Exploitant l’abondante correspondance épistolaire entre Paul et Hélène Morand, David Bonneau nous livre sa vérité sur ce couple, « le plus sulfureux de la littérature française ».

Couple à la fois mythique et insolite, célèbre et incompris, Hélène et Paul Morand auront autant fasciné leurs contemporains que ceux qui, aujourd’hui, découvrent leur histoire commune, plus de cinquante ans après leur mort. Elle (1879-1975), fille de l’Orient, née en Roumanie avec des ascendances paternelles grecques, issue d’une famille à la fortune colossale avec laquelle elle entretient des relations compliquées, rompue depuis sa naissance à la fréquentation des salons des milieux aristocratiques, devenue femme d’affaires malgré elle. Lui (1888-1976), fils unique, chéri et choyé de parents qui l’adoraient et n’ont cessé de le couver jusqu’à leur mort, évoluant dans un milieu bourgeois bohème, solitaire, mari volage et écrivain reconnu. Ensemble, ils auront formé «  le couple le plus sulfureux de la littérature française  ». Une chose est sûre : Paul ne serait pas devenu Morand sans Hélène, cette femme fascinante. 

David Bonneau, ancien haut-fonctionnaire, signe ici une biographie somptueuse du couple maudit, se basant sur le journal d’Hélène (qu’elle tient quotidiennement et qui lui permet d’exercer sa plume et son aisance du verbe), sur les carnets de Paul (que celui-ci a placé dans une malle remise à la Bibliothèque nationale de France avant de mourir) et sur leur intarissable correspondance.

Des amours compliquées

Hélène Soutzo (née Chrisoveloni) et Paul Morand se sont d’abord croisés à plusieurs reprises avant de se trouver, en décembre 1915, à un souper en compagnie du diplomate Antoine Bibesco, ami commun. Hélène, 37 ans, séduit Paul par son intelligence ; Paul, de neuf ans son cadet, bluffe Hélène par son entregent. Il l’invite ensuite à déjeuner en tête à tête au Ritz de Londres ; après une première nuit au Berkeley, ils ne se quitteront plus. Aujourd’hui encore, un demi-siècle après la disparition des deux protagonistes, une question demeure en suspens : qu’est-ce qui a bien pu finir par séduire à ce point cette femme, mariée à un prince, riche, au zénith de sa féminité, chez ce «  modeste attaché d’ambassade  » ? Car il faut bien avouer qu’au départ, ce n’est pas une franche passion d’un côté comme de l’autre. Le crescendo amoureux aura été progressif, Hélène étant d’abord restée hermétique aux charmes de Paul jusqu’à la «  révélation  », lors d’une soirée au Claridge’s. Coup de foudre réciproque. 

Hélène sera d’abord tiraillée. Elle est alors mariée — même si elle est lassée des infidélités de son époux volage, lequel aura même trois enfants naturels avec sa maîtresse Clara Holmes — et elle a une fille. L’exil de Paul durant le premier conflit mondial, qui se retranche derrière son statut de diplomate pour échapper aux tranchées, leur permettra, à cette première période charnière de leur vie commune, de consolider leurs amours naissantes. Ce sera également le temps d’une vie «  oisive et insouciante, décomplexée de plaisirs, en complet décalage avec la guerre qui fait rage  ». Durant toute cette période, leurs lettres «  exhalent une sensualité entravée par la distance  » puisqu’ils sont, pour l’heure, condamnés à vivre éloignés. Ils se rejoindront à Rome au début de l’année 1918 dans un «  petit nid  » (la villa Strohl Fern, dans le parc de la Villa Borghese) déniché par Paul pour abriter leurs amours. Peu à peu, la passion initiale laisse place aux petits sujets du quotidien, les lettres enflammées cessent ou s’espacent, le téléphone remplace l’encre ; et après de longues absences, les retrouvailles sont parfois décevantes. Et si au départ c’est plutôt lui qui craignait qu’elle ne s’éloigne, le rapport de force amoureux ne tardera pas à s’inverser.

