sacrifier la tension dramatique. Les couleurs instrumentales se déploient avec un raffinement exceptionnel : ici un continuo presque charnel, là des éclats de cuivres ou des suspensions harmoniques d’une modernité troublante. On comprend immédiatement pourquoi l’Opéra de Paris a voulu défendre cette œuvre inédite sur une grande scène européenne.
La réussite tient aussi à la lecture scénique de Netia Jones, qui évite l’écueil du musée baroque. Sans renier les fastes du genre — dieux descendus des cintres, métamorphoses, visions infernales — elle transpose l’univers mythologique dans une esthétique contemporaine d’une grande intelligence visuelle. Les vidéos, les jeux de perspective et les décors inspirés à la fois de Versailles et de l’architecture monumentale de Bastille créent un théâtre de l’illusion fascinant.
Mais ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’ouvrage résonne avec notre époque. Derrière le spectacle baroque apparaît la figure d’un homme puissant incapable d’accepter le refus d’une femme plus jeune. Netia Jones souligne avec finesse cette dimension crépusculaire : Hercule n’est plus ici un demi-dieu triomphant, mais un prédateur vieillissant, pathétique autant qu’inquiétant. Le livret acquiert ainsi une portée étonnamment actuelle autour du pouvoir, du consentement et de l’abus de domination. La distribution sert admirablement cette vision. Andreas Wolf campe un Hercule massif et vulnérable, vocalement impressionnant. Julie Fuchs apporte à Junon une élégance lumineuse, tandis que Ana Vieira Leite fait d’Iole une héroïne d’une grâce poignante. Mention particulière également à Sandrine Piau, dont chaque apparition semble suspendre le temps.
On ressort de cet Ercole amante avec le sentiment rare d’avoir assisté non à une curiosité archéologique, mais à la naissance d’un véritable classique oublié. En remettant Antonia Bembo à la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’opéra, l’Opéra de Paris signe l’un des événements musicaux les plus stimulants de sa saison.
Opéra Bastille, du 28 mai au 14 juin 2026.