Une édition magistrale des différents textes et images à l’origine du mythe de Peter Pan dirigée par P. Forest, qui publie aussi un texte sur son lien mélancolique à la créature de J.M. Barrie.

Qui connaît le nom de l’auteur de Peter Pan ou le petit garçon qui ne voulait pas grandir ? Ceux qui ont d’ores et déjà pris connaissance de la récente édition Pléiade du texte dirigée par Philippe Forest, sans doute – mais c’est tout, plus ou moins.

Un auteur éclipsé par sa mythique invention

 « Lorsque j’ai lu Peter Pan pour la première fois », avoue d’emblée Philippe Forest, « j’étais sur le point de dépasser le milieu du chemin de ma vie, et comme tout le monde ou presque, j’ignorais jusqu’au nom de James Matthew Barrie. »

Né en Écosse en 1860, Barrie est marqué par un drame qui l’atteint dès son enfance : son frère aîné meurt en 1867 d’un accident de patinage. C’était le préféré de sa mère, qui ne s’en remettra jamais : « Ainsi le jeune James est-il voué à demeurer perpétuellement l’ombre de son frère auquel, en l’empêchant de vieillir, la mort aura défendu de grandir. La clef est là, si l’on veut ; obligeamment, trop obligeamment offerte au lecteur par l’auteur lui-même. Les interprètes de son œuvre n’ont pas manqué de s’en emparer et d’en faire bon usage. C’est le cas notamment de Kathleen Kelley-Lainé dans son Peter Pan ou l’Enfant triste (1992) ».

La légende naît également de la rencontre, le 31 décembre 1897, de Barrie avec Sylvia Llewelyn Davies, fille de George Du Maurier, l’auteur de Peter Ibbetson (1891). Elle est accompagnée de son mari, le brillant avocat Arthur Llewelyn Davies. Le jeune couple a alors trois enfants : George, Jack et Peter. Deux autres garçons verront le jour, avant la mort de leur père en 1907, puis de leur mère en 1910, emportés l’un et l’autre par un cancer. Barrie, qui ressemblait à un vieil enfant et mesurait un mètre cinquante-cinq, s’éprit de Sylvia d’un amour platonique et sut gagner l’affection de ses enfants. Les femmes le jugeaient « inoffensif », et son épouse, l’actrice Mary Ansell, rompit son mariage en 1909, déclarant que son union avec lui n’avait jamais été consommée. À la mort de Sylvia, Barrie fut officieusement reconnu par ses cotuteurs comme le père adoptif des petits garçons qu’elle avait laissés orphelins.

« Barrie, au témoignage de tous ceux qui l’ont connu, ravissait les enfants », commente Philippe Forest : « il savait l’art et la manière de leur plaire et de se les attacher. Mais ce verbe, “ravir”, doit s’entendre aussi dans son sens le plus sinistre. Car Peter Pan, avec sa flûte, possède aussi quelque chose du musicien qui enlève à leurs parents les petits garçons et les petites filles de Hamelin et qui les conduit vers les profondeurs obscures de son terrible royaume. Que Barrie ait fait, quelque peu, des enfants qu’il envoûtait ses proies autant que ses protégés, c’est probable. Même si le témoignage de Nico Llewelyn Davies – salutairement recueilli par Andrew Birkin – disculpe définitivement Barrie et réduit à néant tous les soupçons de pédophilie le concernant. »

Peter Pan : plusieurs livres et une pièce à l’origine du mythe

Qui sait que ce personnage mondialement connu a d’abord fait son apparition dans quatre chapitres d’un conte inséré au cœur d’un roman pour adultes, Le Petit Oiseau blanc (1902) ? Philippe Forest, dans sa préface passionnante, retrace toute l’histoire de ce héros ambivalent, de ce petit garçon maléfique, qui peut, comme son nom l’indique, susciter la panique chez les enfants. Dès 1904, le personnage fait avec éclat ses débuts sur les planches, à Londres et à New York, en compagnie de la fée Clochette, du capitaine Crochet et des autres figures d’un pays imaginaire, le Neverland, dont Philippe Forest choisit de ne pas traduire le nom. La pièce s’intitule Peter Pan ou le petit garçon qui ne voulait pas grandir. Deux ans plus tard, les quelques chapitres du roman de 1902 où figure le jeune héros sont repris sous le titre Peter Pan dans les jardins de Kensington en un précieux volume orné de planches du grand illustrateur Arthur Rackham. En 1911, alors que le texte de la pièce est toujours inédit, un nouveau roman, Peter et Wendy, réorganise et complète la matière théâtrale. Ce livre, souvent diffusé sous le titre Peter Pan, n’a pas manqué depuis lors de donner lieu à une multitude d’éditions illustrées, avec un texte volontiers plus ou moins simplifié.

