Myriam Anissimov, dont le prochain livre est à paraître chez Grasset, revient sur le départ d'Olivier Nora et les réactions qui ont suivi.

Mercredi 13 avril, Olivier Nora, président-directeur général des Éditions Grasset depuis 26 ans, a été convoqué par Arnaud Lagardère au siège de Louis Hachette Group parce qu’il avait non seulement refusé de publier de façon précipitée, au mois de juin, le livre de Boualem Sansal, dont la venue dans la Maison, était un fait accompli, mais plus encore à cause de son refus d’accueillir Rome, le roman de Nicolas Diat, qui a édité la biographie de Jordan Bardella.

Olivier Nora a demandé à Arnaud Lagardère si cette convocation signifiait son licenciement. C’était bien le cas ; il était sur le champ remplacé par Jean-Christophe Thierry, directeur général délégué d’Hachette Livres.

Le 14 avril, je me trouvais aux côtés d’Olivier Nora, avec lequel j’ai travaillé en parfaite harmonie et liberté pendant une année et demi, pour présenter mon livre, dont la parution est prévue le 26 août. J’avais senti l’atmosphère bizarrement solennelle, la voix de Nora feutrée, mais calme.

En quittant le lieu de cette prestation rituelle, d’un petit quart d’heure, j’appris, dans un taxi, que mon éditeur ne l’était plus, selon les ordres de Vincent Bolloré, propriétaire de Grasset. Ainsi, qu’il l’a écrit dans son hebdomadaire Le JDD, Vincent Bolloré est « chez lui ».

J’étais bouleversée et désorientée. Mais bientôt j’appris que je n’étais pas seule, et que 200 auteurs de la maison signaient un manifeste pour s’indigner de l’éviction brutale de leur éditeur et signifier qu’ils ne publieraient plus chez Grasset.

Un quart de siècle auparavant, lorsqu’il avait pris la direction des Éditions Grasset, on avait assuré à Olivier Nora qu’il aurait toute liberté de publier. Ce ne fut pas le cas.

On sait que les despotes utilisent la manière forte pour mettre au pas les artistes et les intellectuels. Le 15 février 1961, trois agents du KGB sonnèrent à la porte du grand écrivain Vassili Grossman. Ils dirent à son épouse, terrorisée, qu’ils étaient venus, selon leurs propres termes, « arrêter le manuscrit » de Vie et Destin.  Grossman, cardiaque, fit un malaise. On lui administra des médicaments. Puis, les agents du KGB lui dirent de passer son pardessus et de les suivre. Livide, Grossman pensa qu’on l’emmenait à la Loubianka. Mais non, le rassura-t-on, on ne le tuerait pas. Dans une heure et demi, lorsqu’on aurait saisi chez les secrétaires tous les états du manuscrit et les rubans encreurs des machines à écrire, on le ramènerait chez lui. Il rentra et téléphona d’une voix à peine audible au poète Semion Lipkine, son ami de toujours, et prononça ces paroles : « J’ai été étranglé sous une porte cochère. » De fait, l’URSS avait si peur des écrivains, que Iouri Andropov, président du KGB, qui reçut finalement Vassili Grossman, lui affirma que son roman était « une bombe atomique contre l’URSS ».

Nous n’en sommes pas encore là, mais où allons-nous ? Il n’est plus nécessaire d’utiliser des gros bras pour neutraliser un grand éditeur. On le convoque, et on le fout dehors. Reste la coquille vide, les murs des Éditions Grasset. Mais qu’est-ce que le corps sans l’âme ? Sans Nora et ses auteurs ?

Vincent Bolloré a tenu à expliquer dans les pages du Journal du Dimanche, également sa propriété, qu’il était tout à fait fondé à remercier Olivier Nora parce que chez Grasset, il est chez lui. Plus consternante, sur la même page, la philippique de Pascal Meynadier, qui qualifie Olivier Nora et ses auteurs de « clique ».  On peut encore lire les mots : « affidés », « droite cocaïne », « homme de réseau par naissance », l’utilisation du mot yiddish Mensch, pour faire comprendre au lecteur que Nora est né au sein d’une famille juive. On croirait lire Gringoire ou Je suis partout. L’attaque ad hominem est accompagnée de nombreuses photos, désignant les coupables. Nous ne sommes plus qu’à quelques coudées de l’Exposition du Palais Berlitz, en 1941.

Le pouvoir d’Olivier Nora était une illusion. Les rapports de pouvoir dont le but est de contrôler les éditeurs, leurs livres et leurs lecteurs est devenu une réalité. Les groupes éditoriaux puissants sont prêts à dénaturer les fonctions éditoriales et méprisent aussi les écrivains. Les maisons d’édition se voient ainsi privées de leur vocation initiale.