À travers le destin contrarié du reporter de guerre Marc Pépin, Youness Bousenna retrace avec une grande maîtrise les bouleversements majeurs qui ont accompagné le tournant du dernier siècle.
Le nouveau roman de Youness Bousenna s’attaque à la question de la liberté. Intitulé Les Présences imparfaites, il met en scène les dilemmes auxquels se confronte un jeune journaliste issu d’un milieu modeste au début des années 1980. Reporter de guerre, puis journaliste installé et enfin écrivain reconnu, Marc Pépin vit en étourdi dans un monde dominé par les impératifs de confort et de sécurité. Lassé de la perpétuelle injonction à s’accomplir, la peur de mourir finit par avoir raison de ses ambitions. En dévoilant au grand public les échecs, les faiblesses, les hantises et les illusions perdues d’un homme désabusé qui se juge sans indulgence, le roman saisit avec force la transition entre deux époques, en portant une attention particulière à l’impact des guerres et des séismes économiques sur les existences ordinaires.
Nonfiction : Marc Pépin grandit dans le Val-de-Marne, à Thiais plus précisément, au cours des années 1970. Issu de la classe moyenne, il connaît une ascension sociale remarquable, devenant simultanément écrivain reconnu et chef du service international au journal Le Figaro. Pourriez-vous nous donner une vue d’ensemble du parcours de ce journaliste atypique et des ambitions qui ont façonné sa trajectoire ?
Youness Bousenna : Plus qu’un enfant de la classe moyenne, mon personnage est un représentant de la première génération qui a pu massivement accéder aux études, et qui se trouve donc confrontée à une question existentielle : que faire de sa vie ? Le vertige du choix et l’injonction à s’accomplir posent d’une manière renouvelée la vieille question de la liberté. Marc, qui est né en 1961, est confronté comme tout individu à une équation qui lui est propre. Son adolescence d’ennui dans une banlieue sans âme opère comme une brûlure : il veut à tout prix fuir ce monde originel, remplir sa vie d’exaltation, de tragédies, de tout ce qui pourrait lui donner du sel. Mais il ne sait pas bien que faire de cette liberté, et ce sont plutôt les circonstances et une certaine vanité qui l’amènent vers le monde du journalisme, qui coche toutes les cases – la possibilité de voyager, de traverser les mondes sociaux, et d’exercer un métier relativement prestigieux.
Le séjour en Irak est une période particulièrement importante dans la vie de Marc Pépin. En quoi ce voyage en « Orient » constitue-t-il un moment décisif dans l’évolution des perceptions et du regard que le journaliste porte sur le monde ?
Marc, qui commence sa carrière au service étranger du Figaro, est envoyé à Bagdad en 1985 pour couvrir la guerre Iran-Irak. Comme romancier, ce conflit m’intéressait à plusieurs titres. Ce fut une guerre très longue (de 1980 à 1988) et bien entendu atroce, où l'ennemi de demain, Saddam Hussein, était alors l’allié acceptable de l’Occident. En envoyant mon personnage là-bas, j’ai cherché à explorer plusieurs enjeux. D’abord, ce voyage permet de confronter Marc à une expérience transformatrice. Comme il le dit : « J’évoluais enfin dans ces parties du globe où il se passe quelque chose, où l’histoire ne s’était pas achevée par l’accession de tous à la propriété. » Ensuite, j’ai voulu prendre à revers le mythe – quelque peu viriliste – du reporter de guerre, et l’imaginaire héroïsant qu’il charrie. Marc éprouve l’ennui, la chaleur, la peur de mourir. Il comprend alors qu’il ne suffit pas de quitter physiquement son monde originel pour le quitter intérieurement : l’Occident, que j’entends comme l’espace physique et mental où règne le standard du confort et de la sécurité, n’est donc pas qu’un lieu géographique, c’est avant tout une condition ontologique. Enfin, de manière plus large, mon roman entend saisir un espace-temps, à savoir notre monde au tournant du IIIe millénaire. Cette guerre permet de montrer la zone trouble où se joue l’intrication entre notre société en apparence nettoyée du mal et le reste du monde. Car l’Irak compte comme « l’un de ces endroits du globe où confluait toute une société occulte – espions, émissaires, businessmen, journalistes, diplomates – tirant les fils secrets et honteux du monde officiel, c’est-à-dire occidental ».
L’un des premiers éléments qui retiennent l’attention dans votre roman est la voix narrative : sèche, distante, égocentrée. Elle semble à la fois révéler une profondeur psychologique et traduire un regard d’une grande acuité sur l’époque. Serait-il juste d’affirmer que cette voix se nourrit d’une blessure qui hante Marc Pépin ?
