Un livre sur le Dynamo de Kyïv qui, à la fois personnel et informé, résonne avec la lutte actuelle des Ukrainiens contre l’invasion russe.
Édité dans la collection « Le club des écrivains » des éditions Médiapop, qui se propose de faire le tour de France (et d’Europe !) des clubs en compagnie d’écrivains définitivement acquis à la cause de leur équipe, ce livre émouvant et militant est consacré au FC Dynamo de Kyïv, le club phare de la ville natale de Nikol Dziub.
Un « D » brodé près du cœur
Si ce texte fait la part belle aux souvenirs personnels de l’auteure, il propose aussi toute une histoire de ce club de football qui fut d’abord la plus belle équipe de l’Union soviétique. Puis, dans l’ambiance désenchantée de l’après-URSS, c’est tout un pays qui a grandi au rythme des exploits du Dynamo. Avant que les supporters ne quittent le stade pour les rues et les tranchées, où plus d’un est mort un « D » brodé près du cœur. D’où le titre de ce livre, inattendu de la part d’une chercheuse en littérature comparée qui vit en France, mais tout à fait cohérent, quand on y réfléchit plus, avec son parcours : née à Kyïv à la fin des années 1980, elle est diplômée de l’Université Nationale Taras Chevtchenko, et donc très bien placée pour expliquer comment, avec sa génération, elle a appris le militantisme et le goût de l’indépendance face au pouvoir russe, avant de mettre en action, avec les supporters de son club, cette force et cet apprentissage dans la Révolution orange et les manifestations de Maïdan.
Dynamo vs Spartak
L’auteure, cependant, ne se pose pas en simple témoin de ce qu’elle a pu voir et vivre. Elle se fait aussi historienne, comme lorsqu’elle raconte le match Dynamo Kyïv-Spartak Moscou, le 20 septembre 1987 : « Je n’y étais pas, j’avais à peine quelques mois. Dynamo-Spartak, c’était, paraît-il, l’événement sportif phare en URSS. Ce jour-là, comme en 1956, ce ne sont pas que les joueurs qui se sont affrontés, mais les fans également. Le Spartak a gagné, et les blanc et bleu ont attaqué les bus qui ramenaient l’équipe et les supporters adverses à la gare. La presse s’est surexcitée et a fait la morale aux fans du Dynamo, selon la rhétorique professorale la plus conformiste. Les gens ordinaires aussi ont mal pris l’événement, réclamant la dissolution des groupes d’ultras, jugés trop amoraux et trop étrangers à la sainteté soviétique. […] La police avait été totalement prise au dépourvu par les agissements des supporters à l’extérieur du stade. Sur les photos, on voit des garçons et des filles arborant écharpes et drapeaux marqués d’un grand “D”. Mais la presse a oublié de montrer aussi les photos des fans du Spartak tabassant les supporters du Dynamo dans les rues de Kyïv avant le match. Rien n’est clair dans cette histoire, car les seuls témoins étaient également les acteurs des affrontements. »
Supporter un club et résister à l’impérialisme russe
Nikol Dziub explique très clairement la dimension politique et résistante des enjeux autour des matchs de football. Une dimension qui pourrait rester incompréhensible pour nous, de l’autre côté de l’ancien rideau de fer : « Dans ces pays qui ont traversé de multiples répressions humaines, culturelles et linguistiques, qui ont vécu de nombreuses annexions et invasions par le gouvernement central russe, dans ces pays réduits à un statut “périphérique” et “secondaire”, le football était le lieu où toutes sortes d’inégalité pouvaient être remises en cause. Le besoin de football était une des manifestations de l’esprit de résistance au pouvoir impérial. C’était la préservation de l’identité régionale ou nationale qui était en jeu, le sport étant une ressource pour construire un avenir indépendant. »
Avec ses amis supporters, l’auteure était prête à faire la queue toute la nuit pour acheter un billet pour certains matchs. Ses camarades lui avaient appris « une recette pour résister au sommeil : un stick de Nescafé dilué dans un demi-litre de bière. On parlait de tout, et on finissait toujours par soulever des sujets politiques que ni la télé ni la radio ne traitaient. C’était là, près des stades et de leurs caisses, que naissaient les premières étincelles des révoltes futures. »
Ce livre courageux qui nous rappelle que l’intime est politique défend ainsi des valeurs fondamentales de plus en plus menacées, en appelant à la résistance, comme le signale d’emblée sa belle dédicace : « À tous ceux qui ont lutté, par jeu, foi ou nécessité. »