Publié en 1934 et traduit pour la première fois en français, "Chemises noires" de Luce Fabbri livre une réflexion pionnière sur le fascisme italien et les régimes totalitaires.

Dans le Diccionario biográfico de las izquierdas latinoamericanas, la notice qui est consacrée à Luce Fabbri précise : « Auteure d'une œuvre immense, son travail couvre un vaste champ allant de la politique à l'éducation, de l'histoire à la littérature, et se compose de dizaines de livres, de brochures et de centaines d'articles et d'entretiens   . » Néanmoins, son œuvre et son auteure sont peu connues – pour ne pas dire quasiment inconnues – du public francophone. En effet, avant la traduction par Miguel Chueca de Leçons sur la définition et l’histoire du fascisme (Éditions Noir & Rouge, 2024) il n’y avait de disponible en français que sa contribution, ancienne, au petit livre collectif Une utopie pour le XXIe siècle (Atelier de création libertaire, 1996).

Une trajectoire anarchiste

Née le 25 août 1908 à Rome, Luce Fabbri est la fille de Bianca Sbriccoli et de Luigi Fabbri (1877-1935). Ce dernier est un militant et théoricien anarchiste proche d’Errico Malatesta (1853-1932), journaliste et enseignant. En 1922, celui-ci analyse le fascisme italien comme une « contre-révolution préventive »   . Après le biennio rosso (« les deux années rouges » au cours desquelles l’Italie fut traversée par une puissante vague de grèves, d’occupations d’usines et d’agitations sociales entre 1919 et 1920), il décrit ainsi la situation : « La révolution tant prêchée et tant attendue n’était pas survenue, malgré toutes les occasions […]. Mais d’avoir pesé comme une menace pendant presque deux ans fut suffisant pour provoquer la contre-révolution ». Antifasciste résolu, Luigi Fabbri est contraint à l’émigration, passant d’abord clandestinement en Suisse en 1926, puis en France, à Paris, l’année suivante. Expulsé en Belgique en 1929 en raison de ses « activités subversives » persistantes, il gagne l’Uruguay avec sa femme et sa fille pour s’établir à Montevideo. Il y fonde la revue Studi Sociali, qu’il animera jusqu’à son décès, le 24 juin 1935.

L’opposition radicale de Luigi Fabbri au fascisme ne s’accompagne d’aucune complaisance pour le bolchevisme, ni pour l’URSS qui fera de l’antifascisme, en particulier durant les années 1930, un instrument de sa politique internationale. Dès 1920, Luigi Fabbri avait mis en garde tous ceux, y compris chez les anarchistes, qui s’illusionnaient sur le régime de Lénine et sur le fait que le bolchevisme pouvait mener au socialisme : il considère pour sa part que la dictature prolétarienne n’est qu’une autre forme de l’État autoritaire, incompatible avec l’idéal révolutionnaire libertaire. Luigi Fabbri fait donc partie de ces anarchistes qui critiquent en même temps le fascisme naissant et le léninisme au pouvoir dès ses débuts.

Baignant dans ce milieu depuis son enfance, la jeune Luce Fabbri écrit son premier article à l’âge de dix-sept ans ; son titre : « Science, philosophie et anarchisme ». Ayant entrepris une thèse à l’université de Bologne sur le géographe et anarchiste français Élisée Reclus, elle reste en Italie après le départ de ses parents en exil. Elle ne les rejoindra à Paris qu’en juin 1929, en passant par la Suisse, après avoir soutenu sa thèse à la fin de l’année 1928. La capitale française est alors celle des réfugiés antifascistes italiens : Luce Fabbri les rencontre régulièrement, notamment Camillo Berneri. Elle est aussi en contact avec de nombreux militants ou exilés politiques comme Jean Grave, Jacques Mesnil, Nestor Makhno et Mollie Steimer.

