Une synthèse érudite retrace la fabrication historique de la « race » et montre comment cette fiction continue de structurer les rapports sociaux et les systèmes de domination à l’échelle mondiale.

Dans son nouvel ouvrage, La racialisation du monde ? De la modernité à nos jours, Régis Meyran entend mettre globalement en perspective la notion de race. Cette ambition est servie par de nombreuses qualités (déjà manifestées dans un précédent ouvrage, Obsessions identitaires) : clarté, érudition, art de la synthèse. L’auteur analyse — au risque inévitable de se voir reprocher des oublis — comment la notion de race s’est diffusée à l’échelle planétaire (Europe, Amériques, Asie, empires coloniaux), et le rôle qu’elle a pu jouer au sein de systèmes politiques très différents.

Cette lecture embrassant une longue période (depuis le XVIIIe siècle) perdrait une part de son intérêt si, contrairement à l’idée répandue du caractère résiduel de la race, l’auteur ne montrait pas efficacement sa forte présence dans les rapports sociaux contemporains. Ce qu’il appelle la « racialisation du monde », sous ses différentes formes (colonialisme racial, nationalisme racial et eugénisme), bénéficie de l’appui de la science et constitue une donnée explicative majeure de la réalité des relations humaines. L’éclairage généalogique choisi par R. Meyran montre, pas à pas, comment cette racialisation fonctionne comme un outil de domination systémique.

Il faut toutefois préciser la signification de ce processus de « racialisation » qui donne son titre à l’ouvrage. On s’accordera sur le fait que la race n’est pas une catégorie naturelle. En revanche, on constate que des groupes et des individus sont effectivement identifiés — à tort — comme appartenant à des « races » biologiques, lesquelles présenteraient des caractéristiques « raciales » particulières : c’est ce processus que l’on nomme racialisation.

La « science » et les Lumières

La responsabilité de cette construction socio-historique de la race est attribuée aux naturalistes qui s’inspirèrent des règles rationnelles de classification de l’ensemble du vivant. L’œuvre de deux auteurs majeurs, Buffon et Linné, aux idées opposées (le premier est monogéniste, le second polygéniste), est privilégiée, mais les nomenclatures raciales sont répandues chez la plupart des essayistes et scientifiques du siècle. Même parmi ceux qui se disent antiesclavagistes, la valorisation de la civilisation occidentale et la dépréciation des « sauvages » est la règle. Il existe néanmoins de précieuses exceptions, notamment Condorcet et Olympe de Gouges.

Le capitalisme industriel, dès le XIXe, va faire de la race un outil de la rationalité instrumentale, lequel entre en congruence avec la naissance de l’anthropologie raciale (dans les années 1860-1880). On mesure alors méthodiquement les crânes ou l’indice céphalique et on accorde des caractères normatifs aux différences relevées. La naissance de l’École d’anthropologie en 1876, sous l’impulsion de Paul Broca, devient un modèle dans le monde occidental. R. Meyran note que « ce médecin rationaliste avait pour grand projet de fonder la science naturelle de l’homme »   . Se développent alors des théories structurées qui formulent explicitement une hiérarchie naturelle des races humaines. Ainsi, à la place de la science espérée, prospèrent les constructions idéologiques les plus farfelues mais aussi, hélas, les plus dangereuses (comme la « race aryenne »).

Un antisémitisme racial, notamment, se substitue au vieil antijudaïsme, lequel servira de matrice idéologique à l’Affaire Dreyfus. Cette histoire est bien connue, comme l’est celle de la ségrégation que subissent les Noirs aux États-Unis : le racisme antijuif se transforme en opinion politique — comme en témoigne le succès rencontré par Édouard Drumont avec son journal La libre parole et, plus encore, avec son pamphlet La France juive) — et un faux célèbre, élaboré sur ordre de la police tsariste, les Protocoles des sages de Sion, se diffuse dans une large partie du monde. Les conséquences de cette racialisation atteindront les sommets de l’horreur avec l’Allemagne nazie.

