Quel sens donner à l’universalisme dans une perspective féministe ? S.J. Khader le dégage de ses présupposés impérialistes et défend un féminisme attentif à la pluralité des contextes.
Dans Décoloniser l’universalisme, Serene J. Khader se demande si le féminisme peut et doit être universaliste. Pour traiter cette question, il convient d’abord d’interroger ce que signifie le terme même d’« universalisme » et ce que nous, Européens, y incluons. Car non seulement l’universalisme a longtemps servi de justification aux ambitions impérialistes de l’Occident, mais il demeure embarqué dans un faux dualisme — universalisme contre relativisme — qui tend à figer les débats. Érigé en voie unique de l’émancipation, l’universalisme tend alors à se constituer contre les traditions ou encore les religions, le plus souvent pensées, quant à elles, dans les seuls termes de l’assujettissement.
Dans sa préface, la traductrice Manon Garcia rappelle les débats brutaux et figés dans lesquels nous sommes largement enfermés en Europe : universalisme identitaire contre wokisme, État de droit « neutre » contre communautarisme. Ces oppositions simplificatrices ignorent les discriminations que peut engendrer l’injonction à la « mêmeté ».
C’est précisément à l’encontre de ces facilités que Serene J. Khader construit sa réflexion sur l’universalisme, en l’appliquant à la question du genre : il s’agirait, pour elle, de défendre un universalisme débarrassé des valeurs qui le rendaient complice de l’impérialisme ; d’établir une praxis féministe transnationale ; d’extraire les littératures féministes du relativisme dans lequel on les enferme. Concevoir un féminisme à la fois anti-impérialiste et universaliste, cela implique de dénoncer les injustices de genre sans adosser sa critique à une conception unique de la société juste.
Cette perspective conduit alors à poser autrement certaines questions : les situations dans lesquelles les femmes agissent sont-elles toujours des situations féministes ? L’histoire coloniale française ne donne-t-elle pas un sens particulier au port du voile pour certaines femmes ? Cette approche permet à l’autrice de mettre en évidence ce qui n’est finalement pas universaliste dans les positions impérialistes, tout en cherchant ce qu’il reste de l’universalisme lorsqu’on le dissocie des réflexes de domination.
Décoloniser l’universalisme féministe
C’est nourrie par la philosophie anglo-américaine — Dewey, Anderson, Sen, Mills — ainsi que par les sciences sociales que l’autrice amorce sa réflexion sur les valeurs et intérêts occidentaux ayant été idéalisés et présentés comme la forme unique de l’universalisme. Ainsi en va-t-il de l’individualisme conçu comme indépendance absolue, de l’autonomie pensée dans un cadre séculier et anti-traditionnel, ou encore de certaines conceptions de l’émancipation qui tendent à faire disparaître la différence des genres comme catégorie sociale pertinente. Cette approche conduit également à analyser les effets ambivalents des transferts coloniaux de normes de genre, l’introduction de modèles occidentaux ayant parfois accru la vulnérabilité des femmes dans les contextes non occidentaux. C’est dans cette perspective que s’inscrit le projet de « décoloniser l’universalisme », en le réarticulant à une éthique féministe attentive à la pluralité des contextes sociaux.
Cette position appelle évidemment la discussion. Elle a néanmoins le mérite de souligner qu’il n’existe pas une seule organisation sociale juste du point de vue du genre. Elle invite à penser que le féminisme peut être compatible avec une pluralité de formes sociales et culturelles. Elle diffuse l’idée selon laquelle les féministes n’ont pas besoin d’un consensus identitaire pour lutter ensemble, mais seulement d’un accord traversé de désaccords. Plus délicat sans doute à entendre, ce point conduit également à reconnaître que certaines valeurs qui contribuent à réduire l’oppression des femmes en Occident peuvent, ailleurs, participer à son renforcement — ainsi de l’anti-traditionalisme hérité des Lumières. Car, écrit-elle, toutes les traditions ne sont pas intrinsèquement patriarcales.
