Une édition décisive du Nakaz (1767), qui met en lumière la complexité de la genèse et de la réception du grand traité de philosophie politique de Catherine II.

Supposée « tentative originale du pouvoir suprême de l’Empire russe d’introduire dans la pratique législative certaines idées des Lumières européennes », le Nakaz (ou Instruction, 1767) de Catherine II constitua un authentique « événement » européen. L’historienne dix-huitiémiste Nadezda Plavinskaia vient d’en donner, chez Droz, une édition critique bilingue (le texte russe en regard de sa traduction française) particulièrement documentée.

Genèse du Nakaz

Le préfacier, Georges Dulac, éminent spécialiste des relations culturelles entre France et Russie à l’époque du Nakaz, indique d’emblée la principale qualité de cette publication après « plus d’un siècle de travaux importants » (treize éditions rien qu’en Russie) sur le traité de l’impératrice : c’est qu’elle adopte une perspective génétique tout en suivant avec une grande précision la riche réception du texte. D’un côté, elle prend en compte « l’ensemble très étendu des documents préparatoires » ainsi que les sources (qui ne se limitent pas, comme on le pense souvent, à L’Esprit des Lois, même si Catherine ne manque pas d’en recopier de longs passages, qu’elle censure d’ailleurs, se refusant à reprendre à son compte ce que Montesquieu écrit de la Russie). De l’autre côté, elle étudie « l’énorme masse des traductions dans la plupart des langues d’Europe ».

La première partie du livre, ainsi, est consacrée à la « première ébauche du Nakaz », et l’on observe pour ainsi dire Catherine II lisant Montesquieu en compagnie du jurisconsulte Elie Luzac. La deuxième section, ensuite, se focalise plus spécifiquement sur « le premier jet du chapitre XI, intitulé initialement “De la servitude” » – entendez « Du servage ». On y voit l’impératrice se penchant sur ce qui se passe en Finlande ou en Livonie, et s’interrogeant, même si c’est en creux et dans une perspective à long terme, sur une possible abolition du servage à l’issue d’une série de réformes très progressives. Ce qui nous rappelle d’ailleurs qu’il ne faut pas trop faire confiance aux textes, et qu’on ne doit jamais oublier de les confronter avec les actes, Catherine ayant réintroduit le servage en Ukraine en 1783 – et un servage plus cruel que jamais.

Suit, dans la troisième section, une étude plus large des « sources du Nakaz » qui apporte des « précisions » sur ce que Nadezda Plavinskaia nomme les « coauteurs » du texte. Catherine II n’en faisait pas mystère : elle ne pouvait pas davantage réclamer la maternité exclusive du Nakaz que le « corbeau de la fable » la propriété des « plumes du paon » dont il s’était fait « un habit » (lettre à Frédéric II datée du 17 octobre 1767). Mais, en l’occurrence, ce n’est pas d’un seul paon que l’impératrice a emprunté la parure : à côté de Montesquieu figurent, parmi ceux dont elle a « pillé les idées » (lettre à d’Alembert de 1765), le juriste italien Beccaria ; le « physiocrate français Pierre Paul Lemercier de La Rivière » ; le baron Bielfeld, auteur des Institutions politiques ; Ivan Betskoï, rédacteur d’un rapport « Sur l’éducation de la jeunesse des deux sexes » ; Semion Desnitski, concepteur d’un projet de « législation sur les finances » ; sans oublier bien sûr les encyclopédistes. Nadezda Plavinskaia n’est pas la première à travailler de la sorte sur les origines du Nakaz : mais elle discute à la lumière d’une documentation toujours plus large et plus précise les hypothèses de ses prédécesseurs ; et elle synthétise les résultats de ses recherches dans un très efficace « Index des sources ».

Réception du Nakaz

Avant la cinquième et dernière partie, qui donne « les textes russe et français » du Nakaz « d’après l’édition quadrilingue de 1770 », la quatrième s’intéresse aux « traductions du Nakaz au XVIIIe siècle ». Les « éditions en langue allemande », les «  traductions françaises faites en Russie » d’une part, « parues à l’étranger » d’autre part, les « traductions italiennes » et les « traductions en d’autres langues » (id est latin, anglais, néerlandais, polonais, grec, suédois, moldave) y sont analysées ; mais aussi les « échos dans la presse française », ainsi que les Observations sur le « Nakaz » de Diderot.

