L’histoire d’Ernest Renan, un cerveau distingué qui bout, se mêle de tout, produit une œuvre immense et insolente, « le dernier géant de son siècle ».
Tout étudiant ayant un jour fréquenté une faculté de droit n’a pu échapper, dès sa première année d’étude, à l’analyse de la célèbre conférence fondatrice « Qu’est-ce qu’une nation ? », prononcée à la Sorbonne, le 11 mars 1882, par Ernest Renan (1823-1892). Le discours présente la définition de la nation, celle-là même qui, rabâchée ad nauseam par la suite, sera convoquée à la fin de la Première guerre mondiale quand il s’agira de fonder la SDN puis l’ONU.
Nombreux sont ceux parmi ces étudiants qui, souhaitant creuser le sujet, ont pu également apprécier le regain d’actualité de son génial déclamateur. Mais une fois sorti de ce petit cénacle estudiantin, il faut se rendre à l’évidence : Renan a littéralement disparu des radars. Que s’est-il donc passé pour que le savant breton, qui fit montre d’une érudition sans commune mesure, soit à ce point méconnu aujourd’hui, lui dont Sainte-Beuve avait affirmé qu’il était, à l’évidence, « le plus distingué des esprits de sa génération » et qui fut présenté à Thomas Edison, inventeur du phonographe, comme « la personnalité la plus connue de France » ?
C’est à cette question que tente de répondre le journaliste Jean-Michel Djian, ancien rédacteur en chef du Monde de l’éducation, dans une courte biographie du philosophe pleine d’esprit, très claire et bien écrite. Son petit côté légèrement hagiographique sert parfaitement la cause latente de l’auteur : réhabiliter la mémoire de ce « géant oublié » du XIXe siècle.
Surdoué
Écrivain, orientaliste, linguiste, philosophe, épigraphiste, politologue, archéologue, historien des religions et philologue capé à l’âge de 30 ans, professeur au Collège de France en 1862 à 39 ans et académicien à 55 ans. L’homme, qui ne s’est jamais considéré comme écrivain mais plutôt comme un savant, est incontestablement surdoué. Avec un tel bagage intellectuel, il n’est dès lors pas étonnant que sa réflexion combine foi, politique, mythologie, grammaire comparée, épigraphie, paléographie phénicienne, archéologie romaine et histoire des religions. On pourrait également ajouter à ce curriculum vitae qui donne le tournis que, en véritable « pyrotechnicien de la langue », l’homme est polyglotte.
Né à Tréguier dans les Côtes-d’Armor en 1823, l’intellectuel restera toute sa vie fasciné par les Celtes. Il fit l’essentiel de sa scolarité dans des écoles dites « libres » (id. confessionnelles), d’abord près de chez lui en Bretagne. La ville de sa naissance, qui abrita à partir de 1643 un séminaire diocésain, devint d’ailleurs « l’un des phares ecclésiastiques les plus lumineux du Finistère de l’Europe ». Puis, à l’entrée en seconde, il partit précipitamment à Paris sur l’injonction de sa sœur aînée pour « s’enivrer à plein temps d’une scolarité plus exigeante encore ». Il entra alors au petit séminaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet, véritable graal de l’enseignement catholique parisien. Mais c’est sa désertion cléricale, en 1845, qui signera véritablement le début d’une création intellectuelle particulièrement riche.
À la suite d’une immersion religieuse intense, le séminariste s’abandonne rapidement dans les livres profanes. Sa soif inextinguible d’apprendre, il l’étanchera « à la cadence des bibliothèques visitées et revisitées, des ouvrages classés et déclassés, des pages tournées et retournées, des notes gérées et digérées ». À partir de sa vingtième année, sa conscience s’éclaire ; son apostat coïncide avec les grands bouleversements politiques et existentiels que connaissent la France et plus largement l’Europe. Louis-Philippe est renversé en 1848, la Monarchie de Juillet laisse place à la République puis au Second Empire. Il s’intéresse alors à la philosophie. Kant, Hegel, Pascal, Fichte et Spinoza viendront le bouleverser dans ses convictions ; rapidement, le doute pascalien le submergera. Il assoira alors une réputation de critique, voire de provocateur, et deviendra une référence intellectuelle jusque dans les milieux éclairés du monde musulman. Sa foi religieuse initiale se transforme en foi en la science et le progrès, qu’il consigne brillamment dans une prose prolifique qui garde, encore aujourd’hui, une actualité éclatante.