Paul mènera, à partir de ses premiers succès littéraires, une vie amorale et désinvolte, n’hésitant pas à tromper ouvertement celle qui deviendra sa femme le 3 janvier 1927, onze ans après leur rencontre, quatre ans après le divorce d’Hélène. Pour l’anecdote, les noces auraient dû avoir lieu au Siam, sur les rives du Chao Phraya, mais Paul prendra peur et rentrera précipitamment à Paris, faisant avorter ce premier projet de mariage. Hélène souffrira beaucoup des exils (forcés ou provoqués) de son amant, d’autant qu’il n’est jamais très enthousiaste à l’idée qu’elle l’accompagne en voyage car ses périples, qui servent à nourrir son œuvre, sont également l’occasion de rencontrer d’autres femmes. La liste de ses conquêtes — aristocrates et très fortunées — dont il se vantera à de nombreuses reprises, est longue. Trop longue pour Hélène qui, jalouse, sait qu’elle trouvera le salut de son couple dans le mariage même si cela n’altèrera pas la frénésie de son mari, entretenant un rapport pour le moins décomplexé au sexe. Malgré tout, deux femmes seulement parviendront à menacer son couple. Si on ignore tout de la première, on sait que la seconde s’appelle May Schneider ; avec elle, il aura une fille, Elvire, née en janvier 1939. 

Une vie confinant au romanesque

Comme le démontre avec brio David Bonneau, «  l’existence des Morand est un roman d’aventure autant qu’un récit picaresque  ». Ils traverseront deux guerres loin des événements, lui «  confortablement installé dans les chancelleries, les salons et les palaces  », presque peiné que l’armistice de 1918 mette fin à ses «  congés  », elle faisant preuve de davantage de dévouement dans ses tournées des hôpitaux pour «  améliorer le sort des militaires français  ». Pendant que Paul parcourt le globe, Hélène reçoit le Tout-Paris dans son hôtel particulier de l’avenue Charles-Floquet. Paul, qui s’ennuie ferme dans ces réunions, dédaigne ces sauteries et préfère les atmosphères interlopes ivres et enfiévrées en compagnie d’artistes comme Jean Cocteau, Marie Laurencin, Valentine Hugo, les Six, Tristan Tzara ou encore Igor Stravinski. Il prépare la Seconde Guerre mondiale à sa façon, dévalisant les boutiques anglaises de leurs derniers cachemires, montant à cheval une heure chaque matin avant de partir au bureau, nageant dans les baies désertées par les baigneurs, alternant bains de soleil et bains de mer lorsqu’il est sur la Côte d’Azur, s’occupant de sa maîtresse May lorsqu’il est à Paris, rendant visite à ses amis et cultivant son potager entre deux séances d’écriture. 

Ensemble, Paul et Hélène découvriront le monde (Antilles, États-Unis, Amérique latine, Afrique, Europe …) et se lieront d’amitié avec de grandes figures du début du XXe siècle. Ils rencontreront Albert Londres au Mali alors qu’il se documente pour son futur livre Terre d’Ébène, les époux Herriot (Édouard sera Président du Conseil) les accompagneront en Afrique Noire, Charlie Chaplin dînera avec eux après un concert au Metropolitan Opera de Broadway, ils partiront à l’assaut du Grand Canyon avec les époux Claudel. Ces nombreux voyages permettront à Hélène de mieux cerner son mari qu’elle décrit ironiquement, dans une lettre adressée à sa belle-mère, comme n’étant «  ni un voyageur, ni un explorateur, ni un curieux, ni un nomade, ni un maniaque du rail, ni un passionné de la mer  ».

Eux qui auront toujours vécu dans des décors grandioses, ils évolueront dans des paysages exceptionnels durant leur exil post-Seconde guerre. Après quatorze longues années d’éloignement, ils retrouveront enfin l’hôtel particulier d’Hélène, au pied de la tour Eiffel. Paul n’y vivra jamais qu’en «  passager  » et n’en héritera pas. Cette «  belle maison  », le chef-d’œuvre d’Hélène, sera d’ailleurs le seul bien matériel qui lui restera à la fin de sa vie, alors qu’elle sera progressivement ruinée par la guerre et de mauvais placements. Tous les écrivains français défileront dans ce lieu, Proust bien sûr, mais aussi Claudel et Gide. Également Mauriac qui, pour l’anecdote, sera si complexé en entrant dans les lieux qu’il barrera avec obstination la route de l’Académie à Paul à partir de cet instant. Les politiques (Édouard Herriot, Georges Mandel), les têtes couronnées ou déchues et les mondains se presseront pour y danser dans le salon. Marcel Pagnol y fêtera le triomphe de son Topaze assis à côté de Germaine de Rothschild.