En « trois décennies », donc, le Nakaz a connu « plus de trente rééditions en dix langues étrangères ». Signe à la fois du « grand intérêt que l’opinion publique portait au […] programme de réformes annoncé au début du règne de Catherine II » ; et de la puissance de l’impératrice, les traductions relevant souvent de « l’initiative de personnes qui cherchaient à attirer l’attention des représentants de la cour de Russie et à en tirer un certain bénéfice ».

Il est d’ailleurs intéressant de noter que c’est en Russie même, sans doute, que la réception du Nakaz a été la plus problématique. « La publication en Russie pendant le règne de Catherine » de plusieurs éditions russes ou plurilingues du texte « suggère qu’elle devait attribuer à son ouvrage des effets bénéfiques sur l’esprit de l’élite », note Georges Dulac. Pourtant, « il semble qu’en réalité la demande du public russe fut très inférieure à l’offre ». Mais l’ambition de Catherine était loin de se limiter à la Russie. De fait, si nombre de traductions se firent sans qu’elle ait à s’en mêler (encore qu’il ne faille pas se montrer trop naïf, les réseaux de l’impérialisme étant plus complexes qu’on ne croit), elle commanda « des versions en allemand et en français » dès la « sortie de la première édition en russe ». Ce afin d’assurer à son texte une véritable « fortune européenne ».

Or il semblerait que, parmi les réactions de tous genres (commentaires, traductions, rééditions) que suscita le Nakaz, l’une de celles qui flatta le plus Catherine fut son interdiction en France en 1769. Pourquoi ? Parce que cela signifiait que « son ouvrage subissait le [même] sort [que les] livres “philosophiques” : la censure française le mettait sur un pied d’égalité avec les œuvres de Montesquieu, de Voltaire et d’autres grands esprits. »

L’œuvre d’un tyran

Pour autant, ces « grands esprits » adhéraient-ils pleinement au programme de Catherine ? On sait ce que furent les relations de Voltaire avec l’impératrice, à qui il écrit le 10 juillet 1771 que son « Instruction sublime et sage » devrait être « celle de tous les rois et tous les tribunaux du monde ». On sait aussi combien Diderot fut enthousiasmé puis déçu par Catherine. Et ses Observations sur le « Nakaz », « rédigées au cours du printemps et de l’été 1774, à La Haye, dans la maison de D. A. Golitsyn, où le philosophe séjournait après son voyage à Saint-Pétersbourg », témoignent combien il sut rester libre malgré la bienveillance que lui avait montrée l’impératrice. C’est au point que son hôte Golitsyn lui-même, « craignant apparemment d’être compromis aux yeux de l’impératrice par les jugements trop “insolents” » de son invité, « forc[era] ses malles » pour lui voler son manuscrit. « L’impératrice de Russie est certainement despote », écrit par exemple Diderot, avant d’ajouter : « Si en lisant ce que je viens d’écrire et en écoutant sa conscience, son cœur tressaillit de joie, elle ne veut plus d’esclaves ; si elle frémit, si son sang se retire, si elle pâlit, elle s’est crue meilleure qu’elle n’était ». Faut-il le dire ? Catherine s’indignera en découvrant ce « babil dans lequel on ne découvre ni connaissance des choses, ni prudence, ni prévoyance » (lettre à Frédéric Melchior Grimm du 23 novembre 1785). Preuve, s’il en fallait une, qu’un despote, même soi-disant éclairé, reste un despote. Surtout quand il est l’héritier de Pierre Ier, dont, tout en rédigeant des traités prétendument philosophiques, il poursuit la politique impérialiste et culturicide, que soit en Ukraine, en Crimée, en Lituanie ou en Biélorussie.

On ne peut donc qu’être reconnaissants à Nadezda Plavinskaia de nous fournir une édition aussi riche de ces Instructions qui constituèrent, de fait, un vrai tournant dans l’histoire de la philosophie politique en Europe. N’oublions pas cependant de lire aussi, face à ce qui demeure l’œuvre d’un authentique tyran sanguinaire, d’autres documents témoignant, eux, d’un puissant esprit républicain. Par exemple la Constitution de Pylyp Orlyk (1710) : en 2010, Iaroslav Lebedynsky a consacré un beau livre   à ce texte où le hetman des Cosaques et ses collaborateurs établirent les fondements de la vie parlementaire en Ukraine – à commencer par la séparation des pouvoirs.

Car faire connaître les tyrans dans une perspective critique est une chose ; mais il faut lutter aussi contre leur omniprésence dans les discours – et cela passe, dans le champ universitaire, par la traduction, l’édition et l’étude des œuvres de ceux qu’ils réduisirent et réduisent encore au silence.