Dans ce neuvième numéro, Thierry, Amaury, Mickaël, enseignants à Saint-Nazaire racontent ce que l’école montre de la ville
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Thierry, professeur des écoles, Amaury, professeur d’histoire-géo au Lycée A. Briand, Mickaël, enseignants au Lycée Expérimental.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire ».
« C’est tout un travail d’aller vers les familles, et c’est très difficile » (Thierry, directeur d’école dans un Réseau d’Éducation Prioritaire)
Quand je suis arrivé, on était une école de quartier, les enseignants connaissaient les familles. Certaines étaient installées depuis longtemps. Nous avions même des enfants de ceux qui avaient été scolarisés à Léon Blum. Depuis, il y a eu une accélération de la rotation dans les logements. Dès qu’il y a une meilleure aisance financière, les foyers font construire à Donges ou à Montoir. Au fil des années, nous perdons ceux qui ont les moyens de concrétiser leurs projets. Les familles qui demeurent en pavillon, quant à elles, scolarisent rarement leurs enfants dans le public.

Ce turn-over a changé la vie de l’école et les rapports de l’école avec le quartier. Avec les parents, je trouve qu’on est beaucoup moins reconnus. Il faut avoir bien en tête que, pour nous, c’est tout un travail d’aller vers les familles. Et que c’est très difficile. […] Il y a une méfiance, une crainte de la part des familles, peut-être aussi une mauvaise expérience de leur propre scolarité. Résoudre cette difficulté est vraiment un travail à long terme. Il ne suffit pas d’aller aborder les gens. C’est au fur et à mesure de la scolarisation de l’enfant, ou des enfants, que les craintes s’estompent et que des parents viennent. Mais la moitié des élèves nous quittent avant que cette confiance ne soit établie.
De ce que j’ai pu constater, cette difficulté n’est pas spécifique aux familles des enfants non-francophones ou immigrés. Il s’agit plutôt d’une distance entre la culture ouvrière d’aujourd’hui et celle de l’école. La culture ouvrière a beaucoup évolué. Il y a quelques années, ou quelques décennies, il y avait un investissement dans l’école, un espoir, une reconnaissance de son rôle et donc de notre travail. C’est peut-être l’espoir social qui s’est perdu.
C’est probablement lié aussi aux types d’emplois offerts à ces populations sur le bassin de Saint-Nazaire. Les gens n’habitent pas à la Trébale par choix, mais parce que les loyers y sont les plus bas. Sur la partie Bouletterie-Chesnaie, il y a eu une transformation énorme, avec la destruction de quelques tours et la réorganisation des rues. La politique publique a été d’y implanter des constructions privatives pour ne pas avoir que des HLM. Il se trouve que les logements du quartier de la Trébale, autour de mon école, sont parmi les plus anciens. Ils n’ont pas encore été rénovés. Ce sont donc les moins chers. Par ricochet, les plus démunis viennent ici.
Certains arrivent pour un projet de travail. D’autres sont accueillis dans des appartements qui appartiennent à des associations. Ils peuvent avoir le sentiment de ne pas être installés. Les gens sont en situation instable, transitoire, peut-être avec des passés difficiles, des relations compliquées avec l’école. C’est ce que je ressens.

Heureusement, mon école n’est pas isolée. Elle appartient à un réseau auquel je consacre beaucoup de temps, même si cette partie de mon travail est un peu invisible. Je vais surtout y chercher de l’aide pour les élèves auprès des maisons de quartier – qui sont assez vivantes – de l’AFEV, ou du projet de réussite éducative mis en place par la mairie […] C’est comme cela que la maison de quartier vient maintenant tous les jeudis matin devant l’école pour animer la « pause-café des parents ».
