L’auteur d’une nouvelle traduction de Sherlock Holmes revient sur les enjeux du passage de l’anglais au français.

* Ce livre a également fait l'objet d'un compte rendu.

Nonfiction : Dans votre travail de traduction des Aventures de Sherlock Holmes, comment avez-vous abordé la restitution du style d'Arthur Conan Doyle, notamment l’équilibre entre précision scientifique et fluidité narrative ?

Gilles Robel : Doyle écrit dans une langue de facture classique, très élégante, d’une grande concision et avec une redoutable efficacité narrative. Elle se caractérise, comme souvent en anglais, par sa grande densité syntaxique, son caractère très visuel et une prédominance de termes concrets. S’ajoute à cela un ton et un registre très spécifique, celui du gentleman britannique courtois mais réservé, un respect des conventions, un sens particulier de l’ironie, un usage fréquent de l’understatement, des distinctions sociales très fines et des expressions idiomatiques abondantes. Pour toutes ces raisons, Doyle n’est pas facile à traduire en français.

J’ai pris le parti de restituer le plus fidèlement possible la langue de l’époque en évitant les termes anachroniques, pour éviter de prêter à l’auteur des idées qui lui sont étrangères. Le choix, conscient ou non, de moderniser les textes se rencontre dans nombre de traductions, mais ces anachronismes dans les textes classiques me font l’effet de fenêtres en PVC sur un monument historique : elles le défigurent ! À titre d’exemple, dans une traduction parue en 2023, le titre « A Case of Identity » est traduit par « Énigme identitaire ». Or l’adjectif « identitaire » n’apparaît qu’en 1975 et possède des connotations sociales et politiques très éloignées des préoccupations de Doyle. À l’inverse, il existe des anglicismes qui étaient employés à l’époque et ne sont plus compris aujourd’hui : c’est notamment le cas des noms de voitures hippomobiles qui jouent un rôle important dans les intrigues. J’ai veillé à conserver ces termes (un hansom, un brougham, un dog-cart…) tout en les explicitant en note car chaque véhicule a sa spécificité qui était bien connue des lecteurs de l’époque. Se contenter d’écrire « fiacre » ou « calèche », comme on le voit trop souvent, c’est ôter au texte sa saveur et sa précision scientifique.

Les nouvelles de Sherlock Holmes sont fortement ancrées dans le contexte culturel et social de l’Angleterre victorienne : quels choix avez-vous opérés pour rendre ces réalités accessibles au lecteur contemporain sans en atténuer l’étrangeté historique ?

Cette traduction est également une édition critique. L’appareil critique est là pour donner au lecteur des clés de compréhension du contexte, qu’il s’agisse de l’introduction de près de 50 pages, des cinq index ou des notes de bas de page. Ces dernières ont l’avantage, par rapport aux notes de fin d’ouvrage, d’interrompre le moins possible le plaisir de la lecture. Il est possible de considérer les Aventures comme de simples divertissements, mais Doyle était passionné par le roman historique et je pense qu’il fait aussi un peu œuvre d’historien dans les récits holmésiens. On trouve ainsi de nombreuses références à la condition des femmes, au progrès technologique, à l’Empire britannique, à l’ordre social victorien, à la justice ou encore à l’expansion de la ville de Londres, qui sont toutes explicitées dans cette édition. L’étrangeté historique, ou la couleur locale, sont préservés dans les choix de traduction. J’ai tenu à conserver en anglais toutes les unités de mesure, mais aussi les noms de lieux et d’institutions, contrairement à d’autres traductions. Et j’ai attaché une importance particulière à la question de la valeur des choses, qui est omniprésente dans les récits. Tout en conservant les unités monétaires anglaises, dans leur diversité et leur complexité (de la guinée à la demi-couronne en passant par les shillings), j’ai indiqué en note les montants convertis dans des valeurs actuelles. Quand on sait que 50 guinées équivalaient à un an de revenu pour un ouvrier qualifié, ou à 4 000 euros actuels, on comprend mieux que le jeune ingénieur impécunieux qui est le héros du « Pouce de l’ingénieur » accepte le travail d’une nuit que lui propose un individu particulièrement louche. Pour le lecteur de l’époque, ces valeurs tombaient sous le sens ; aussi faut-il placer le lecteur actuel dans la même position. Aucune édition française ne le fait.

