L’Atlas d’outre-mer, co-dirigé par J.-C. Gay et F. Constant, apporte un nouveau regard sur ces espaces mal connus, en interrogeant leur diversité, et leur place au sein de la dynamique mondiale.

Les outre-mer sont souvent réduits à l’image de « confettis » d’empire. Pourtant, ils sont animés par des dynamiques propres, et apparaissent comme un laboratoire de nombreux enjeux globaux. L'Atlas d'outre-mer, co-dirigé par Jean-Christophe Gay et Fred Constant, présente ces espaces au prisme de leur diversité planétaire et historique, et montre que ces territoires ne sont pas propres à la France, mais qu’ils sont bien le produit d’une domination coloniale. Par un jeu d’échelles, avec des cartes générales, des graphiques, des schémas, des frises chronologiques, et en faisant des zooms sur des lieux précis emblématiques de certaines situations, les auteurs de cet atlas ont cherché à montrer les ressemblances, et les différences, entre les diverses entités de l’outre-mer. Le géographe Jean-Christophe Gay revient pour Nonfiction sur les spécificités de ces espaces et leurs défis contemporains.

Nonfiction.fr : Vous dirigez, avec Fred Constant un atlas des outre-mer. Comment est née l’idée de cet ouvrage et pourquoi avoir opté pour le collectif ?

Jean-Christophe Gay : C’était vraiment un ouvrage qui manquait, car c’est la première fois que tous les outre-mer sont réunis dans un atlas, sachant qu’il existait des atlas, plus ou moins anciens, de chaque outre-mer. L’ouvrage met à disposition du grand public et des spécialistes un ensemble de données qui sont difficiles d’accès. C’est un outil à destination des étudiants, des enseignants, des passionnés, mais aussi des décideurs d’outre-mer, et aussi à l’attention du public hexagonal, car ces territoires sont méconnus, et sont l'objet de visions caricaturales, de préjugés et de stéréotypes, y compris dans le milieu scolaire ou universitaire. C'est aussi un ouvrage à destination des personnes vivant en outre-mer, qui méconnaissent spectaculairement les collectivités dans lesquelles elles ne vivent pas. Nous avons opté pour une codirection car avec Fred Constant nous sommes complémentaires. Il est professeur de science politique et moi de géographie, lui spécialiste de la Caraïbe et moi plus compétent sur le Pacifique et l’océan Indien. Nous tenions également à ce que plusieurs contributeurs travaillent ou soient originaires ce ces territoires.

Vous avez consacré de nombreux ouvrages aux outre-mer. Après plusieurs décennies de travail sur le sujet, quels sont les angles morts ou les idées reçues que cet ouvrage cherche à corriger ou à compléter ?

Nous montrons que la notion d’ « outre-mer » est une notion exogène, étrangère à ceux qui en sont originaires. Quand on parle d’outre-mer aujourd’hui, c’est un regard du centre vers la périphérie, du dominant sur le dominé. Vu de Guyane, c’est l’Europe qui est outre-mer ! Se dire « ultramarin » relève d’un « hexagocentrisme », créant une identité chimérique que beaucoup rejettent. D’ailleurs, le terme « métropole » est remis en question, parce qu’exprimant l’idée de domination, celle d’un État, la « mère-patrie », sur ses territoires « extérieurs », « lointains » et exotisés. L’emploi d’« Hexagone » à sa place cherche à dissimuler cette réalité. En 2018, des députés ont déposé un amendement pour que ce terme soit remplacé par « France hexagonale » dans la Constitution. Nous avons été très attentifs à ces questions lexicales car elles sont capitales et beaucoup de mots gravitant autour de ces espaces sont piégés, cela fait l’objet de la première partie de mon ouvrage réédité en janvier 2026 chez Armand Colin La France d’outre-mer, terres éparses, sociétés vivantes. D’ailleurs, nous proposons d’autres termes tels que pays, territoires trans-océaniques, juridictions insulaires non souveraines, pour nous démarquer des connotations coloniales des termes « métropole » et « outre-mer ».

