Délocalisation des cimetières, pèlerinage de la Toussaint, vêtements noirs et chrysanthèmes… Comment la « religion des morts » du XIXe siècle a façonné le deuil moderne.

Une famille vêtue en noir, femmes en tête, les bras chargés de chrysanthèmes, se rend collectivement dans un grand cimetière en dehors de la ville pour honorer ses morts. Cette scène, représentée par Émile Friant dans son immense tableau La Toussaint (1888), paraît des plus banales et traditionnelles pour le XIXe siècle français – comme d’ailleurs pour le XXIe siècle, bien que l’importance de ces visites au cimetière dans les premiers jours de novembre se soit amoindrie. Tout, pourtant, s’apparente à la tradition inventée dans ce tableau.

C’est lui que choisit Guillaume Cuchet pour la couverture de son livre La religion des morts. Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste du catholicisme contemporain et de ses manifestations culturelles, il poursuit avec cet ouvrage son enquête au long cours sur les rapports de la France du XIXe siècle à la mort et aux morts, à la suite de deux livres, l’un sur le renouveau du purgatoire et de la prière aux morts (Le crépuscule du purgatoire, Armand Colin, 2005), l’autre sur le spiritisme (Les Voix d’outre-tombe. Tables tournantes, spiritisme et société au XIXe siècle, Éditions du Seuil, 2012).

Il étudie cette fois les manifestations concrètes de la transformation du rapport à la mort, des nouveaux cimetières aux tenues de deuil, en passant par l’usage du cercueil et le changement de sens de la Toussaint, le tout formant un « culte des morts » dont les contemporains avaient eux-mêmes conscience. G. Cuchet identifie quant à lui une « religion des morts » caractéristique d’un long XIXe siècle, qui émerge à la fin de l’Ancien Régime et culmine lors de la Première Guerre mondiale : par une série de décalages et de formes de sécularisation, une religion spécifique aux morts se serait formée, bien entendu liée au catholicisme, mais avec aussi ses logiques propres qui lui assurent un large consensus social.

La fin du cimetière au milieu du village

Une grande part de l'ouvrage est consacrée à l'évolution des cimetières au XIXe siècle et à leur éloignement progressif des habitations et des lieux de culte. L'« ancien régime funéraire » se caractérisait par autour des églises, voire à l'intérieur pour l’élite cléricale et laïque, une disposition qui remontait au premier Moyen Âge et symbolisait l'appartenance à la communauté chrétienne paroissiale. Le refus de sépulture signifiait l’exclusion de la communauté chrétienne. Le manque de place conduisait à de fréquentes exhumations, les restes étant rassemblés dans des ossuaires.

À partir de la fin du XVIIIe siècle, cette situation commence à être perçue comme problématique. Des arguments religieux se mêlent à des considérations hygiénistes (la crainte des miasmes et des épidémies), l’évolution de la sensibilité olfactive, et à des nécessités urbanistiques. En 1765, un arrêt du Parlement de Paris vise à limiter les inhumations dans la trentaine de cimetières de la capitale et à transférer certains d’entre eux au-delà des faubourgs. Il n'est pas appliqué, notamment du fait de l’opposition du petit clergé. C’est l'ordonnance royale de 1776 qui franchit le pas, en interdisant les enterrements dans les églises (sauf pour le clergé et de grands donateurs) et en recommandant le transfert des cimetières hors des espaces habités. L’exemple le plus spectaculaire en est celui du cimetière des Innocents : entre 1785 et 1787, quelque quinze à vingt mille corps sont exhumés et réunis dans d’anciennes carrières souterraines au sud de la capitale, qui deviennent les catacombes.

La dissociation entre lieux de culte et sépultures se renforce au XIXe siècle. Le décret sur les sépultures de 1804 (an XII) constitue un « texte fondateur », dans la continuité des conceptions sanitaires et réformatrices du siècle précédent : il confirme la fin des inhumations dans les édifices religieux, ordonne le transfert des cimetières intra-muros au-delà des faubourgs. Le devenir des dépouilles est un enjeu urbain majeur du siècle, en raison de la croissance démographique. À Paris, en 1849, une épidémie de choléra fait 18 000 morts en quelques mois et, dans les années 1860, ce sont 45 000 personnes qu'il faut enterrer chaque année. Le cimetière du Père-Lachaise, dont la construction est décidée en 1801 au-delà de la porte Saint-Antoine, est complété dans les années 1820 par les cimetières de Montmartre et de Montparnasse. Dans la seconde moitié du siècle, à mesure que la ville grandit et annexe les communes environnantes, Paris exporte ses morts : des cimetières sont créés à Ivry, Saint-Ouen, Bagneux ou Pantin. Le projet d’une grande nécropole à Méry-sur-Oise, porté par Haussmann, ne verra en revanche jamais le jour.

