À travers un dialogue inspiré des Lumières, Pascal Engel interroge la transmission des savoirs scientifiques et plaide pour une véritable formation de l’esprit critique et du désir de vérité.

La diffusion des connaissances scientifiques relève essentiellement, dans notre société, de l’enseignement et de l’éducation ; mais d’autres médiations se sont développées, telles que le journalisme scientifique, les conférences publiques, les films de vulgarisation, etc. Toutes sont confrontées, au-delà des contenus qu’ils diffusent, à des problèmes d’ordre épistémologiques, qui impliquent une théorie générale de la connaissance — parfois appelée « philosophie des sciences ». Ainsi, comment enseigner les découvertes de Galilée si l’on n’apprend pas simultanément à distinguer expérience et expérimentation, opinion et vérité, etc. ?

Mais au-delà de la transmission des contenus scientifiques, une autre question se pose aujourd’hui : par quels moyens obtenir l’adhésion à ces connaissances, au-delà de leur simple intégration dans les savoirs — qu’elle soit architectonique ou dispersée ? Il semble en effet que nous assistions à un déclassement de la notion même de vérité de son statut traditionnel.

C’est la raison pour laquelle le philosophe Pascal Engel propose de se pencher sur la manière dont on construit un désir de savoir, un désir du vrai, ainsi que sur les questions fondamentales d’épistémologie que cela engage. Dans son ouvrage Épistémologie pour une Marquise, il croise en ce sens des discussions sur la diffusion des connaissances, sur le contenu des savoirs scientifiques et sur la formation de l’esprit scientifique. Car, trop souvent, les connaissances circulent sans que soient examinés leurs modes de production — et plus rarement encore sans qu’une véritable formation de l’esprit critique soit assurée.

Une forme accessible

L’auteur adopte pour ce faire une forme originale, empruntée aux XVIIe et XVIIIe siècle : celle du dialogue scientifique. Plus précisément, il met en scène un échange avec une « marquise » (en référence à l’Entretien sur la pluralité des mondes de Fontenelle), dont la position de profane rend nécessaire une exposition claire et progressive des questions abordées. D’autres références viennent à l’esprit : celle de René Descartes écrivant à la princesse Élisabeth de Bohême ou dialoguant avec Christine de Suède, ou celle de Voltaire fréquentant Madame du Deffand. Engel s’inscrit dans cette tradition, à travers les figures du docteur d’E** et de la marquise d’U**, conversant à la campagne.

Engel affirme que le but de ce dispositif est de s’adresser à des lecteurs qui, pour ainsi dire, ne conçoivent que ce qu’ils ne peuvent se dispenser de concevoir et qui n’acceptent pas ce qu’ils ne peuvent pas concevoir. Cette formule marque la distance de l’auteur avec une certaine volonté de vulgarisation à tout prix — critiquant au passage certains ouvrages qui, au nom de la « vulgarisation », simplifient excessivement leur propos. Or, rappelle-t-il, ni Aristote, ni Kant, ni Hume n’ont écrit des œuvres « populaires ». Cela n’empêche pas de chercher à rendre accessibles des contenus exigeants — sans les dénaturer.

Une autre question surgit alors : faut-il être scientifique pour faire de la philosophie des sciences ? Engel reconnaît lui-même ne pas posséder une culture scientifique exhaustive. Mais, là encore, cela n’empêche pas que l’épistémologie s’étende au-delà des seuls scientifiques.

Au cœur des débats épistémologiques

Abordant ainsi les problématiques classiques et contemporaines de l’épistémologie et des rapports entre philosophie et sciences, les quelques vingt entretiens composant l’ouvrage couvrent un large éventail de thèmes, que l’on peut regrouper en trois catégories.

Premièrement, des dialogues portant sur des notions fondamentales telles que l’expérience, la nature, la loi, le hasard, les probabilités, etc., mais aussi sur des oppositions classiques telles que science et religion, norme et nature, science et technique. Faut-il privilégier le divin, la raison ou l’expérience ? Les faits sont-ils donnés ou construits ? Quelle est la place de la vérité ?

Deuxièmement, des discussions ancrées dans des problématiques contemporaines : notion de fait, ordre et désordre, contingence des lois naturelles, « chats quantiques », réalité des nombres.

Troisièmement, des échanges plus transversaux, à la croisée du sens commun, de la philosophie et des sciences : langage animal, sociétés animales, génétique, etc. Contrairement à ce qu’affirme parfois Engel, les philosophes n’ont pas déserté ces terrains : les librairies regorgent d’ouvrages sur ces sujets. En revanche, ces questions restent profondément controversées — et à juste titre.

Peut-être manque-t-il néanmoins, dans ces entretiens, une réflexion plus approfondie sur le pouvoir du savoir lui-même : pouvoir de connaître, mais aussi pouvoir d’agir. On pourrait également interroger le rôle de l’art et de la littérature, capables de contester la réduction du savoir à la rationalité technique.

Science et fiction

Une question centrale traverse les dialogues entre la marquise et le docteur : l’activité scientifique consiste-t-elle à traduire en langage savant ce que la nature nous donne à voir, ou à construire des modèles — voire des fictions ? Le terme de « fiction » doit ici être entendu en un sens fort, sans être assimilé à une illusion. La marquise insiste ainsi sur le rôle que peuvent jouer certaines fictions dans la connaissance scientifique.

L’exemple des nombres imaginaires en mathématiques est évoqué — peut-être un peu rapidement. Ces entités fictives ne sont ni vraies ni fausses au sens classique. La réflexion rejoint alors celle de Platon sur les entités non existantes, ou encore les théories postulant l’existence de mondes distincts.

La discussion est menée avec finesse, dans la continuité des dialogues précédents. Mais elle révèle aussi une limite : Engel semble parfois s’enfermer dans une conception de l’épistémologie qui sous-estime le fait que les sciences contemporaines ne se réduisent pas à l’expérimentation. Cela dit, il évite l’écueil du positivisme strict, qui ferait du savant le seul détenteur du savoir. Il défend au contraire un rationalisme fécond — comme dans son Manuel rationaliste de survie (2022) — capable de résister aux dérives pseudo-philosophiques.