Un tour du monde de la haine

Mais l’auteur ne se contente pas d’analyser la construction d’une science des races et d’en souligner la fonction. Il procède aussi à un tour d’horizon très complet des manifestations de la haine raciale dans le monde. Il s’intéresse d’abord à ce qu’il nomme « l’arc oriental européen »   , autrement dit à la Scandinavie (et, tout particulièrement, aux mesures eugénistes adoptées dans cette partie de l’Europe), mais aussi à la Hongrie, la Roumanie, la Pologne (et, notamment, aux fameuses « légendes de sang » fondées sur un supposé appétit juif pour le sang chrétien), la Russie stalinienne et ses nombreux procès intentés aux intellectuels juifs (dès 1939 et jusqu’à la mort du dictateur en 1953), lesquels témoignent d’un antisémitisme structurel, encore actif aujourd’hui. R. Meyran se penche ensuite sur « l’arc occidental »   , c’est-à-dire l’Espagne, le Portugal, la France (et son « humanisme colonial »). Il accorde une place spécifique à l’empire colonial britannique, ce qui ne va pas tout à fait de soi, mais qui est solidement argumenté. En effet, la barrière raciale ou de couleur sur laquelle se fonde le colonialisme britannique inscrit celui-ci dans une logique inégalitariste, assez éloignée de l’assimilationnisme français. Ce traitement spécifique du cas britannique permet à l’auteur d’évoquer des aspects assez peu traités, comme la situation en Inde, à Hong Kong, en Australie et, bien entendu, d’accorder la place qu’elle mérite à l’apartheid sud-africain.

La racialisation n’épargne pas l’Amérique latine (et R. Meyran fournit quantité de données aussi précieuses que méconnues sur le Mexique et l’Argentine), ni non plus la Chine et le Japon. Dans l’un (nationalisme han pour la Chine) comme dans l’autre (l’« hématonationalisme » pour le Japon), l’idée de pureté raciale est cruciale. Elle l’est également aux États-Unis, auxquels l’auteur, servi par une connaissance fine de la culture populaire noire et de la musique folk   , accorde à juste titre une place singulière (« Exclusion, purification et asservissement aux États-Unis d’Amérique », p. 123-140). Et, bien évidemment, il met l’accent sur le fait que l’identification d’une personne noire ne repose pas exclusivement sur l’apparence (la couleur) mais sur la one-drop rule (la règle de l’unique goutte de sang, selon laquelle une seule ascendance africaine supposée suffit à classer un individu comme noir).

Racialisation et racisme vont généralement de pair. Il peut certes exister une racialisation non raciste, par exemple dans des classifications raciales à finalité médicale, mais elles ne sont pas pour autant pertinentes dans la perspective de l’auteur. En effet, c’est par exemple l’origine ancestrale et non la « race » qui est corrélée à la distribution des antigènes d’histocompatibilité — des marqueurs immunitaires servant à évaluer la compatibilité entre donneur et receveur — et doit être prise en compte dans le cadre d’une greffe de moelle osseuse. De même, la surexposition à la maladie génétique de la drépanocytose n’affecte pas les Noirs en tant que « race », mais les individus originaires d’Afrique centrale et occidentale ainsi que d’autres zones géographiques (comme la Grèce, la Turquie et l’Iran).

C’est en somme la racialisation qui produit les identités raciales. On sait, depuis les analyses du philosophe Kwame Anthony Appiah, que les races sont comparables aux sorcières : ces dernières n’existent pas, mais leurs effets de cette catégorie sont réels puisque des femmes, considérées comme telles, sont brulées en place publique. Or, selon le fameux « théorème » du sociologue américain William Thomas, « si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences ». Ce qui importe, ce sont les conséquences : des groupes humains deviennent objets de haine. Mais la haine raciale ne préexiste-t-elle pas au concept de race ?