L’ouvrage se centre sur les villes, en premier lieu Paris, où le détachement religieux est plus avancé qu’ailleurs. Le nouveau culte funéraire y naît au sein de la bourgeoisie, avant de se répandre dans le reste de la société. Le mouvement de transfert des cimetières gagne ainsi plus lentement les campagnes, avec de fortes variations selon les régions. Le clergé, qui n'avait guère résisté aux transferts dans la première moitié du siècle, s'y montre plus hostile par la suite, y voyant une forme de sécularisation rampante. L'éloignement des cimetières des lieux de culte donne plus de poids aux processions funéraires. À la procession du domicile à l'église, dont l’importance s'était déjà accrue avec la réforme catholique du XVIe siècle, s'ajoute désormais une seconde procession de l’église au cimetière, avec l’usage d'un corbillard hippomobile suivi des hommes à pied et des femmes de la famille en voiture. Celles-ci participent d’ailleurs de plus en plus aux enterrements.

La période républicaine accentue encore la distinction entre l'église et le cimetière : la loi de 1881 laïcise les cimetières, met fin à l'espace réservé aux « réprouvés » auxquels une sépulture catholique avait été refusée et supprime le zonage confessionnel. Celle de 1887 sur la liberté des funérailles autorise l’enterrement civil, pour lequel les obsèques de Victor Hugo, en 1885, ont fourni le modèle retentissant, et permet de faire don de son corps à la science. Le cimetière n'en reste pas moins un espace sacré, mais sa sacralité est pour partie détachée du catholicisme. G. Cuchet refuse cependant de faire le parallèle avec les divisions suscitées par la loi de 1905, car, en dépit de quelques oppositions, la nouvelle « religion des morts » fait consensus.

Dernières demeures

Le culte des morts du XIXe siècle serait notamment, selon l’auteur, une réaction au « choc funéraire » de la Révolution et de son contexte de déchristianisation souvent violente. La profanation de certaines sépultures, la désacralisation de lieux de culte (et donc des cimetières attenantes) et les exécutions de la Terreur ont marqué les esprits, de même que le traitement réservé aux dépouilles, avec des enterrements expéditifs, sans pompe et détaché de toute conception religieuse. Dans le même temps, cependant, la Révolution inaugurait le Panthéon, inventait les « funérailles nationales » et célébrait ses martyrs. Dès le Directoire, la volonté d’un retour à une situation apaisée sur le plan funéraire est manifeste ; les cérémonies religieuses funèbres sont autorisées, de grands cimetières sont programmés, avec une aspiration à la monumentalité funéraire, et les fosses communes, trop associées au passé récent, sont prises en horreur.

Les nouveaux cimetières du XIXe siècle n’ont plus rien à voir avec leurs prédécesseurs, les enclos paroissiaux, et proposent de nouveaux paysages urbains ou périurbains. Construits hors des espaces habités, ils sont plus vastes. La sobriété des tombes paroissiales, souvent anonymes, cède la place à des sépultures clairement individualisées et identifiables. La norme est aux fosses individuelles alignées : les corps ne sont plus superposés, mais juxtaposés. Le Père-Lachaise, « jardin-musée-cimetière », s'impose comme le modèle du cimetière moderne. Il devient un lieu de promenade et de visite, y compris touristique, en lien avec l’esprit romantique du temps. Son succès est tel dans la seconde moitié du siècle, qu’il est bientôt réservé aux personnalités et aux notabilités (à l'exception notable du mur des Fédérés après la Commune).

Les sépultures peuvent plus facilement devenir des signes extérieurs de richesse. Les chapelles funéraires familiales se multiplient, de même que la statuaire funéraire, ainsi que le donnent à voir les illustrations reproduites dans l’ouvrage. Ce phénomène d’abord urbain de monumentalisation des tombes gagne ensuite les campagnes. Une économie de la sépulture se met en place simultanément, qui dessine une sociologie de la « ville des morts », pour reprendre une expression popularisée par la presse et la littérature. Le système des concessions funéraires met en place une hiérarchie sociale dans les cimetières, entre les conceptions perpétuelles, les conceptions temporaires et la fosse commune – même si, rappelle l’auteur, le souvenir des défunts de toutes classes s’estompe souvent au-delà de trente ans. La délocalisation des cimetières hors de Paris a pu être perçue, de la même façon, comme une relégation sociale postmortem par les classes populaires.