Ce roman se situe dans un héritage qu’on pourrait peut-être faire débuter avec les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, et qui repose sur le procédé narratif suivant : la confession d’un homme qui juge la société en se jugeant lui-même, ce qui donne une littérature de la lucidité, de l’éructation quelquefois, mais aussi de la dérision. Plus sûrement, la forme des Présences imparfaites assume une filiation avec La Chute de Camus – qui tenait justement Dostoïevski pour un maître. Toujours chez ces narrateurs, que ce soit Marc Pépin ou le Clamence de La Chute, il existe au fondement de leur cri une blessure, qu’on pourrait cerner comme une nostalgie de la pureté. Pourquoi le monde n’est-il pas tel qu’il devrait être ? Pourquoi la vie et ceux qui la peuplent ne sont-ils pas à la hauteur ? Pourquoi le réel déçoit-il ? Ces questions trahissent le romantisme latent qui travaille ces personnages, et dont je me suis méfié car il me semble que c’est une matrice usée. C’est pour cette raison que, si Marc s’accuse lui-même de ne pas être à la hauteur, il n’accuse jamais la société : il sait que des grandeurs comme des bonheurs existent, il est simplement conscient qu’il ne peut les atteindre en raison d’une colère qui le mine de l’intérieur.
Chez un personnage qui dresse un bilan aussi sévère de sa propre existence, subsiste-t-il encore un idéal de la « vie bonne », ou toute forme d’espérance est-elle définitivement éteinte ?
Les Présences imparfaites pourraient être le récit de cette extinction. Marc ne poursuit aucun idéal de la « vie bonne », car, n’étant ni croyant ni certain de sa vocation, la première – et sûrement la seule – question de son existence consiste à donner une forme à l’énergie et à la colère qui le traversent. Ce personnage ne se construit donc pas depuis un point d’arrivée, mais à partir d’un point de départ à la fois singulier et universel : l’attente. Singulier, car l’attente de Marc est structurée par la quête d’intensité caractéristique de notre époque – comme l’a montré Tristan Garcia dans La Vie intense, la notion d’intensité est devenue la métrique, en l’absence de Dieu, de la réussite de la vie moderne, comme si l’éternité s’était abaissée à la perpétuité. Universel, parce que dans le Mexique des Olmèques comme dans le Japon actuel, tout être humain est harcelé par le besoin de placer devant lui une attente qui donne du sens à ses jours. Et ce, que ce soit le paradis après la mort, des vacances à Dubaï, une augmentation de salaire, un enfant ou le prochain match de Ligue des champions. Plutôt que la « vie bonne », c’est donc une « vie intense » que cherche désespérément ce personnage, qui voudrait d’une certaine manière geler la morsure de l’attente.
Seriez-vous d’accord pour dire que Marc Pépin ressemble quelque peu au Romain Gary de Vie et mort d’Émile Ajar (Gallimard, 1981), en ce sens qu’il éprouve une profonde insatisfaction à l’égard de son « image » et de sa notoriété au sein des cercles intellectuels ?
Le besoin de reconnaissance sociale demeure une question secondaire pour ce personnage, mais elle se cristallise néanmoins dans une dimension qui résonne particulièrement avec la condition d’écrivain telle qu’elle a été mise en abîme par la légendaire dissimulation de Romain Gary sous le pseudonyme d’Émile Ajar. Car, en marge de sa carrière de journaliste, Marc deviendra l’auteur de quatre romans. L’un aura un succès d’estime qui lui permettra de se hisser jusqu’à la deuxième liste du prix Renaudot, tandis que l’échec public du dernier le conduira à arrêter d’écrire. Du moins jusqu’à la confession que constitue la matière des Présences imparfaites, dont Marc prévient d’emblée que ce sera son ultime texte et qu’il n’aura pas vocation à être publié – faisant peser un doute sur son intention de se suicider, ce qui crée une autre résonance avec Romain Gary. À travers ces incursions dans l’écriture littéraire, il m’importait de questionner la tension inhérente à l’acte de création. Comme le dit mon personnage : « L’écriture, c’est l’orgueil de s’offrir à la lecture du monde entier emballé dans l’humilité d’en douter. » Plus que le journalisme, l’écriture littéraire place tout auteur face à sa propre imperfection et, simultanément, devant le fantasme d’une transformation absolue par la création considérée comme un moyen de fuir l’éternelle succession des jours. Car « créer, c’est vivre deux fois », ainsi que l’écrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe – autrement dit, vivre plus intensément, ailleurs et autrement qu’en sa peau.