La langue de Conan Doyle joue souvent sur des nuances d’observation et de déduction : quelles difficultés spécifiques avez-vous rencontrées dans la traduction des raisonnements de Holmes, et comment les avez-vous résolues ?

Il y a des difficultés de plusieurs ordres. Certaines tiennent à la rapidité avec laquelle Doyle rédigea les nouvelles et à leur mode de parution simultanée dans des périodiques au Royaume-Uni et aux États-Unis. Il en résulte un certain nombre de variantes, d’erreurs et d’incohérences qui n’ont jamais été corrigées par l’auteur. Il revient à l’éditeur scientifique et au traducteur de le faire, sans gommer ces incohérences mais en les signalant en note. A titre d’exemples, l’épouse de John Watson se trompe sur le prénom de son propre mari dans « L’Homme à la lèvre retroussée » ou la chronologie du récit est erronée dans « La Ligue des rouquins ». D’autres difficultés tiennent à l’emploi d’expressions figées qui sont parfois difficiles à rendre en français. Un bon exemple est l’expression « jumping a claim » que le héros de la nouvelle « L’Aristocrate célibataire » – noble désargenté qui épouse une jeune héritière américaine sans éducation – entend sa jeune épouse prononcer, sans en comprendre le sens. Elle fait référence à l’appropriation de concessions minières lors des ruées vers l’or aux États-Unis. Il fallait trouver une expression suffisamment argotique pour qu’un homme du rang de Lord St Simon n’en comprenne pas le sens, mais qu’elle soit assez transparente pour le lecteur. Je l’ai rendue par « souffler l’affaire. » Certains traducteurs l’ont traduite plus littéralement par « piquer une concession », mais alors on peine à croire que Lord St Simon ne parvienne à la comprendre, tandis qu’un autre traducteur (André Algarron alias Bernard Tourville chez Bouquins – Robert Laffont) s’abstient purement et simplement de la traduire, quitte à modifier le texte original pour dissimuler cette omission.

Dans quelle mesure votre traduction s’inscrit-elle dans une tradition existante de traductions françaises de Sherlock Holmes, et avez-vous cherché à vous en démarquer sur certains points précis ?

Ma traduction s’inscrit bien sûr dans la longue lignée de traductions antérieures. Mais elle s’en démarque aussi, parce que les normes de traduction évoluent, parce qu’il existe différentes écoles de traduction — notamment entre « sourciers » et « ciblistes » — et parce que les traducteurs ne posent pas nécessairement les mêmes grands principes de départ. Ajoutons à cela les aptitudes du traducteur et une part de subjectivité car s’il existe des techniques de traduction, celle-ci reste avant tout un art. On trouve des différences notables entre les traductions françaises, et il est frappant de constater que la traduction la plus répandue, celle de Tourville, est également la moins satisfaisante. Pour ne donner qu’un seul exemple de ces différences, Doyle donne vie à des personnages qui appartiennent à des milieux sociaux très divers, et les niveaux de langue ne sont pas toujours bien restitués en traduction. Ainsi, toujours dans « Le pouce de l’ingénieur », une Allemande essaie d’avertir le jeune ingénieur des dangers qui le menacent. Elle s’exprime dans un anglais balbutiant : « I would go » , said she, trying hard, as it seemed to me, to speak calmly. « I would go. I should not stay here. There is no good for you to do. » Ce passage est traduit chez Robert Laffont par : « À votre place, je m’en irais ! dit-elle en s’efforçant au calme. Je m’en irais ! Je ne resterais pas ici ! Il n’y a rien de bon à faire pour vous.  » Et dans La Pléiade : « Si j’étais vous, je partirais », dit-elle en s’efforçant, me semblait-il, de parler calmement. « Je m’en irais. Je ne resterais pas ici. Vous n’avez rien de bon à faire ici. » Dans les deux cas, elle s’exprime dans un français impeccable, maîtrise la conjugaison du verbe aller au conditionnel, et les traducteurs ajoutent « à votre place » ou « si j’étais vous », et évitent les répétitions pour fluidifier le texte. Dans ma traduction, j’ai conservé des fautes de grammaire et une syntaxe allemande : « “Je partirais”, dit-elle, tout en paraissant faire de grands efforts pour garder son calme. “Moi, je partirais. Je resterais pas ici. Il n’y a rien de bon pour vous, de faire, ici." » Tout le défi est de réussir à traduire sans trahir.