Le concept et la chose

La thématique de la pureté du sang, récurrente dans l’ouvrage, appelle toutefois discussion, dans la mesure où le racisme n’a pas besoin de la race pour exister. Si on l’admet, alors le fait que le concept « scientifique » de race naisse au siècle des Lumières n’a pas la portée que lui donne R. Meyran ; ce serait confondre le concept et la chose — or, on peut bien mourir de la tuberculose avant que ne soit découvert le bacille qui en est la cause. En l’occurrence, comment ne pas voir dans les statuts de pureté de sang en Espagne et au Portugal dans la deuxième moitié du XVe siècle, lesquels se traduisent par l’expulsion des Juifs et des Maures de la péninsule ibérique en 1492, les débuts de la racialisation ? R. Meyran rejette cette thèse dès les premières pages de son livre. Selon lui, le concept moderne de race possèderait de façon constitutive un sens biologique et l’idée de différenciation raciale ne serait apparue qu’au XVIIIe siècle, avec le travail scientifique des naturalistes, classant les vivants en espèces et sous-espèces. En posant ces définitions restreintes du racisme et de la différenciation raciale, l’auteur considère ainsi qu’« il serait anachronique de les appliquer au cas de la limpieza de sangre »   .

Pourtant, on pourrait objecter que ce qui caractérise fondamentalement la pensée raciale, tout particulièrement lorsqu’elle est confrontée à la non-évidence de traits phénotypiques, est la hantise du mélange : devant l’invisibilité des distinctions, elle cherche à en révéler d’autres que « l’œil n’identifie pas »    ; elle produit de l’altérité là où l’évidence est absente. C’est cette hantise qui rend compte du recours obsessionnel à la généalogie, dont on attend qu’elle nous dise, en la réduisant à un élément du lignage, la vérité de la personne (comme cela a pu être observé pour les Juifs dans l’Espagne médiévale)   . Comme l’écrivent Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani, « lorsque la race pénètre le lignage, elle n’en sort jamais, et l’on ne peut la purifier par ses descendants, ainsi le nombre de purs chaque jour diminue »   . Dans cette perspective, les statuts de pureté du sang pourraient bel et bien être considérés comme un processus matriciel de racialisation. Il serait alors possible de formuler l’hypothèse d’une structure élémentaire du racisme, laquelle, sans nier les caractères singuliers de chacune de ses occurrences, se fonderait sur la phobie du métissage — l’opposition entre le « sauvage » et le « civilisé » pouvant parfaitement s’interpréter à l’aune de cette phobie, le « sauvage » étant celui dont on refuse d’être le parent   .

Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage de R. Meyran est à la mesure de son ambition : richement informé et ne perdant jamais de vue la trame qui donne sa cohérence à l’ensemble. Livre lucide aussi, comme l’atteste le chapitre consacré à la persistance de la question raciale après 1950, malgré les nombreuses Déclarations de l’Unesco niant la pertinence du concept de race appliqué à l’espèce humaine. Ces Déclarations témoignent de l’optimisme scientifique d’une époque où l’on pensait pouvoir éradiquer le racisme avec des arguments plus ou moins rationnels : on y condamne les graves erreurs historiques entraînées par l’emploi du mot « race » dans le langage courant, et on en appelle, réciproquement, à renoncer complètement à ce terme. Pour les rédacteurs de ces Déclarations, la race est « moins un phénomène biologique qu’un mythe social ». De nombreux textes antiracistes s’accordent, dans leur sillage, pour affirmer que l’idée de « race » résulte d’une confusion entre facteurs génétiques et facteurs culturels, et déduisent naïvement de cette inconsistance conceptuelle que le racisme n’a aucune raison d’être. Mais, nous le savons désormais, cette stratégie d’éradication de la haine raciale a échoué. Régis Meyran rend compte des manifestations (et des raisons) de cet échec avec l’érudition nécessaire pour réussir une telle synthèse.