À l’intérieur même de la tombe, les choses changent. La sépulture en pleine terre était devenue la norme avec la Réforme catholique, qui avait contribué à homogénéiser les pratiques en Europe. L’usage du cercueil, encore loin d'être universel au début du XIXe siècle, devient systématique pour toutes les classes sociales, aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Les défunts sont désormais vêtus de leurs plus beaux habits, en particulier la robe de mariée. L’inhumation, seule manière de disposer des corps depuis la fin de l’Antiquité, demeure la pratique exclusive au XIXᵉ siècle, ce qui n'empêche toutefois pas l’émergence, à la fin du siècle, de débats sur la crémation, finalement légalisée en 1889 – mais non sans controverses. Il faut cependant attendre la fin du siècle suivant pour que les pratiques changent (la crémation ne concernait que 1 % des funérailles il y a quarante ans, contre 45 % de nos jours).

Le temps du deuil

La « religion des morts » tient aussi à une nouvelle temporalité et à l’importance accrue accordée à l’entretien du souvenir des défunts. On prend le deuil, et on le garde plus longtemps qu’auparavant. G. Cuchet s’appuie notamment sur les manuels de savoir-vivre, écrits principalement par des femmes comme la baronne Staffe (1889), qui codifient une étiquette du deuil plus stricte qu’auparavant. Ce sont des normes d’abord aristocratiques, transmises jusqu’à la petite bourgeoisie, soucieuse de se distinguer du peuple, et diffusées depuis Paris dans l’ensemble du pays. Le deuil doit être manifesté, mais avec réserve et sobriété, tandis que l’expression contrôlée des sentiments est surtout attendue des femmes ; en revanche, l’usage des pleureuses lors des funérailles disparaît lentement. La durée du deuil est proportionnelle à la proximité avec le défunt (de l’époux aux cousins issus de germains), et sa codification permet de délimiter les contours de la famille moderne. L’auteur identifie également une « extension du domaine du deuil » : on fait désormais le deuil des jeunes enfants, ce qui était auparavant rare.

Le cas le plus contraignant est celui de la veuve, dont le deuil dure en général deux ans et se décompose en grand deuil, demi-deuil et petit deuil, chacun avec sa propre étiquette vestimentaire – ce qui permet l’apparition de magasins spécialisés. Dans sa phase la plus sévère, le deuil de la veuve impose un voile sur le visage et une réclusion quasi totale, les sorties étant réservées au cimetière. Le noir, bien que déjà utilisé auparavant, devient aussi la couleur incontestée du deuil, jusque dans les campagnes qui, selon les régions, pouvaient auparavant utiliser d’autres coloris.

Le souvenir du défunt se prolonge au-delà de la période codifiée du deuil, avec les « pèlerinages » au cimetière et le renouveau de la Toussaint. Cette fête « de tous les saints » apparue en Angleterre au VIIIe siècle, s’était doublée à partir du XIe siècle d’un jour des Morts le 2 novembre, inventé à Cluny. La première fête, profondément catholique, était restée la plus importante, jusqu’à un renversement au XIXe siècle : la deuxième journée de célébration a absorbé la première. Depuis lors, et jusqu’à nos jours dans un contexte pourtant de recul religieux avancé, la Toussaint est avant tout le moment où l’on rend visite aux défunts dans les cimetières, de la même façon que l’on visitait auparavant les tombes des saints. La presse joue un rôle décisif dans cette popularisation, en faisant de la visite des cimetières à la Toussaint un marronnier et en en diffusant le modèle en province. Les fleurs en deviennent le symbole de la Toussaint : leur association avec la mort, qui nous paraît si évidente, date pourtant du siècle précédent. Réservées auparavant aux saints ou aux enfants décédés après le baptême, elles couvrent les cimetières sous forme de couronnes. Ce sont d’abord des immortelles, puis, à partir des années 1860, des chrysanthèmes d’origine japonaise. La Toussaint devient l’une des fêtes les plus populaires du calendrier, y compris dans les régions et les classes les moins ferventes.

C’est précisément ce phénomène que les contemporains désignent par l'expression « culte des morts ». G. Cuchet préfère parler de « religion des morts » pour en souligner deux traits saillants. D’abord, une codification croissante, à la fois juridique et sociale, dans les funérailles, les sépultures et le deuil. De plus, « le culte des morts est devenu, aux alentours de 1820, une forme de religion spécifique, privée et collective, avec son calendrier et ses rituels minimalistes […]. Largement consensuel, il était presque obligatoire »   . Née dans la bourgeoisie parisienne, dont elle incarne les valeurs, cette religion se diffuse au fil du siècle à l’ensemble de la société catholique, quel que soit le degré de pratique religieuse. Le consensus qui l’entoure tient précisément au fait qu'il ne s'agit pas d'un culte catholique au sens strict : il s'en inspire, relève d’une forme de spiritualité, mais existe en dehors de l’Église. Le deuil de masse de la Première Guerre mondiale en constitue l’apogée collectif, et en révèle toute la dimension consensuelle. Si la religion des morts a depuis perdu de son importance, elle a profondément reconfiguré le rapport des Français à leurs défunts.