Un féminisme doté d’une véritable force normative ne saurait donc imposer une conception unique du monde — comme si l’adoption de valeurs occidentales suffisait à transformer les sociétés dans un sens féministe. Un féminisme véritablement universaliste ne met pas tant l’accent sur un idéal final à atteindre que sur les rapports de domination à transformer : l’impérialisme, le racisme, l’hétérosexisme, le classisme, le validisme ou encore le cissexisme. Dès lors, l’avenir des femmes et des relations entre les sexes ne résiderait pas dans l’instauration d’une société idéale fondée sur des modèles préétablis, mais dans la manière dont ressources et pouvoirs doivent être redistribués. Quant aux modèles auxquels il faut renoncer, ils reposent sur l’idée selon laquelle l’adoption de valeurs occidentales suffisait à transformer les sociétés dans un sens féministe.
Tradition et émancipation
Nombre d’hypothèses du féminisme occidental reposent, montre l’autrice, sur une conception héritée des Lumières selon laquelle le progrès moral impliquerait nécessairement l’abandon des valeurs traditionnelles héritées sans avoir été choisies. De cette perspective découle une double présomption : d’une part, l’idée que le capitalisme profiterait spontanément aux femmes ; d’autre part, celle selon laquelle l’adhésion à des valeurs traditionnelles serait en soi incompatible avec le féminisme. Ce que cette approche tend à occulter, c’est la possibilité pour les femmes de lutter au sein même de cadres traditionnels, en produisant des formes d’émancipation immanentes à leurs pratiques plutôt que fondées sur l’application d’une norme extérieure.
Cette réflexion suppose d’adopter une vigilance critique à l’égard de certains féminismes occidentaux qui méconnaissent les contextes locaux et négligent d’autres structures d’oppression — capitalisme sauvage, suprémacisme blanc, entre autres — qui affectent les femmes au-delà du seul rapport de genre. Poussée jusqu’au bout, cette analyse conduit à reconnaître que la lutte contre une forme d’oppression peut parfois en renforcer une autre de manière transitoire.
Plusieurs exemples viennent étayer cette thèse. Il peut ainsi être préférable, dans certaines situations, de porter un voile et de pouvoir circuler librement plutôt que de rester enfermée. De même, certaines femmes renoncent à des stratégies de confrontation directe avec les hommes de leur groupe, non par adhésion à des normes sexistes, mais parce qu’elles jugent préférable de préserver les conditions d’une transformation interne de leur société. En somme, si les féministes ne peuvent évidemment adhérer à des doctrines culturelles ou religieuses considérant les femmes comme inférieures, elles peuvent néanmoins reconnaître que certains préceptes traditionnels peuvent être pris en considération dans des trajectoires d’émancipation situées.
Idéaux féministes
Les analyses proposées par Serene J. Khader pourraient sembler fragiliser les liens entre les luttes féministes, mais elles ouvrent en réalité à une multiplicité de possibles. Elles reposent sur une conception de la justice universaliste qui se défait de tout idéalisme abstrait mais qui ne renonce pas pour autant à tout idéal. L’autrice reconnaît que les idéaux nourrissent l’imagination et inspirent l’action. Mais elle s’oppose à deux types d’entre eux : ceux qui prétendent fournir des recettes applicables en tout contexte, et ceux qui évitent la question des dialogues interculturels. En revanche, elle ne récuse pas la possibilité de faire émerger des idéaux féministes transnationaux et universalistes ; ceux-ci doivent simplement résulter d’une négociation interculturelle.
Plus précisément encore, Serene J. Khader distingue deux moments dans les démarches féministes — distinction qui pourrait d’ailleurs valoir pour d’autres combats : celui de la définition d’un objectif final, et celui des moyens permettant d’y parvenir. Dans ce second moment, les décisions doivent prendre en compte non seulement les rapports de genre, mais aussi d’autres enjeux fondamentaux comme la santé, les conditions concrètes d’existence ou le refus de la domination impérialiste. Car l’oppression sexiste ne peut être combattue qu’à travers une amélioration effective de la vie de chaque femme.