Luce accompagne ensuite ses parents dans leur exil outre-Atlantique et assure, après le décès de son père, la direction de la revue Studi Sociali jusqu’en 1946. Entre 1933 et 1970, elle est professeure d’histoire dans des établissements secondaires et occupe la chaire de littérature italienne à la Faculté des sciences humaines et pédagogiques (Universidad de la República) de 1949 à 1991 — avec une interruption de dix ans, de 1975 à 1985, durant la dictature. Elle milite activement dans le mouvement anarchiste latino-américain. En 1956, elle est parmi les fondateurs de la Federación Anarquista Uruguaya (FAU), mais s'en éloigne après la victoire de Fidel Castro à Cuba car elle ne partage pas l’enthousiasme de ses camarades pour le castrisme et la lutte armée. Dans les années 1980, elle participe à la création du Grupo de Estudios y Acción Libertaria (GEAL), qui publie la revue Opción Libertaria.

Au total, elle a publié plusieurs livres et des centaines d’articles, sans parler de ses recueils de poésie et de ses études ou éditions critiques sur Dante, Leopardi et Machiavel. Elle s’éteint le 19 août 2000 à Montevideo. Il faudra attendre 2025 pour que paraisse en français sa principale étude sur le fascisme, Chemises noires, publiée pour la première fois à Buenos Aires en 1934. Cet ouvrage prolonge un cycle de six conférences sur le fascisme qu’elle a prononcées en septembre 1933 à l’Institut d’études supérieures de Rosario (province de Santa Fe), en Argentine.

Ambition intellectuelle et exigence pédagogique

Le livre s’organise en six chapitres. Après avoir abordé le fascisme comme « phénomène international », il se poursuit par un examen du fascisme italien en deux temps (avant, puis après sa prise du pouvoir). Il s’intéresse ensuite à la question du corporatisme, puis à celle de la culture sous les dictatures, avant de terminer sur une comparaison entre les fascismes allemand et italien. En le lisant, il faut garder à l’esprit qu’il fut publié en 1934. Certaines des évolutions du fascisme, en particulier allemand, n’étaient donc pas encore arrivées à leur terme. L’ouvrage n’en est pas moins, pour l’essentiel, d’une rare lucidité et d’une grande richesse intellectuelle.

Ce qui frappe aussi dès les premières lignes, c’est la simplicité de son style, la justesse de son expression, la clarté de ses analyses. Nul verbiage, nulle posture savante, mais, au contraire, une volonté d’être accessible à toute personne intéressée. On retrouve là la volonté des penseurs anarchistes du XIXe siècle et des débuts du XXe, aussi savants soient-ils, d’être compris du plus grand nombre (en témoignent notamment Pierre Kropotkine et Élisée Reclus, géographes de renommée internationale et écrivains clairs et limpides). Cette volonté d'être lu et compris par le simple ouvrier n'est pas une simple clause de style ni un clin d'œil démagogique mais la marque d'un profond respect pour tous les lecteurs.

Comprendre le fascisme

Remarquant que, lors du triomphe du fascisme en Italie, « personne ou presque ne se donna le mal de l’étudier »   , Fabbri entreprend d’en proposer une analyse approfondie. Pour elle, « le fascisme est une attaque violente contre la civilisation bourgeoise et libérale du XIXe siècle, mais seulement parce que cette civilisation recèle en elle les germes, ou les possibilités de développement d’un monde nouveau susceptible de la dépasser »   . Il s’agit donc d’une réaction contre les principes de 1789 qui voulaient la mort de la démocratie bourgeoise. Fabbri estime que « les libertés démocratiques subsistent dans les pays où le peuple n’a pas essayé encore de les mettre largement à profit pour ses propres fins »   . Le fascisme naît donc par la violence et se conserve par la hiérarchie. Il est donc « un mouvement éminemment antidémocratique, mais […] non dans le sens d’un dépassement de la démocratie, mais dans le sens d’un énorme saut en arrière »   .

Poursuivant l’étude des traits caractéristiques généraux du fascisme, Fabbri examine ses liens avec la divinisation de l’État, le culte de la tradition, le messianisme de l’homme exceptionnel, le nationalisme — défini comme « forme morbide du patriotisme » —, la violence.

Elle termine par un rapide tour d’horizon international des dictatures et prédit le caractère transitoire du fascisme dans la mesure où il « finit toujours par apparaître pour ce qu’il est : la domination illogique et antiéconomique […] d’une classe sur les autres par les seuls moyens d’une force brutale et incontrôlée »   .