Des fautes de parcours

On note avec David Bonneau le peu de considération de la part de Paul pour ses camarades, mobilisés dans l’horreur des tranchées. Pourtant grand sportif, il aura été réformé deux fois, la première en 1910 pendant son service militaire, la seconde au début du premier conflit mondial. Il avouera quelques années plus tard, dans son journal intime, «  la peur d’être pris à l’armée  », qui fera d’ailleurs naître chez lui une conviction pacifiste qui, après lui avoir fait traverser le siècle sans une égratignure, ne le quittera plus jusqu’à sa mort. Entre les deux conflits, son avenir littéraire s’assombrit ; il ne prend plus au sérieux la littérature, comme il l’avait fait avant de rencontrer Hélène, comme il le fera après 1944 ; les succès littéraires s’éloignent. Fin août 1939, Paul devient chef de la mission française de guerre économique à Londres. Pendant les premiers jours de juin 1940, alors que se joue le sort de la France, de l’Europe, le destin des Morand, lui, se scelle. Une rencontre manquée à Londres avec le Général de Gaulle, tout juste nommé sous-secrétaire d’État à la Guerre, obstruera l’élection de Morand à l’Académie française jusqu’en 1968. Le second conflit mondial commence assez mal pour lui : triplement condamné pour médisance, désobéissance et abandon de poste, il est mis à la retraite d’office. 

Outre un amour inconditionnel pour les chats (ils n'en auront pas moins d’une centaine au cours de leur vie), les Morand partageront une passion nettement moins avouable : un antisémitisme notoire, profondément enraciné, et qui pourrait s’expliquer, concernant Hélène, par une ascendance paternelle juive mal «  tolérée  », concernant Paul, par l’antisémitisme assumé de son père. Paradoxalement, cela ne les empêchera pas d’entretenir de «  nombreuses et réelles amitiés  » avec des juifs, Proust, Georges Mandel, Paul-Louis Weiller et «  toute la galaxie des Rothschild  ». Comment alors expliquer que «  ce couple, entouré de juifs, qui a sincèrement admiré certains d’entre eux pour leur talent et apprécié leur compagnie, ait pu sombrer dans une telle haine  », se demande David Bonneau ? Ils fréquenteront assidûment les salons d’écrivains collaborationnistes à partir des années 1940 et seront de toutes les grandes réceptions données par l’occupant. Hélène laissera éclater un profond sentiment pro-germaniste (mais anti-hitlérien) dès la défaite française de 1940, qui sera avivé par la révolution russe et la menace bolchevik. Dans son esprit comme dans celui de son mari, «  choisir l’Allemagne, fût-elle nazie, c’est tenter de sauver ce qui peut encore l’être d’une Europe qui s’est déjà suicidée en 1914 face à un bloc soviétique qui les effraie  ». Aussi, face aux deux blocs américain et soviétique qui se dessinent à la fin de la guerre, font-ils le choix de l’Europe allemande, ce qui les pousse alors à passer d’une collaboration mondaine à une collaboration active — ce qui étonnera beaucoup de leurs amis — par pure «  conviction patriotique  ».  

