Michel Naepels explore les formes ordinaires de l’intranquillité au Katanga et réfléchit, à travers l’ethnographie, aux violences et fragilités du monde postcolonial.
Avec Chroniques de l’intranquillité, Michel Naepels propose à la fois une enquête ethnographique concrète dans le Katanga (République démocratique du Congo) et une réflexion plus générale sur la manière de pratiquer l’ethnologie dans des contextes conflictuels. L’ouvrage s’attache en effet à décrire une société traversée par des formes persistantes de violence, héritées notamment de la colonisation et des conflits armés.
Plutôt que de construire, selon une approche anthropologique classique, des filiations ou des structures stables, l’auteur se concentre au contraire sur la désagrégation des formes de vie et des liens sociaux qui est devenue une condition ordinaire de l’existence dans cette ancienne colonie belge et région minière (cuivre et cobalt). Pour en rendre compte, Naepels mobilise la notion d’« intranquillité », empruntée à Fernando Pessoa (1982), qui permet de saisir la fragilisation des vies liée à l’instabilité des temporalités et à la vulnérabilité des horizons d’attente.
Le Katanga comme terrain ethnographique
Dès l’ouverture, Naepels précise la position qu’il occupe dans cette restitution d’enquête. Cette dernière, menée autour de la ville Pweto sur plusieurs années et soutenue par de grandes institutions françaises (CNRS) et internationales (Unilu, Université de Luxembourg), s’attache à rendre compte des manières de vivre l’incertitude au quotidien, parfois la détresse, au sein d’un espace social marqué de longue date par une forte précarité. En choisissant comme terrain le Katanga, l’ethnographe sait pouvoir y observer la violence des crises et la dureté des rapports de pouvoir : cette région n’a été pacifiée que récemment, après une quinzaine d’années de troubles militaires et cinq années de présence humanitaire, et porte encore les traces profondes des violences passées.
Naepels a également choisi d’inscrire son enquête dans le temps long en s'installant durablement sur place (entre 2011 et 2016). Ainsi, ses observations reposent sur des relations interpersonnelles, sur la participation à des événements du quotidien, et permet de saisir au plus près les relations entre les individus ainsi que les enjeux qui structurent leurs conduites.
Réflexivité et méthode ethnographique
Ce sont ces choix qui ont conduit l'auteur à prolonger l’enquête empirique par une réflexion sur la méthode ethnographique elle-même, sur les moyens de rendre intelligible une situation à la fois tendue et instable. L'auteur, en effet, n’ignore pas la position sociale de l’ethnographe : il assume les facilités dont il a pu bénéficier, tant en termes de conditions de vie que de production du savoir. Il montre ainsi que l’enquête ethnographique n’est jamais hors sol : elle dépend des infrastructures locales, de l’accès à leurs ressources et de leurs conditions d’usage.
Au-delà des résultats de la recherche, l’un des intérêts majeurs de l’ouvrage réside dans le parallèle que l’ethnographe établit entre son objet — l’incertitude et l’intranquillité dans le cadre des rapports postcoloniaux d’inégalité — et les conditions mêmes de production du savoir et de rédaction du rapport final : l'auteur montre comment le travail ethnographique s’inscrit lui-même dans une forme de fragilité.
Naepels explicite trois principes directeurs : l’exigence scientifique de fidélité au réel ; l’exigence réflexive de localisation de son point de vue et de ce qu’il permet ou empêche de voir ; enfin, l’appui constant sur les paroles des interlocuteurs et interlocutrices, ainsi que sur leur propre analyse critique des rapports de pouvoir à différentes échelles. À cela s’ajoute la volonté de laisser une place centrale aux paroles recueillies, notamment par la citation, afin de ne pas réduire la richesse des subjectivités exprimées dans les entretiens.
Violence et incertitude
L’intranquillité dont l’ethnographe propose de rédiger les « chroniques » est celle d’un terrain marqué par les crises et les extorsions. La première phase de recherche, ancrée dans la réalité sociale de Pweto, se déploie dans un contexte de troubles politiques, de violences et de guerres. Même si la situation évolue ensuite, elle reste traversée par des événements imprévisibles et déstabilisants. Le plan même de l’ouvrage rend cela sensible au lecteur : il s’agit de « tirer parti de la guerre », de « fuir l’irruption de la violence », de « vivre dans l’incertitude », face aux logiques de terreur et de domination. Et là encore, s’ajoute à cette intranquillité des situations celle de l’écriture elle-même : variations des chroniques, retours en arrière chronologiques, et au fond, expression d’une histoire inachevée ou inachevable.
La violence constitue le point central de l'ouvrage : non seulement l’organisation générale des existences décrites comportent leur lot de violences, mais encore l’irruption de la violence milicienne peut faire basculer les situations à tout moment très rapidement. C’est ici que l’ouvrage se distingue : il permet de décrire une situation sociale complexe et mouvante, une configuration politique spécifique, tout en éclairant plus largement la manière dont les ordres sociaux se font et se défont dans un contexte où l’héritage colonial demeure actif.
De telles « chroniques » ont pour vertu de nous déprendre des images médiatiques de panique qui, de fait, impressionnent le public européen, mais ne lui permettent pas de comprendre véritablement la vulnérabilité humaine, ni de réfléchir aux conditions concrètes de fabrication de telles relations interhumaines. L’ouvrage montre quels choix peuvent être faits dans des contextes de déplacements forcés, de fuite et de désorganisation ; comment trouver — ou tenter de trouver — des refuges pour affronter des temps politiquement difficiles. C'est aussi pourquoi la conclusion de l'ouvrage est, étonnamment, pleine d'espoir :
« Ne pas désespérer du futur, c’est aussi se doter d’outils critiques, apprendre à décrire et à penser les situations chaotiques dans lesquelles nous vivons, les temporalités changeantes, les expériences forgées dans la crise – et c’est défendre les droits, construire des protections, des refuges, des collectifs – une utopie présente ».