Dans un ensemble d'écrits et de conférences datant de 2002-2005, Jacques Derrida applique son travail de déconstruction aux notions de justice, de démocratie et de raison.

Jacques Derrida (1930-2004) a profondément marqué la philosophie contemporaine en ébranlant les fondements de l’humanisme et de la métaphysique classiques. Son travail de déconstruction est le plus souvent abordé sous un angle ontologique (la mise en question des notions d’identité et de présence, notamment). Ainsi, la pensée derridienne est rarement envisagée dans son rapport au politique, comme si ses réflexions sur la communauté (la « société des frères et des amis »), notamment après Auschwitz, n’était pas, au fond, éminemment politique.

L’intérêt de l’ouvrage Force de loi, Voyous, Fichus tient précisément à ce déplacement : il rassemble plusieurs textes où la question politique devient explicite et centrale. Les titres eux-mêmes — loi, voyou, fichu — indiquent ce recentrement. « Force de loi » (1994) reprend une double conférence consacrée au droit et à la justice, initialement donnée sous le titre (traduit) « La déconstruction et la possibilité de la justice », et prolongée en 1990 par une réflexion sur « le nazisme et la solution finale » ; « Voyous » (2003) interroge les événements du 11 septembre ; « Fichus » (2001), enfin, est un discours prononcé à l’occasion de la réception du prix Theodor-W.-Adorno à Francfort — distinction attribuée auparavant à Jürgen Habermas, Pierre Boulez ou encore Jean-Luc Godard.

À travers ces textes, Derrida ne propose pas une théorie politique au sens classique, mais une interrogation sur les conditions mêmes du politique. La démocratie, notamment, y apparaît comme une exigence sans garantie : « l’injonction démocratique ne consiste ni à remettre à plus tard ni à se laisser régler, rassurer, apaiser ou consoler par un idéal ou une Idée régulatrice ». Il s’agit ainsi de soustraire la politique à l’illusion d’un « nous » homogène — sauf à reconduire l’usage autoritaire qu’en fait le pouvoir. Cette réflexion débouche sur un dilemme central : comment traiter ceux que l’on désigne comme « voyous », tout en maintenant une exigence d’hospitalité envers les exclus ?

Déconstruction et justice

La déconstruction a-t-elle quelque chose à dire sur la justice ? Son objectif n’est pas de supprimer les références et les exigences, mais de contester les stabilités — l’universel, le rationnel — tout ce qui prétend fixer des essences ou garantir des normes assurant identité et maîtrise. Dans cet ouvrage, elle opère doublement : comme déconstruction de la loi et de la justice, et comme appel à répondre de la justice que cette déconstruction rend pensable.
Derrida le formule avec précision : « La souffrance de la déconstruction, celle dont elle souffre ou celle dont souffrent ceux qu’elle fait souffrir, c’est peut-être l’absence de règle, de norme et de critère assuré », notamment lorsqu’il s’agit de distinguer sans équivoque le droit de la justice. On reconnaît ici le style de Derrida, mais surtout une méthode : il ne s’agit pas tant de juger les objets que d’interroger les conditions mêmes du jugement, en déplaçant les oppositions courantes.

Ainsi, Derrida revient sur une conception classique du droit comme « force autorisée », c’est-à-dire une force qui se justifie ou se voit autorisée à s’exercer. Mais il ajoute, avec finesse : « même si cette justification peut être jugée injuste ou injustifiable ».

La déconstruction procède enfin par un pas de côté, refusant à la fois les substantialismes et les dérives irrationalistes. Contrairement à certaines caricatures, elle ne consiste pas à nier l’existence de la justice au motif qu’elle serait liée à la force. Elle travaille plutôt à déstabiliser les oppositions binaires (bien/mal, sujet/objet, etc.), en en faisant apparaître les paradoxes.

La raison en question

Cette position gagne en ampleur dans le texte « Téléologie et architectonique » (2002), qui examine l’expression « Sauver l’honneur de la raison », empruntée à Kant. Derrida y inscrit sa réflexion dans un contexte philosophique marqué par la persistance de Martin Heidegger et par les débats contemporains sur « la puissance du rationnel » — selon la formule de Dominique Janicaud.

En se concentrant sur la raison — son autorité comme son intérêt — Derrida dialogue avec Kant, pour qui la raison humaine possède une structure architectonique. Cette problématique traverse également la Krisis de Edmund Husserl, comme le remarque Derrida. Il pose alors la question : de quel « intérêt de la raison » pouvons-nous encore nous réclamer, à une époque où les idéaux d’unité surplombante ont cédé la place à des rationalités plurielles ? Contre les ambitions systématiques, il s’agit de reconnaître la diversité des régions ontologiques, des cadres axiologiques et des institutions, chacune inscrite dans sa propre historicité.

Notre pensée est désormais indissociable de ces rationalités plurielles, qui résistent à toute unification architectonique dès lors que celle-ci impose une violence à l’hétérogène. D’où la question décisive : faut-il contester toute autorité maîtresse et totalisante ?

Les dérives de la raison

Derrida refuse pourtant toute assimilation à l’irrationalisme. Celui-ci, insiste-t-il, naît au cœur même de la raison. En suivant plus précisément Husserl, il montre que l’irrationalisme procède d’un usage dévoyé et amnésique de la raison. Ce détournement est lié notamment à la spécialisation des savoirs : détachés de l’unité architectonique, ils tendent à se refermer en « ontologies régionales » autonomes.

À cet égard, la lecture de cet ouvrage demeure essentielle. Avec le recul, on mesure combien ces analyses conservent leur actualité : la question des Lumières, en particulier, ne peut se réduire à leur simple dénigrement. Derrida, pour sa part, ne cherche ni à disqualifier ni à sacraliser la raison. Il rappelle plutôt la nécessité de ne pas neutraliser l’irruption imprévisible et incalculable de l’altérité — de ce qui vient, ou de celui qui vient. Sans cette ouverture, rien n’advient plus. Et c’est peut-être là que se joue, en fin de compte, le destin des « fichus ».