Après la défaite, Paul est appelé à de nouvelles fonctions à Vichy. Hélène reste à Paris ; une double vie commence. «  On mange et on s’amuse si bien qu’on en oublierait presque que la guerre est toujours là  ». Lorsque «  l’ombre de la chute de l’armée allemande  » commence à planer, Morand cherchera à fuir à l’étranger. Il sera d’abord envoyé en Roumanie où, sur ses dix mois de fonctions officielles, il en passera plus de la moitié en France. Il partira ensuite in extremis en Suisse, à Berne, en juillet 1944. Lorsque le gouvernement de Vichy tombe, la mission de Paul s’arrête. L’opprobre s’abat alors durablement sur les Morand ; c’est le début de trois années d’épreuves hors de France. Eux qui ont toujours mené grand train se retrouvent sans le sou : leurs avoirs sont bloqués et Morand a été révoqué de la fonction publique sans indemnité. Ils laisseront passer l’orage, Paul travaillant et montant à Gstaad ou à Saint-Moritz pour skier en short d’occasion, retrouvant pour l’occasion Coco Chanel, elle aussi exilée. En 1947, ils obtiennent enfin un visa provisoire et s’emploient à reconstituer un cercle amical. Ils accueilleront les Onassis, Hélène se rendra aux défilés de Christian Dior, et, retrouvant le goût des voyages, ils seront de nouveau invités aux grands bals qui reviennent à la mode partout en Europe. 

Une vie intellectuelle riche

La rencontre et l’amitié entre Paul Morand et Marcel Proust, qui fait l’objet d’un chapitre du livre de David Bonneau, est restée dans les mémoires de la littérature ; elle a eu ses hauts et ses bas. Proust, durablement blessé de «  l’Ode  » de Paul se vengera dans la préface du premier recueil de nouvelles de Morand … sans toutefois que ce dernier ne lui en tienne rigueur. Morand le veillera d’ailleurs toute une matinée, après sa mort dans la nuit du 19 novembre 1922. Proust sera aussi totalement conquis par Hélène, qui lui ouvre en grand les portes de son hôtel particulier et celles du premier étage du Ritz donnant sur les jardins de la Chancellerie. Elle sera sa muse, celle qui lui donnera accès aux têtes, couronnées ou non, qui viennent tenir salon chez elle. Elle sera aussi une mine d’information inépuisable pour répondre à la «  précision maniaque  » que l’écrivain entend donner à sa Recherche ; il fera d’ailleurs d’elle un personnage de son œuvre. 

Paul deviendra un écrivain très à la mode après le triomphe d’Ouvert la nuit, paru en 1922 et tiré à 50 000 exemplaires. Par la suite, chacun de ses livres sera un immense succès. Son exil suisse aura eu l’avantage — peut-être le seul — de lui permettre de mûrir son œuvre, devenue plus profonde et prenant davantage d’ancrage dans le passé. Il se lancera également dans le cinéma, qui sera cependant pour lui un échec. S’il n’aura jamais eu le Goncourt, il parviendra (après trois tentatives) à endosser l’habit vert pour la plus grande fierté d’Hélène, qui ne pourra néanmoins pas être présente au discours de réception de Paul car elle est alors incapable de bouger et l’amphithéâtre de l’Institut ne peut accueillir de fauteuil roulant.

Quant à Hélène, elle a mis son oisiveté au service de la culture. Fine critique littéraire, mélomane avertie et polyglotte (roumain, allemand, anglais, français, italien, russe, mais aussi latin et grec moderne), il y a «  à l’évidence  » quelque chose de masculin chez cette femme d’un autre siècle. Paul lui-même, en dépit de son attitude phallocrate, reconnaîtra volontiers qu’elle «  le domine intellectuellement  ». Correctrice, éditrice «  et même auteur tant ses corrections auront façonné l’œuvre de Morand  », elle porte un regard expert sur chacun des manuscrits de son mari et n’hésite pas, au besoin, à lui offrir des sujets qui formeront la trame de ses livres. Veillant à la réputation de Paul, sa critique est dure, mais toujours juste. Hélène prendra garde, toute sa longue vie durant, d’offrir à son Little Boy, comme elle nommait affectueusement son mari, un cadre affectif et matériel et une liberté surveillée, se permettant de le ramener à sa table de travail lorsque son «  indolence naturelle  » le détournait de son œuvre. La littérature sera parvenue à cimenter leur couple, qui devra (en partie) sa longévité à cet énorme travail de l’ombre réalisé par Hélène, faisant véritablement d’elle le «  double en écriture  » de Paul.