Nous ne sommes pas encore parvenus à ce que les parents viennent y chercher des informations sur et autour de l’école, mais ce rendez-vous marche bien. Des mamans s’y retrouvent et discutent, ce qui est déjà une très bonne chose. De notre côté, nous essayons de faire entrer les familles dans l’école autour de quelques événements comme la fête de l’école, ou des activités comme la chorale. Cette dernière fait partie de l’enseignement et des programmes de l’école […] La chorale est portée par la structure de l’Amicale Laïque qui existe depuis longtemps et a beaucoup fait pour le quartier. Si, aujourd’hui, il y a des clubs de basket, de ping-pong, d’échecs c’est parce qu’elle les a créés il y a une trentaine d’années. C’est cela aussi, l’héritage d’un engagement de la culture ouvrière dans l’école. Les habitants de Saint-Nazaire étaient liés par un sentiment d’appartenance à cette culture commune. Les Amicales Laïques en étaient l’expression.
Aujourd’hui, j’observe que ce sentiment est en perte de vitesse, comme les relations entre voisins, dans la population que je fréquente : les familles avec des enfants de 6 à 12 ans. Il me semble aussi que leurs emplois ont changé. Les gens travaillent sur des sites multiples et n’ont donc plus un lieu pour construire et entretenir cette culture commune comme cela a pu être le cas aux chantiers navals. […] Pour la fête annuelle de l’école, nous ne savons jamais si nous aurons de l’aide. Bien qu’au final nous parvenions toujours à en rattraper quelques-uns pour que la fête ait lieu. Et elle est très fréquentée. En revanche, quand nous avons fait des ventes de gâteaux, il y a eu une vraie participation pour cuisiner, apporter des pâtisseries ; et quelques mamans ont tenu le stand. Ce sont des choses comme cela qui permettent d’avoir un lien régulier entre les familles et les enseignants.
Quand les lycéens découvrent leur ville (Amaury, professeur d’Histoire et Géographie au lycée Aristide Briand de Saint-Nazaire)
J’enseigne l’Histoire et la Géographie au lycée Aristide Briand de Saint-Nazaire. Depuis les salles de classe orientées au sud, j’aperçois les portiques des Chantiers de l’Atlantique. Contrairement à beaucoup d’endroits en France où les gens s’imaginent que toutes les usines ont été délocalisées en Chine, ici, les élèves voient l’industrie. […]
Lorsque j’aborde les questions au programme d’histoire et géo, comme l’urbanisme, l’industrialisation ou la Seconde Guerre mondiale, le cas de Saint-Nazaire s’impose comme une évidence. Les élèves comprennent ce que le mot industrialisation veut dire, ils ont la possibilité de voir l’ancienne base sous-marine, les traces de la guerre et du passé. Or, la seule chose que, bien souvent, ils connaissent de Saint-Nazaire c’est le lycée et ses alentours, le Super-U voisin où ils vont acheter leur Coca, et le trajet qui va de chez eux à la Cité scolaire. En fait, certains n’ont strictement aucune perception de la ville, de l’espace, de l’estuaire. Ils visualisent leur ligne de bus et ont une représentation des endroits qu’elle traverse, et c’est à peu près tout. Donc, à chaque rentrée, dans le cadre des « groupes de spécialités », nous organisons avec des collègues une sortie « découverte de la ville ». […]

La question est de comprendre comment est pensée une ville, comment a été conçu son aménagement, comment on projette ses aménagements futurs. L’an dernier, la sortie nous a conduits de la base sous-marine et du quartier de l’ancienne gare transformée en théâtre jusqu’au front de mer et au Jardin des plantes en passant par le Petit-Maroc où se situait le bourg primitif. Ils ont pu voir le monument dédié au commerce triangulaire, la stèle commémorative de l’attaque du commando de 1942, le monument dédié au débarquement des troupes américaines en 1917, la statue du « Soldat de l’an 2 ». Ils ont distingué les lieux épargnés par la guerre, les lieux reconstruits, et commencé à poser les jalons historiques qui les relient. Ils se rendent compte que l’absence de patrimoine historique ancien, puisqu’il n’y a pas de quartier médiéval et très peu de monuments antérieurs à 1835, raconte quelque chose.