La formation du fascisme italien

Fabbri étudie ensuite le cas particulier du fascisme italien, dont elle juge la doctrine « approximative », mêlant une lecture biaisée de Georges Sorel, mais aussi de Nietzsche et du futurisme. Elle souligne aussi « l’importance énorme » de l’écrivain Gabriele D’Annunzio dans la montée du nationalisme. Elle insiste notamment sur le rôle décisif de l’occupation de la ville de Fiume par D’Annunzio à l’automne 1919, à la tête d’un régiment insurgé, défiant durant plus d’un an le gouvernement italien et les puissances alliées, dans ce qui apparaît comme une préfiguration de la Marche sur Rome.

Fabbri voit dans le fascisme italien un « enfant de la guerre » : elle revient sur les débats entre les neutralistes et les interventionnistes face à la Première Guerre mondiale, sur la création par Mussolini du mouvement des « Faisceaux italiens de combat », puis sur le retour des anciens combattants – qui fournit « pour le fascisme un matériau prêt à l’emploi »   .

C’est ensuite le contexte de l’après-guerre en Italie qui permet de comprendre l’ascension fasciste. Avec l’avancée ouvrière, « les classes privilégiées […] attendaient pleines de terreur et de haine le déclenchement d’un mouvement expropriateur ». Quand elles se rendirent compte que celui-ci n’arrivait pas, « elles reprirent espoir et sortirent du champ de la légalité pour détruire par la violence ce que le peuple avait conquis par des moyens légaux ». Reprenant les analyses de son père, elle qualifie le fascisme de « contre-révolution préventive ». Celle-ci débute après l’échec des occupations d’usines, où le mouvement ouvrier manifeste, selon sa très juste formule, « l’importance de sa force numérique et de sa faiblesse intime »   . Commence alors la terreur fasciste, culminant avec la Marche sur Rome et la remise du pouvoir à Mussolini par la monarchie — sans que celle-ci n’en assume la responsabilité.

L’installation du régime à partir d’octobre 1922 fait ensuite l’objet d’une analyse plus institutionnelle. Fabbri distingue trois phases dans l’action du gouvernement fasciste : d’abord « une période de terreur à la base et d’hésitations au sommet », qui s’étend entre l’arrivée au pouvoir de Mussolini jusqu’à son discours à la Chambre des députés le 3 janvier 1925 ; ensuite, une phase de « systématisation de la hiérarchie de l’autorité », qui va jusqu’aux lois d’exception de 1926 ; enfin, « celle de l’État totalitaire, qui domine et limite à soi-même toute la multiple vie nationale »   , et qui selon Fabbri durait toujours quand elle écrivit son livre. Durant cette dernière période, les résistances antifascistes se concentrent à l’étranger.

Les pages consacrées aux rapports entre l’Église et le régime fasciste sont particulièrement intéressantes, notamment sur la manière dont la première pouvait aider le second à « étendre le totalitarisme fasciste au domaine de l’esprit et de la culture »   .  Ce sera tout l’enjeu du traité et du concordat de Latran, qui rétablit le pouvoir temporel de l’Église sur le territoire du Vatican et le fait resurgir comme institution juridique pour l’ensemble de la société italienne, spécialement dans le domaine de l’enseignement, de l’école primaire à l’université. Cependant les aspirations identiques de l’État fasciste et de l’Église vont conduire à des contradictions entre eux. Ainsi, l’Église qui était restée insensible aux crimes et aux méfaits du fascisme jusqu’alors, s’indigne de la dissolution de l’Action catholique et publie l’encyclique « Non abbiamo bisogno » le 29 juin 1931, laquelle « aurait suffi », remarque Fabbri, « à faire condamner n’importe quel Italien à vingt ans de prison »   .

Corporatisme et culture

L’analyse du corporatisme permet ensuite à Fabbri de préciser la nature sociale du fascisme. Ce corporatisme n’a rien à voir avec les corporations du Moyen Âge, basées sur les libertés communales. Au contraire, le fascisme se fonde sur un État centralisateur et totalitaire dont les premières victimes avaient été, avant sa prise de pouvoir, les coopératives, les Bourses du travail et les bibliothèques ouvrières. En effet, ces associations horizontales sapaient le fondement même de la domination des classes bourgeoises. Dans le cadre de l’État fasciste, c’est lui qui reconnaît les syndicats pour les mettre à son service. Pour Fabbri, « le fascisme n’est pas le capital entre les mains de l’État, mais l’État entre les mains du capital, ce qui est une autre façon de détruire le capitalisme libéral »   .

