Une nouvelle production qui s'impose comme un moment de théâtre musical d’une intensité rare, où la tragédie romantique retrouve une brûlante actualité.
À l’Opéra Comique, cette nouvelle production de Lucie de Lammermoor de Gaetano Donizetti s’impose comme un moment de théâtre musical d’une intensité rare, où la tragédie romantique retrouve une brûlante actualité. Dans cette version française, loin d’être une simple traduction, l’œuvre révèle toute sa singularité dramatique, comme un miroir tendu à une société traversée par la violence et la contrainte des corps et des cœurs. Dès les premières mesures, la direction de Speranza Scappucci galvanise les forces de l’orchestre et du chœur, faisant surgir une tension presque palpable. Le travail sur les couleurs et les respirations épouse idéalement la langue française, redonnant à la partition une clarté et une urgence saisissantes. Sous cette baguette inspirée, la musique semble respirer avec les personnages, accompagnant leurs élans comme leurs fractures intimes.
Le cœur battant de la soirée demeure sans conteste Sabine Devieilhe, dont la prise de rôle s’impose comme un événement. Sa Lucie, fragile et incandescente, déploie une ligne vocale d’une pureté sidérante, capable de suspendre le temps. La fameuse scène de folie atteint ici une dimension presque irréelle : la virtuosité n’y est jamais gratuite, mais toujours au service d’une vérité dramatique bouleversante. Autour d’elle, la distribution se montre remarquablement engagée, chacun sculptant son personnage avec une intensité dramatique constante. Les interactions, tendues à l’extrême, donnent au drame une cohérence quasi-cinématographique, renforcée par une mise en scène qui ose confronter frontalement la violence sous-jacente de l’œuvre. Léo Vermot-Desroches campe ainsi un Edgard d’une ardeur juvénile, presque à vif : la voix, claire et tendue, épouse idéalement la ligne belcantiste tout en laissant affleurer une urgence dramatique poignante. Son dernier acte, loin de tout héroïsme convenu, devient un moment de désespoir brut. Dans le rôle d’Henri, Étienne Dupuis impressionne par l’autorité naturelle de son émission et la densité de son incarnation. Son chant sculpté, à la fois noble et tranchant, donne au personnage une dimension politique presque terrifiante : ce n’est pas un simple frère tyrannique, mais un homme enfermé dans une logique de domination dont il ne peut s’extraire. La grande révélation vient peut-être d’Edwin Crossley-Mercer en Raimond. Loin d’une figure secondaire, il impose une présence vocale et scénique d’une profondeur rare. Sa ligne, d’une noblesse grave, installe une ambiguïté troublante : guide spirituel ou complice passif de la violence ? Cette tension innerve chacune de ses interventions, donnant au personnage une véritable épaisseur morale. Le reste de la distribution n’est jamais en retrait. Sahy Ratia compose un Arthur glaçant de correction, presque clinique, dont la froideur sociale renforce la violence du mariage imposé. Yoann Le Lan, en Gilbert, apporte une présence sombre et incisive, moteur discret mais essentiel de la mécanique dramatique.
Certes, certaines options scéniques d’Evgeny Titov flirtent avec une esthétique de l’excès, mais elles participent paradoxalement à l’expérience globale : celle d’un spectacle qui refuse le confort et choisit l’impact. Au sein d’une esthétique souvent implacable, la mise en scène laisse surgir çà et là des éclairs d’invention particulièrement marquants. Au cœur du deuxième acte, par exemple, alors qu’Henri s’efforce de convaincre Arthur Bucklaw du consentement de Lucie, l’espace scénique se transforme subtilement : à l’arrière-plan apparaît la jeune femme, brisée, enfermée dans un face-à-face avec de hauts miroirs ternes, comme piégée dans sa propre détresse. Plus tard, dans la scène de folie, un autre geste frappe par sa force inattendue : au lieu d’une rupture totale, Lucie vient chercher refuge auprès de son frère dans un ultime élan. Ce rapprochement, presque incongru au regard de la violence qui les oppose, dévoile fugitivement une forme de lien enfoui, une douceur fragile qui rend la tragédie encore plus poignante.
Opéra Comique. Du 30 avril au 10 mai 2026