Les outre-mer sont extrêmement divers en termes d’environnements, de réalités territoriales, de statuts administratifs et politiques. Peut-on néanmoins identifier un certain nombre de points communs ?

Si les outre-mer ne sont plus en théorie des colonies, les héritages de la période coloniale sont encore très forts. Il suffit de regarder leur organisation spatiale, avec dans chacun l’émergence d’une capitale faisant le lien avec Paris, la structure extravertie de l’agriculture, avec une domination toujours d’actualité des cultures d’exportation très subventionnées avec l’Hexagone pour principal partenaire, alors que la demande locale en fruits et légumes est forte et impose des importations, le système des surrémunérations qui s’explique par le grand isolement et les conditions de vie difficiles dans les colonies et qui n’a pas été révisé, la persistance de groupes sociaux qui se sont enrichis au temps de la colonisation et de l’esclavage (Békés…) et qui continuent de dominer certains territoires…

Entre recherche d’autonomie, changements globaux et inégalités, quels sont les principaux défis auxquels les territoires d’outre-mer sont confrontés ?

Je crois qu’il est désormais urgent de redéfinir le lien à l’Hexagone, mais, hélas les négociations se focalisent sur les évolutions institutionnelles alors que le cœur du problème est économique avec la non-compétitivité des outre-mer, spécialement dans le secteur touristique. La « solidarité nationale » n’est plus capable de répondre aux défis des inégalités sociales, de la vie chère qui embrasent depuis trois décennies les outre-mer. Il y a aussi la question de la place et du rôle des peuples autochtones (Amérindiens, Mahorais, Polynésiens, Wallisiens, Futuniens et Kanak) au sein des institutions françaises qui va se poser avec la montée des sentiments autonomistes ou le renouveau culturel que connaissent ces communautés.  

Beaucoup de travaux sur le sujet ont tendance à ne penser l’outre-mer que par sa dialectique avec la métropole. Or, l’échelle régionale témoigne d’une recomposition des rapports de force. Comment êtes-vous parvenu à éviter, dans l’atlas, l’écueil d’un regard « métropolo-centré » ?

D’abord, comme je viens de l’expliquer, par le choix du lexique. Ensuite, en débutant l’ouvrage par une approche internationale des outre-mer, en évoquant l’outre-mer étatsunien, néerlandais, britannique ou européen en général. Il y a aussi une double page sur la question de l’outre-mer français dans les organisations régionales. Plus généralement, il s’agit de prendre en compte les effets de voisinage, avec l’influence de la Chine dans le Pacifique et les nouvelles Routes de la soie.

Le Groenland a été au centre des tensions américano-européennes au cours du mois de janvier 2026. Comment les problématiques de l’atlas permettent-elles d’éclairer cet épisode diplomatique ?

On peut faire un parallèle entre la Nouvelle-Calédonie et le Groenland. Ce sont deux territoires qui ne sont qu’associés à l’Union européenne, en ayant le statut de Pays et territoire d’outre-mer (PTOM). Les États-Unis ne revendiquent donc pas un territoire de l’espace communautaire ! Par les accords de Matignon (1988) et de Nouméa (1998) la Nouvelle-Calédonie a été dotée d’un statut dérogatoire ainsi que transitoire au sein de la République française. Ils l’ont également placée sur la voie de l’autodétermination, à l’instar du Groenland vis-à-vis du Danemark, avec un dispositif souple de transfert de compétences, qui reconnaît aux Groenlandais le droit à l’autodétermination. Les ombres de la colonisation et les ressources minières renforcent leurs ressemblances, avec des relations compliquées vis-à-vis de leur métropole ou des enjeux économiques importants attirant le regard des grandes puissances et favorisant les tendances indépendantistes avec la perspective de viabilité économique.