Un ouvrage ambitieux et accessible qui synthétise une histoire environnementale sur le temps long, mettant en lumière des luttes bien antérieures au XXIe siècle.

Qui se souvient des soulèvements contre les soudières de Marseille au début du XIXe siècle ? Des paysans du Mâconnais en guerre contre les fours à chaux qui empoisonnaient leurs vignes et rendaient leur vin infect ? Ces épisodes, enfouis dans les archives, sont pourtant au cœur du récit que l'historien François Jarrige construit depuis des années : celui d'une France qui résiste, gronde, se soulève pour défendre son air, son eau, ses sols. Avec Verts de rage !, il livre une synthèse ambitieuse et accessible d'une histoire environnementale trop longtemps ignorée, enfouie sous le mythe d'un XIXe siècle unanimement conquis par le progrès industriel.

Le titre sonne comme un manifeste. La couleur est celle de l'écologie, la rage celle des combats. Jarrige, maître de conférences à l'université Bourgogne Europe et co-auteur (entre autres) de La Contamination du monde (avec Thomas Le Roux, Seuil, 2017) ou de Technocritiques (La Découverte, 2014), s'inscrit dans une démarche qui lui est chère : redonner la parole aux vaincus de l'histoire et restituer les critiques oubliées que la modernité industrielle a systématiquement marginalisées. Sauf que cette fois, l'angle est résolument environnemental et le territoire français.

Des mobilisations populaires en réaction à l’industrialisation et à la modernisation

L'ouvrage est structuré en quatre grandes périodes, chacune éclairée par des chapitres synthétiques et des études de cas. La nature-subsistance, fondamentale dans les mobilisations populaires du XIXe siècle, laisse progressivement la place à une nature-patrimoine qui mobilise d'autres acteurs. Ce glissement sémantique et social n'est pas anodin : il dit comment les luttes environnementales ont changé de base sociale, comment elles sont passées de la survie paysanne à la défense de paysages et d'espèces, sans jamais cesser d'être des conflits politiques sur l'usage des ressources et la répartition des nuisances.

L'une des thèses les plus stimulantes du livre tient précisément là : la mobilisation contre l'accaparement et la pollution est consubstantielle à l'industrialisation et à la modernisation. L'écologie n'est pas un luxe de sociétés rassasiées. Les classes populaires du passé n'étaient pas indifférentes à la qualité de leur milieu de vie  – c'était la condition même de leur subsistance. En cela, Jarrige conteste frontalement la vision condescendante qui voudrait que les préoccupations environnementales soient l'apanage des classes moyennes éduquées du XXe siècle finissant. Il démontre, preuves à l'appui, que les premières victimes de la pollution industrielle ont toujours été les plus pauvres, et que les premiers à se battre contre elle ont souvent été ceux qui n'avaient rien d'autre à perdre que leur santé et leur territoire.

Des coalitions improbables, des victoires et des défaites

Les années 1970 constituent dans ce récit un moment de bascule. L'affaire de La Vanoise, en 1969, souvent présentée comme la première véritable lutte écologiste moderne, illustre les ambivalences des luttes environnementales, leur caractère socialement composite et les alliances ponctuelles que celles-ci peuvent susciter entre des groupes antagoniques  – associations naturalistes et chasseurs locaux réunis contre le même projet de station de ski. Ce motif de la coalition improbable court tout au long du livre : en 1973, le déversement de déchets miniers au large de la Haute-Corse réunit les défenseurs des intérêts économiques locaux, les amoureux des paysages et de la faune marine, et le mouvement nationaliste naissant. En 1980, à Plogoff, c'est une véritable guérilla populaire – portée notamment par des femmes – qui s'oppose au projet de centrale nucléaire.

Mais le livre ne cède pas à la tentation du récit héroïque et linéaire. Il documente aussi les défaites, les demi-victoires, et, surtout, un phénomène nouveau qui signe la fin d'une époque : l'échec de la mobilisation de 1994 contre le tunnel routier du Somport laisse apparaître une première criminalisation des mouvements écologistes. Le fil qui court de là jusqu'aux mégabassines de Sainte-Soline en 2023 est douloureux à suivre. La répression s'est durcie, les militants se retrouvent poursuivis, les ZAD rasées. L'histoire longue que retrace Jarrige donne à cette évolution une épaisseur assez sombre.

Le dernier tiers du livre plonge dans notre contemporanéité la plus brûlante : l'aube du XXIe siècle est dominée par le changement climatique et l'attention au vivant, alors que l'urgence environnementale alterne entre reconnaissance et disqualification. Le mouvement écologiste est devenu à la fois plus visible et plus fragile, porté par une jeunesse radicalisée et confronté à un pouvoir politique qui oscille entre discours verts et bétonisation accélérée. En reconstituant la généalogie de ces combats, Jarrige offre aux militant·es d'aujourd'hui des repères historiques précieux : ils ne partent pas de rien, ils s'inscrivent dans une longue tradition de résistance qui a parfois gagné.

Le grand intérêt de Verts de rage ! est de marier rigueur académique et souci de la transmission. Le livre se présente comme une introduction accessible à l'histoire environnementale, avec ses études de cas concrètes, tout en portant une thèse cohérente et engagée. Jarrige ne cache pas ses choix : c'est une histoire populaire, au sens plein du terme, qui entend remettre la dimension sociale au cœur d'une écologie trop souvent confisquée par les experts, les juristes et les ONG de plaidoyer. À l'heure où la catastrophe s'accélère et où la répression s'amplifie, ce rappel est incontestablement aussi un acte politique.