Un ouvrage collectif éclaire les mécanismes de production, de diffusion et d’adhésion aux informations en ligne, au-delà de l’opposition simpliste entre vérité et fake news.

L’ouvrage collectif Vérités et Croyances au XXIe siècle, dirigé par Claudia Senik, se propose d’examiner de manière rigoureuse les relations complexes entre vérités, croyances et circulations de l’information à l’ère des réseaux sociaux. Fondé sur des enquêtes empiriques menées dans des contextes variés à l’échelle internationale, il croise les analyses portant sur les producteurs de contenus comme sur leurs récepteurs. Plusieurs contributions abordent des questions désormais centrales, telles que la genèse du terme « fake news », les mécanismes de désinformation, ou encore les formes de diffusion de contenus biaisés et trompeurs.

L’un des apports majeurs de l’ouvrage consiste précisément à dépasser une vision trop simplificatrice des réseaux sociaux comme simples vecteurs de fausses informations. Les auteurs montrent que les enjeux sont bien plus divers et situés, et qu’ils ne peuvent être réduits à une opposition binaire entre « vérité » et « faux ». Chaque contribution analyse ainsi les stratégies de production, de sélection et de légitimation des contenus médiatiques, tout en interrogeant le degré de croyance que les individus leur accordent. Cette approche conduit à distinguer différentes catégories — « fake », « rumeurs », « désinformation », « propagande négative », voire « savoirs incertains » — et à structurer l’ensemble en trois volets : l’offre, les modérateurs et la réception.

De manière générale, les synthèses proposées insistent sur la nécessité d’une prudence épistémologique face aux réseaux sociaux. Elles rappellent qu’il n’existe pas d’universalité dans le rapport aux fake news : les relations entre vérités et croyances sont indirectes, variables et souvent indécidables. Les réseaux sociaux apparaissent dès lors comme des espaces d’expression qui redéfinissent les appartenances collectives — le « nous » — tout en intégrant parfois des dispositifs participatifs, tels que les « community notes » (Thomas Renault), permettant aux utilisateurs de corriger ou de compléter des informations potentiellement trompeuses.

Éclairages empiriques et résultats inattendus

Il est utile de dépasser les inquiétudes récurrentes liées à la circulation de l’information sur les réseaux sociaux — non pour leur accorder une légitimité qu’ils ne possèdent pas nécessairement, mais pour mieux comprendre les mécanismes de production des contenus et les formes de crédibilité qui s’y construisent, parfois plus offensives que véritablement fondées sur la vérité.

Un premier exemple, étudié par Gilles Balizet, porte sur les réseaux au Sénégal. Certes, des fake news y circulent, mais elles coexistent avec des croyances optimistes conduisant à des actions concrètes, notamment en matière de migration. Certaines incitent à un retour en Afrique après une expérience migratoire, tout en diffusant des savoirs acquis lors de ce retour. Parallèlement, des acteurs professionnalisent ces récits en développant des activités de coaching. Dans un autre registre, un chanteur africain encourage les jeunes à se réapproprier l’histoire des populations noires afin de se libérer des regards extérieurs et de construire collectivement l’avenir. Les réseaux sociaux apparaissent ainsi comme des espaces de démocratisation de la parole publique pour les populations africaines et les diasporas, produisant simultanément de nouvelles formes de « vérité », telles que la métaphore d’une « lumière noire » venant éclairer des récits longtemps occultés.

Un autre exemple, analysé par Marion Worms, concerne la relativisation d’un savoir scientifique, à savoir la corrélation entre tabac et cancer. Les détracteurs ne contestent pas frontalement cette relation ; ils introduisent plutôt des diversions, en évoquant notamment des causes génétiques. Le procédé est subtil : il ne vise pas à invalider la causalité, mais à la diluer dans un ensemble d’informations connexes. L’étude montre ainsi que certaines formes de désinformation ne reposent pas sur des contenus faux, mais sur la diffusion d’informations exactes qui brouillent la compréhension globale d’un phénomène. Ce n’est pas la véracité des connaissances qui est en cause, mais leur hiérarchisation et leur orientation. La juxtaposition d’informations pertinentes et non pertinentes contribue à cette dilution.

Dès lors, une question centrale se pose : par quels processus adopte-t-on ou rejette-t-on ces croyances, notamment lorsqu’elles se distinguent des cadres traditionnels (religieux, par exemple) ?

Les logiques de production de la vérité

L’ouvrage invite également à examiner les conditions de production et de diffusion de la vérité, ainsi que l’émergence d’une défiance généralisée envers les discours « officiels ». Camille Némeau analyse notamment les événements et les sources qui alimentent l’adhésion à la désinformation.

Au cœur de ces transformations se trouve le journalisme, confronté à une perte de légitimité sociale. Historiquement, il visait à produire du sens collectif et à orienter l’action. Mais cette ambition reposait sur une distinction entre citoyens rationnels, guidés par des informations objectives, et citoyens irrationnels, influencés par leurs émotions. Cette dichotomie a contribué à associer ces derniers aux médias de masse, conçus comme s’adressant à des publics passifs — une idée déjà présente chez Gustave Le Bon.

Dans ce contexte, le problème des fake news ne réside pas seulement dans leurs erreurs factuelles, mais dans la force performative des discours. Cette dynamique est renforcée par les évolutions contemporaines : montée d’un journalisme de communication, ciblage accru des audiences, intégration des logiques marketing. Le journalisme traditionnel s’est longtemps défini en opposition aux émotions ; bien que largement théorique, cette opposition demeure un critère de légitimité. Elle s’accompagne parfois d’une distinction implicite entre « bons » et « mauvais » citoyens. Or, face aux fake news, ce clivage s’efface : le paysage médiatique actuel est marqué par une pluralité de voix et d’énonciateurs de vérités.

Comment réagir ?

Les fake news constituent-elles un moteur de l’action publique ? Le terme lui-même, popularisé par un président américain, a connu une diffusion massive, notamment grâce aux travaux scientifiques qui s’en sont emparés. Chaque discipline des sciences humaines l’a intégré à ses analyses. Mais s’agit-il d’un phénomène véritablement nouveau ? La réponse dépend largement des concepts mobilisés.

Les philosophes ont souvent abordé cette question sous l’angle de la théorie de la connaissance, invitant à dépasser une conception binaire de la croyance. Les sciences de l’éducation, de leur côté, interrogent les modes d’apprentissage et la réduction de la crédulité.

Il apparaît en tout cas nécessaire de repenser les supports de la croyance, les fondements de l’adhésion au faux et les modalités de formation de l’esprit critique. L’ouvrage souligne que l’injonction collective à lutter contre les fake news résulte d’un travail conjoint — politique, culturel, scientifique et médiatique. Pourtant, cette mobilisation aboutit souvent à des explications simplistes : la responsabilité serait imputable à Internet ou aux médias. Une telle lecture, réductrice, tend à considérer les publics comme de simples victimes, voire comme des individus intrinsèquement vulnérables. Un article particulièrement percutant d’Ysé Vauchez vient éclairer ce point.