François Jarrige explore, dans son ouvrage « Verts de rage ! », l'histoire des luttes environnementales au niveau économique, écologique et politique, à l'échelle locale et globale, sur le temps long.

Les luttes environnementales ne sont pas un phénomène récent. Longtemps reléguées aux marges du récit historique dans un XIXe siècle qui s'industrialise et se modernise, elles apparaissent, sous le regard de François Jarrige, comme des mobilisations anciennes, souvent l'apanage des classes populaires, menacées directement par la transformation des territoires, lieux de vie et de subsistance. 

François Jarrige est maître de conférences à l'université Bourgogne Europe. Co-auteur notamment de Nature en Révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870   , il travaille sur les enjeux écologiques et sociaux. Il revient avec nous sur son dernier ouvrage Verts de rage ! Deux siècles de luttes environnementales en France

 

Nonfiction : Votre livre montre que des luttes environnementales populaires existent dès le XIXe siècle, bien avant que l'écologie ne devienne un mot. Comment expliquez-vous que cette mémoire ait été à ce point refoulée – et à qui profite cet oubli ?

François Jarrige : Si on entend par lutte environnementale un conflit ou une mobilisation visant à défendre certains usages d’un milieu, ou à s’opposer à des aménagements qui le transforment et le menace, alors les luttes environnementales ont évidemment une longue histoire. Dans les sociétés rurales anciennes, l’accès à l’eau propre, aux forêts et aux ressources naturelles provoquait déjà de nombreux conflits entre des communautés paysannes, des riverains, l’Etat ou des acteurs économiques qui s’efforcent d’accaparer les ressources pour leur besoin. Ces conflits s’accroissent à partir du XIXe siècle sous l’impact de l’industrialisation, du rôle croissant de l’Etat et des inégalités d’accès aux ressources naturelles.

Si ces conflits ont assez peu retenu l’attention c’est d’abord en raison de leur aspect local, de leur contradiction apparente avec une certaine conception du progrès et de la modernité identifiée à la mobilisation des ressources naturelles au service de la croissance économique. Ces mobilisations étaient d’abord perçues comme celles de propriétaires égoïstes, alors que l’écologie aurait surtout été une préoccupation des plus riches ou des conservateurs. Mais la situation était en réalité plus complexe, diverse et ambiguë comme tente de le montrer cet essai qui s’efforce de replacer certaines de nos préoccupations contemporaines dans une plus longue durée.

Vous insistez sur les alliances improbables qui ont souvent rendu ces luttes efficaces : paysans et chasseurs, nationalistes corses et naturalistes, femmes bretonnes et militants anti-nucléaires. Ces coalitions hétéroclites sont-elles transposables aujourd'hui, à une époque où les identités politiques sont si clivées ?

La nature des luttes environnementales, toujours inscrites dans des lieux et des milieux situés, favorise ces alliances improbables car le désir de protéger un espace naturel peut être porté par des motivations très différentes et des catégories d’acteurs hétérogènes. Ces coalitions hétéroclites sont particulièrement nombreuses et acquièrent une visibilité inédite dans les années 1970, mais elles sont bien plus anciennes. Par exemple dans les années 1920 l’opposition à des cimenteries dans le Midi agrège des vignerons, des paysans et des poètes célébrant les paysages provençaux. Elles existent encore aujourd’hui, à l’image des luttes contre certains projets d’éolien agrégeant des naturalistes soucieux de préserver la biodiversité, des chasseurs se mobilisant pour leur territoire de chasse, des propriétaires voulant maintenir leur confort et leurs paysages familiers, et des militants anticapitalistes opposés au gigantisme de projets industriels portés par la spéculation. Alors que beaucoup ne cessent d’opposer de façon caricaturale paysans, écologistes et ouvriers, ou encore citoyens et militants, seuls leur alliance peut renverser le rapport de force et permettre de tracer des chemins d’une émancipation qui serait à la fois sociale et écologique.

Votre récit signale l'émergence, dans les années 1990, d'une criminalisation progressive des mouvements écologistes. Comment l'historien que vous êtes analyse-t-il la répression actuelle des Soulèvements de la Terre – dont vous avez vous-même soutenu l'existence juridique – dans cette longue durée ?

C’est une question particulièrement importante et complexe, et cet essai historique est d’ailleurs né dans la foulée des évènements de Sainte Soline et de l’intense répression qui a suivi en 2023. La répression des mobilisations environnementales n’est évidemment pas récente, mais elle s’accentue depuis quelques années, tout en variant beaucoup selon les territoires et les contextes. Les périodes de relance modernisatrice et de consensus productiviste favorisent la répression tant les luttes écologistes effraient ceux qui veulent aménager les territoires au service de la croissance. Aujourd’hui tout le monde se revendique de l’écologie, la transition écologique est même parfois réduite à la relance du nucléaire ou de l’industrie minière pour accompagner l’électrification, dès lors les conflits environnementaux qui tentent d’enrayer ces projets sont décrits comme une menace pour la nation. Mais il existe plusieurs écologies concurrentes et rivales, une écologie par en haut, technocratique et technolutionniste, et une écologie sociale davantage attentive aux modes de vie, à la sobriété et à l’égalité. C’est dans ce cadre qu’il est possible de comprendre l’intense répression actuelle : les luttes environnementales les plus radicales et massives apparaissent à beaucoup d’intérêts privés comme des freins à la croissance et à la modernisation à base de taux de profits, de grandes infrastructures, d’activités polluantes, d’extractivisme forcené, encore présentés comme inéluctables dans le contexte de compétition internationale et de relance des tensions géopolitiques…

L'écologie des classes populaires du XIXe siècle était fondée sur la défense de la subsistance. Celle du XXIe siècle est souvent présentée comme une affaire de survie planétaire. Ce changement d'échelle – du local au global – est-il un enrichissement ou aussi une perte, notamment celle du lien concret entre un territoire et ses habitants ?

En réalité, cette vision schématique et évolutive, du local au global, si elle n’est pas fausse, oublie que ces dimensions coexistent plus qu’elles ne s’affrontent et ne se succèdent. Dès le XIXe siècle, à côté des multiples luttes locales au quotidien portées par la défense des moyens de subsistance concret, émerge aussi une série d’alertes plus globales sur l’avenir du monde et les risques globaux. Et aujourd’hui, à côté des discours écologistes et scientifiques sur la terre, les écosystèmes, et les dimensions globales de la crise environnementales que nous vivons, les conflits portent toujours sur des enjeux très locaux et la préservation d’un milieu de vie. Avec la contamination généralisée aux métaux lourds, Pfas et autres toxiques qui prolifèrent, la question environnementale est par ailleurs toujours, hier comme aujourd’hui, une question de survie locale, de subsistance, sans doute plus dans les pays du sud où se maintient une petite paysannerie dynamique que dans le nord industrialisé et consumériste. L’une des forces de l’écologie est précisément de nous obliger à tenir ensemble des milieux situés et localisés, des corps organiques singuliers, et les grandes dynamiques globales qui ne cessent de les remodeler.