Cette domination politique implique également une entreprise de contrôle intellectuel et culturel. Défendant la libre pensée, l’esprit critique et la science désintéressée, Fabbri considère à juste titre que « le désir de culture des ouvriers et des paysans [était] la cause primordiale du ferment révolutionnaire », ce désir se confondant avec celui d’indépendance. D’où la volonté du fascisme d’« anesthésier le cerveau des grandes masses et [de] rendre presque impossible l’auto-éducation des minorités qui se refusent à laisser mourir leur intelligence »   .  Pour cela, le fascisme commence dès l’école primaire, poursuit dans les écoles secondaires, fait la guerre aux livres, musèle la presse, falsifie l’histoire, tandis que les intellectuels trahissent. Il en est de même avec « le dogme bolchevique » : « le prolétariat, en tant qu’abstraction théorique et schématisée, domine et réduit en esclavage le vrai prolétariat, c’est-à-dire une multitude de réalités et de possibilités variées et fluides qui ne pourraient jamais trouver leur expression dans une dictature, de par sa propre nature rigide et uniforme »   .

Fascisme et totalitarisme

Fabbri conclut son ouvrage par une comparaison entre les fascismes italien et allemand. Elle la résume ainsi : « Le fascisme en Italie fut le produit de la peur du capitalisme face à l’avancée ouvrière ; en Allemagne, il est surtout le produit du désespoir des masses affamées et désorientées qui tombent dans le piège que le capitalisme leur tend parce qu’elles ne voient pas d’autre chemin à suivre »   . Après la défaite des peuples allemand et italien, Fabbri récuse l’idée selon laquelle seule une dictature (communiste) pourrait combattre efficacement une autre dictature (fasciste). Seule la lutte contre l’État par l’action directe permettrait, selon elle, d’instaurer une société libérée de la domination et de l’exploitation.

Cette critique, basée sur un double refus du bolchevisme et du fascisme, constitue l’un des fils rouges de l’œuvre de Fabbri. Après Chemises noires, elle publie en effet en mars 1945, dans la revue Studi Sociali, un article consacré à la question du totalitarisme entre les deux guerres mondiales    — soit six ans avant qu’Hannah Arendt publie The Origins of Totalitarianism. Ce concept, apparu dès les années 1930, a rencontré un certain succès durant la guerre froide, en particulier dans les pays anglo-saxons. Fabbri l’utilise, quant à elle, dès février 1941 dans un article de Studi Sociali intitulé « Il Cadavere e il Mostro » (« Le cadavre et le monstre »), où elle parle des totalitarismes fasciste, nazi ou soviétique comme de « trois noms » avec « une seule substance »   . Quelques mois plus tard, en octobre 1941, dans un autre article de la même revue, elle se réfère au « régime russe, père et maître des autres régimes totalitaires     ». Dans l’article de 1945, elle souligne que l’événement le plus important de l’entre-deux guerres n’est pas la Révolution russe, « mais la dégénérescence totalitaire de cette même révolution, et la formation progressive, lente et confuse […] des régimes totalitaires occidentaux ». Selon elle, « le totalitarisme est la contre-révolution, a posteriori en Russie, préventive dans les autres pays     ». Et elle pose le dilemme suivant : « Ou cette minorité dirigeante disparaît pour laisser la place à diverses formes de socialisme libertaire ou la minorité dirigeante se transforme en capitalisme d’État fondé sur l’esclavage, et nous avons le totalitarisme   . »

Malgré son actualité, la réflexion de Fabbri sur les drames de l’entre-deux guerres est toujours délaissée par les études contemporaines sur le totalitarisme et on ne trouve nulle trace de ses écrits dans les principaux travaux en français sur la question. Il serait opportun que la publication de ce livre, par ailleurs remarquablement traduit et édité, soit l’occasion pour le public francophone de découvrir enfin les premières pierres de l’œuvre conséquente de l’anarchiste italo-uruguayenne, plus d’un quart de siècle après son décès.