À travers la figure de Carlo Rosselli, Diego Dilettoso reconstitue la géographie intime et militante du Paris des années 1930.

Dans ce livre, qui dépasse la seule biographie, l’historien Diego Dilettoso replace le théoricien socialiste italien Carlo Roselli dans son environnement politique, social et culturel, mais aussi dans l’atmosphère singulière de la capitale française des années 1930.

Un antifasciste italien assassiné

Carlo Rosselli naît en 1899 à Rome, dans une famille juive toscane installée dans la capitale. Au début des années 1920, il rédige deux travaux universitaires : l’un consacré au mouvement ouvrier italien entre 1861 et 1872, l’autre à la théorie économique des syndicats ouvriers. Il milite également au sein du Parti socialiste unitaire. Après l’assassinat du député Giacomo Matteotti en 1924, il adopte une position antifasciste offensive, estimant que la stratégie parlementaire ne suffit plus. Arrêté en 1926, il parvient à s’évader des îles Lipari et rejoint la France en 1929.

Installé à Paris, il fonde le mouvement Justice et Liberté et développe une intense activité théorique et éditoriale. Il y rédige notamment l’un de ses essais majeurs, Le Socialisme libéral. Dans cet ouvrage, il conjugue une critique des totalitarismes communiste et fasciste, une défense des libertés fondamentales et une tentative de synthèse entre anarchisme et socialisme démocratique.

Avec son frère Nello Rosselli, il participe activement aux regroupements antifascistes italiens en exil en France. En 1936, il s’engage dans la guerre d’Espagne au sein d’un groupe anarchiste, avant de rentrer en France l’année suivante. Le 9 juin 1937, Carlo et Nello Rosselli sont assassinés par des membres du groupe d’extrême droite La Cagoule, avec l’appui des services de contre-espionnage italiens.

L’ouvrage de Diego Dilettoso reprend les principaux éléments de cette biographie, tout en proposant une approche originale : il analyse la vie de l’exilé dans le Paris des années 1930, en distinguant les lieux intimes (habitations, loisirs) et les lieux politiques (réunions, engagements publics).

Le Paris d’un exilé

En retraçant l’installation de Rosselli à Paris à travers ses différents lieux d’habitation, l’auteur souligne le caractère symbolique et paradoxal des débuts de l’exil. À son arrivée, Rosselli s’installe rue Chabrol, un lieu chargé d’histoire puisqu’il fut le théâtre d’une insurrection nationaliste en 1899. Cette première étape est brève : il déménage ensuite boulevard Ornano, avant de rejoindre rapidement le XVIe arrondissement pour des raisons familiales. Avec de jeunes enfants, la proximité du Bois de Boulogne constitue un atout essentiel.

En 1934, il quitte ce quartier cossu pour s’installer dans le VIe arrondissement, alors considéré comme le cœur de la vie intellectuelle parisienne. Ce déplacement correspond à une évolution de son mode de vie : les promenades familiales cèdent la place à des déambulations le long des quais de Seine, où il achète régulièrement des livres auprès des bouquinistes. Parallèlement, il fréquente assidûment les librairies du Quartier latin, qui constituent à la fois des lieux de formation intellectuelle et d’échanges politiques. L’auteur souligne également son goût pour le cinéma, ainsi que son intérêt pour le théâtre et l’opéra, restituant ainsi la vie culturelle dense d’un intellectuel en exil.

Diego Dilettoso complète cette analyse par l’étude des sociabilités de Rosselli. Au-delà du cercle des intellectuels italiens exilés, il met en lumière ses liens avec des figures telles que Élie Halévy ou Victor Basch. Ces relations personnelles s’articulent étroitement avec son engagement politique.

Le Paris politique

Les lieux du Paris politique contrastent nettement avec ceux du Paris intellectuel. Ils se situent le plus souvent dans les quartiers populaires de l’est et du nord de la capitale, impliquant fréquemment de traverser la Seine. Les comités antifascistes italiens s’installent ainsi au 103, rue du Faubourg-Saint-Denis, à proximité des locaux du Populaire, journal de la SFIO. Ils sont ensuite hébergés dans les locaux de la Confédération générale du travail (CGT), au 211, rue La Fayette, à quelques mètres de la gare de l’Est.

L’ouvrage analyse également les lieux de sociabilité militante. Rosselli fréquente notamment La Chope, une brasserie du Xe arrondissement prisée des syndicalistes. Il participe à de nombreuses réunions, par exemple au 7, rue de Trétaigne (XVIIIe arrondissement), lieu à la fois résidentiel et militant, où vivent la dirigeante socialiste Suzanne Buisson et le syndicaliste libertaire Julien Le Pen, et où se trouve le siège de la section socialiste du XVIIIe arrondissement ainsi qu’une coopérative ouvrière.

Le mouvement Justice et Liberté tient l’essentiel de ses réunions publiques rue de Lancry, dans des locaux appartenant à la CGT. Plus ponctuellement, certaines assemblées se déroulent rive gauche, notamment à la salle Huyghens (XIVe arrondissement) ou à la salle des Sociétés savantes (VIe arrondissement). Ainsi Diego Dilettoso dessine-t-il une véritable géographie parisienne du monde militant.

Cette étude rigoureuse offre une contribution originale à l’histoire du Paris politique et intellectuel des années 1930, enrichie d’une iconographie et d’un plan permettant au lecteur de redécouvrir un Paris aujourd’hui oublié.