Saint-Nazaire est une ville du XIXe siècle, édifiée de toutes pièces autour des bassins du port voulu par Napoléon Ier, puis autour de la construction navale implantée à Saint-Nazaire, sous le Second Empire, par les frères Pereire, banquiers industriels qui sont par ailleurs au programme d’histoire de la classe de première. On peut donc voir concrètement, sur place, les traces de l’époque où Saint-Nazaire était la tête de ligne des traversées vers l’Amérique du sud, et les prolongements de l’industrialisation du XIXe siècle.
Puis la ville a été détruite par la guerre et reconstruite. Il ne reste rien du « Petit Maroc ». Même si cette reconstruction a été quelque peu bâclée parce qu’il fallait faire vite avec peu d’argent, elle a été pensée. Saint-Nazaire n’est pas plus laide que les banlieues des grandes villes ou que les quartiers où l’on bâtit des immeubles n’importe comment. J’ai déjà vu des villes comparables, en particulier le Havre dont le centre, reconstruit par Auguste Perret, a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Les amis qui viennent me voir ici, me disent « Ah oui, ça fait penser au Havre ». L’image de Saint-Nazaire est celle d’une ville reconstruite et d’une ville ouvrière qui peut aussi avoir un certain cachet. Ses environs immédiats, la côte et les marais de la Grande Brière, permettent par ailleurs de croiser la géographie et les sciences de la vie et de la Terre pour aborder les questions environnementales. […]

Au-delà de ce périmètre proche, le contraste entre Saint-Nazaire et Guérande-La Baule est très marqué. Il y a, chez certains Guérandais, le sentiment que leur ville est la cité historique tandis que Saint-Nazaire n’est qu’une pièce rapportée un peu tardivement, capable de ces mouvements sociaux qui ont agité la population ouvrière depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle et au-delà. Au niveau scolaire, ce contraste se traduit par le fait que le lycée Aristide Briand compte 12 classes de première technologique pour 10 classes de première générale tandis que le lycée de la Baule ne comporte que 2 classes de technologie STMG et que le lycée de Guérande ne propose qu’un enseignement dit « général ». Cette répartition est sans doute la traduction d’une volonté de répondre aux besoins locaux et de rester en adéquation avec les profils de la population. Je pense qu’elle est surtout cause d’appauvrissement. […]
J’ai le sentiment qu’ici, nous devons nous contenter d’un enseignement de base qui a certes ses qualités mais qui enferme notre lycée dans une orientation technologique conforme à l’image d’une ville marquée par l’industrie et la condition ouvrière. Une autre ambition serait pourtant possible mais, dans l’esprit des décideurs de l’Éducation Nationale, est-ce que Saint-Nazaire en vaut vraiment la peine ?
À Saint-Nazaire, un lycée qui ne ressemble pas à un lycée (Mickael, ME (Membre de l’Équipe éducative) au Lycée Expérimental de Saint-Nazaire)
[…] Rien, au Lycée Expérimental n’évoque le lycée traditionnel, à commencer par les bâtiments. Quand on arrive par le Boulevard qui conduit au port tout proche, on tombe sur une des rares façades de la ville qui ont été épargnées par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de l’ancien Hôtel Transatlantique qui, avec le Grand café situé à cent mètres d’ici, est un bâtiment typique du Saint-Nazaire du XIXe siècle. Ici se croisaient autrefois les voyageurs qui s’apprêtaient à effectuer la traversée vers les Amériques. C’était un lieu de passage. Depuis maintenant 30 ans, c’est le Lycée Expérimental.[…]

Dans ce lycée où les élèves sont invités à s’approprier les lieux, les cours ne sont pas vraiment des cours. J’anime la plupart du temps mes activités pédagogiques en compagnie d’un enseignant d’une autre discipline suivant les sujets que nous abordons. Cette approche pluridisciplinaire est le propre d’« ateliers » qui rassemblent un même groupe d’élèves, chaque matin, autour d’un même sujet pendant deux semaines. C’est ainsi qu’au mois de septembre, il y a quelques années, j’ai participé à un atelier d’intégration qui s’est expatrié dans les Pyrénées. […] Il y avait là, loin de nos bases nazairiennes, un condensé des démarches propres au Lycée Expérimental. L’idée était qu’entrer dans ce lycée c’est accepter de s’embarquer ensemble dans une aventure de formation multidimensionnelle à l’intérieur d’un établissement scolaire qui est bien plus qu’un lieu de passage temporaire et anonyme puisqu’il est, en quelque sorte, un lieu de vie non hiérarchisé même si rien ne permet de confondre élèves et enseignants. […]