Le comportement de Marc Pépin envers les femmes apparaît comme profondément toxique. En construisant un personnage qui n’exprime ses affects que par la négativité, vous mettez en lumière un impensé majeur des milieux se revendiquant « éclairés » ou progressistes : la persistance des schémas patriarcaux. Comment avez-vous travaillé cette remise en question de l’identité masculine ? Comment avez-vous donné à voir ce qu’il y a de plus violent dans les rapports sociaux et sexuels ?
Les Présences imparfaites n’est pas tant un roman féministe qu’un roman de la virilité défaite. Je crois que Marc incarne un rapport spécifiquement masculin à l’existence, avec un certain égoïsme, une envie de briller et surtout de se jucher au-dessus de Claire, sa compagne tout au long des années 1990. Ils finiront d’ailleurs par se séparer, et cet événement hantera tout le reste du roman. Cet homme qui traverse l’époque et le monde en restant cloîtré en lui-même a ainsi pour miroir des personnages féminins plus forts que lui, en particulier sa sœur, qui gérera les affaires familiales, et cette Claire dont la présence travaille toute la trajectoire du récit. J’ai construit ces personnages avec une attention particulière, car les dépeindre en femmes puissantes aurait été une autre manière de rester dans un schéma obsolète – l’envers d’un cliché produit un autre cliché. J’ai donc tenté de leur donner une complexité et des failles dans leur manière d’être et de s’aimer, mais en leur instillant une force dont Marc est dépourvu. Une force qui les situe plus près de l’étincelle de la vie ainsi que des autres, ce qui leur confère une capacité de dépassement que lui ne possède pas.
La temporalité du roman traverse successivement les années 1970, 1980, 1990, 2000 et 2010. Qu’avez-vous voulu saisir en inscrivant votre récit à la charnière de deux siècles intranquilles ?
De deux siècles, ou de deux millénaires. Peu de générations ont l’occasion de vivre un tel passage, et seuls les vivants d’aujourd’hui auront vécu cette bascule à la fois temporelle et touchant à nos manières d’être – ne serait-ce que par les basculements technologiques à l’œuvre, qui ont bouleversé les rapports sociaux. Dans ce livre, je tente de capter l’esprit d’un temps, et en particulier du passage de l’an 2000, qui date d’hier mais semble déjà lointain. En évoquant l’enthousiasme niais des débuts d’Internet, le mouvement musical de l’Eurodance ou encore le passage à l’euro, j’ai essayé de cerner ce moment où un futurisme festif laisse place à l’inquiétude, au pressentiment largement partagé d’une catastrophe à venir. De la sorte, j’ai tenté de faire entrer en résonance deux attentes, celle de Marc et celle de notre époque. En miroir au genre de la science-fiction post-apocalyptique, je situe Les Présences imparfaites comme un roman pré-apocalyptique.
Au Figaro, Marc Pépin a connu les années fastes et la crise qui leur a succédé. Le fait de narrer ses failles et ses imperfections relève-t-il d’une sorte de deuil de la littérature ? Autrement dit, ce roman peut-il se lire comme une méditation sur l’impossibilité de faire de l’écriture sa principale occupation, le centre de sa vie ?
Sur l’éternel débat consistant à savoir s’il faut conférer à la littérature le pouvoir de sauver le monde, Marc répond que l’écriture pourra lui permettre de réussir son échec. Cet échec, posé dès le début du roman et qui est le point de départ de sa confession, est irrémédiable. En déroulant à nouveau le fil de sa vie, l’introspection lui permet non pas de racheter son existence, mais de la retraverser grâce au langage – et ainsi de la revivre un peu. L’écriture n’aura donc pas été la principale occupation de sa vie, au sens où elle n’était pas réellement une vocation, mais elle apparaît comme un secours face à l’abîme, au suicide possible. Elle recouvre en quelque sorte tous les événements, heureux comme malheureux, brillants comme honteux, avec des mots. En affirmant d’emblée que cette confession n’a pas vocation à être publiée mais en la réalisant tout de même, Marc recherche donc un rapport de vérité avec l’écriture, le seul peut-être qu’il ait jamais eu. En ce sens, s’il y a un « deuil de la littérature » comme espace social et collectif, son geste même témoigne d’une foi dans le verbe. Comme un ultime pari que, si disparaît sa vie, il demeure au moins sa voix.