Barrie ne publiera qu’en 1928 sa pièce, dont il aura retouché le texte pendant plus de vingt ans, prenant notamment en compte certaines des modifications apportées aux personnages et à leur histoire lors de la réécriture romanesque. Toujours jouée avec succès sur les scènes anglophones, elle restait jusqu’ici confidentielle en français. Comme Barrie était nourri par le théâtre shakespearien, et notamment par Le Songe d’une nuit d’été, c’est Jean-Michel Déprats, l’éditeur de Shakespeare dans la Pléiade, qui l’a traduite pour ce volume.

Tout cela sans oublier les multiples adaptations de tous ordres qui s’ajoutèrent aux versions dues à Barrie lui-même, parmi lesquelles un film muet dès 1924, la comédie musicale composée par Leonard Bernstein en 1950, et le dessin animé de Walt Disney, qui offrit à Peter Pan sa notoriété planétaire à partir de 1953. Ce très beau volume présente dans des traductions nouvelles les textes participant du mythe de Peter Pan – dont certains étaient restés inédits du vivant de l’auteur – et les accompagne de magnifiques dossiers iconographiques.

Explicitation d’un explicit

En tête de la préface de sa très savante édition, Philippe Forest écrit : « Pour Pauline, sans avoir besoin d’en dire ici davantage. » Cette dédicace se trouve admirablement développée dans Gais, innocents et sans cœur, qu’il fait paraître simultanément, et dont le titre reprend les derniers mots de Peter et Wendy : « Quand Margaret grandira, elle aura une fille qui, à son tour, sera la mère de Peter, et il en ira ainsi aussi longtemps que les enfants seront gais, innocents et sans cœur.  » Avant de donner pour titre L’Enfant éternel au roman qu’il commença à écrire après la mort de sa fille unique Pauline, atteinte d’un cancer à quatre ans, et qu’il publia en 1997, Philippe Forest avait d’abord pensé à reprendre l’incipit de Peter et Wendy : « Tous les enfants sauf un [grandissent.] » Ce sera finalement le titre qu’il choisira pour un essai sur le même sujet, dix ans plus tard.

« Je n’aurais jamais lu Peter Pan si je ne l’avais pas lu pour Pauline  », note-t-il. Gais, innocents et sans cœur constitue donc une sorte de postface à l’œuvre de Barrie, et un prolongement de l’énorme travail éditorial qu’il lui a consacré : « J’avais la sensation singulière que ma fille, son espiègle et bienveillant petit fantôme, se tenait derrière moi », confie-t-il. L’auteur de Peter Pan devient alors un compagnon secret, celui de son chagrin : « C’est à cela qu’elles servent, les histoires : elles nous font verser sur la vie des larmes de peine ou de plaisir qu’autrement nous n’aurions jamais versées et dont nous ignorerions tout, des larmes dont nous ne savons pas très bien d’où elles viennent, qui nous dévoilent l’immense pathétique de l’existence. »

Dans la qualité de cette écriture, c’est toute une méditation sur la mort inscrite dès le premier jour de la vie qui est proposée au lecteur, avec une mélancolie qui ne pèse pas, mais tisse des liens secrets entre les vivants et les morts, les livres et ce qu’ils contiennent de ceux qui ne sont plus. Ce compagnonnage de tristesse entre Philippe Forest et J. M. Barrie est encore plus pathétique quand on sait que ce dernier a décidé en 1929 de laisser tous les droits de Peter Pan au Great Ormond Street Hospital for Sick Children, à Londres, comme nous l’apprend la très riche chronologie du volume de la Pléiade.