Pour s’engager dans une démarche de formation, les élèves – qui sont souvent, mais pas uniquement, des élèves décrocheurs arrivant de tous les horizons du territoire national – disposent ainsi de trois entrées : des activités pédagogiques abordées de manière décloisonnée dans les ateliers du matin, et de manière plus académique dans les cours disciplinaires de l’après-midi ; une entrée « politique » : discuter des orientations du lycée et de son fonctionnement démocratique, explorer les envies de découvertes, les possibles sujets d’étude et leur rapport avec les contraintes du savoir, élaborer des propositions ; une entrée pragmatique : faire fonctionner, par roulement, le secrétariat, la cantine, la cafétéria, aménager les lieux, les entretenir. Le pari est qu’en impliquant les élèves à tous les niveaux du fonctionnement, ils se saisissent du pouvoir qu’ils peuvent assumer pour investir l’espace, oser des itinéraires d’apprentissage, expérimenter l’idée qu’apprendre, c’est habiter un sujet, au sein d’un collectif solidaire. […]
En cas de difficulté d’apprentissage scolaire, la sanction est la confrontation avec ses propres lacunes. Ça peut être très violent. La fuite et le déni sont faciles. La réponse de la communauté éducative est alors l’attention portée à l’autre, le respect des rythmes de chacun. […]. Au final, le devenir des élèves du Lycée Expérimental est très contrasté. Nous ne « raccrochons » pas tous les décrocheurs mais beaucoup ont fait carrière dans le milieu artistique, d’autres sont devenus enseignants, proviseurs, médecins, chercheurs… d’autres, enfin, ont puisé leur force dans ce champ des possibles qu’autorise le fonctionnement du Lycée Expérimental…
Le lycée lui-même est confronté régulièrement à sa propre histoire. […] D’abord installée dans les locaux désaffectés de l’ancienne cure d’Herbins, aux portes de la ville, l’équipe pionnière a officiellement accueilli ses élèves dans une colonie de vacances, au bord de la plage de Bonne-Anse, un ancien mouillage provisoire pour les navires en attente… Puis le lycée a déménagé dans une tour promise à la démolition avant d’intégrer l’ancien Hôtel Transatlantique à proximité du port. […] À l’époque où le lycée a intégré les bâtiments actuels, le quartier était une zone où les gens ne venaient pas. Et voilà que la ville a décidé de se tourner à nouveau vers la Loire et vers le large. La promenade du front de mer, réaménagée, attire la foule du week-end. Même les ruines délabrées de l’ancienne gare, à quelques centaines de mètres, sont devenues un élément du nouveau Théâtre de la ville à côté de la Maison des associations fraîchement reconstruite et de nouvelles salles de cinémas. Les friches portuaires près desquelles nous avions trouvé refuge se sont métamorphosées en lieux culturels et conviviaux.

Je sens aujourd’hui le lycée intégré à ce tissu-là. Dans le cadre des multiples activités et projets du Lycée Expérimental, il est facile d’aller voir une expo au Grand Café, de rencontrer des artistes ou des techniciens, de nouer des partenariats, de participer à la programmation des films au cinéma Jacques Tati. Après des années de tâtonnements, le Lycée s’est ouvert sur la vie culturelle de la ville. Un symbole visible est le mot « RÊVÉ » en fer forgé qu’Ignasi Aballí, artiste espagnol en résidence à Saint-Nazaire, a choisi de fixer sur la façade du lycée comme il a apposé d’autres mots sur vingt-quatre autres bâtiments de la ville. […]
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits de Thierry, Amaury et Mickaël est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire ».
40 ans d’écoles publiques à Saint-Nazaire https://40-ans-d-ecoles-publiques.eu.racontr.com/index.html
Le Lycée Expérimental de Saint-Nazaire https://lycee-experimental.org/