Il fera en outre de nombreux voyages — d’agrément comme d’étude — hors de France. Ces fuites l’aident à prendre la hauteur nécessaire pour mener à bien ses réflexions dans son cerveau en ébullition, qui hait la fixité. En 1849, il part à Rome pour « butiner là où la civilisation européenne reste accrochée aux branches de sa vieille gloire ». En 1860, il se rend en Phénicie (au Proche Orient) pour une mission archéologique à la demande de Napoléon III. En 1865, c’est hypnotisé qu’il découvre l’Acropole, à Athènes.
Clivant
Comme le souligne à plusieurs reprises Jean-Michel Djian, « difficile de trouver plus politiquement incorrect ». Ses travaux successifs sont des bombes à retardement. L’histoire aura bien sûr retenu sa très controversée Vie de Jésus, publiée sans censure grâce à un assouplissement des critères ministériels sur les œuvres relatives aux sujets religieux, et vendue à plus de 430 000 exemplaires ! Pour la première fois, la libre critique était appliquée au christianisme. Renan aura effectivement eu, tout au long de sa vie et de son œuvre, une grande réflexion sur le catholicisme, certainement à cause de (ou grâce à) son instruction initiale. D’autres de ses travaux, notamment celui intitulé De la part des peuples sémitiques dans l’histoire des civilisations, choqueront profondément l’opinion. Il s’y applique méthodiquement à désacraliser Dieu. Trois mots (« un homme incomparable ») au milieu d’une phrase prononcée lors de son discours d’investiture au Collège de France provoquent alors un véritable « séisme métaphysique en plein cœur de Paris ». Ce que l’on nommera le « blasphème du siècle » entraînera un authentique vent de panique partout en Europe ; dans la foulée, le pape le blâmera et le clergé l’ostracisera. Le malaise étant palpable, Napoléon III doit se résoudre à faire suspendre son cours.
Par delà sa réflexion sur le catholicisme, il peinera également à faire admettre aux élites de son temps qu’il fallait se mettre à philosopher, au sens littéral et premier du terme (« aimer la sagesse »). Jean-Michel Djian se plaît alors à imaginer qu’il s’agissait là de la plus « grande défaite » du philosophe Renan.
Le politologue Renan est quant à lui « ravagé par une contradiction indépassable : peser sur le destin de l’humanité sans être contraint de courber le dos pour devoir la gouverner ». Fait curieux, notre homme cherchera d’ailleurs par deux fois à entrer en politique (d’abord en tant que député, battu au premier tour, puis en tant que sénateur), sans pouvoir y parvenir — laissant la place à Ferry, dont les lois sur l’école votées en 1881 et 1882 sont perçues par lui comme un « règlement de compte avec l’enseignement confessionnel ».
Il faut recontextualiser, mettre de côté ses a priori sur le XIXe siècle, pour lire et digérer la féconde pensée d’Ernest Renan. Indifférent à la critique de ses pairs (Nietzsche ou encore Bergson), il mêle avec brio politique et religion, mais va plus loin encore. Dans sa très belle préface au livre de Jean-Michel Djian, le philosophe Edgar Morin rappelle au lecteur « le courage » qu’il allait falloir à Renan pour affronter la haine des catholiques à son endroit, et l’endurance qu’il avait fallu à l’intellectuel pour défendre ses thèses modernes et en avance sur son temps. Il partage, avec Napoléon III, « l’idée inavouable que le pouvoir est vulgaire mais nécessaire » ; il tance les travers du suffrage universel. Au crépuscule de sa vie, Renan se prend même à douter sérieusement de la faisabilité politique de la démocratie, alors même qu’il la défend vigoureusement dans son principe philosophique. Son « reniement de sa nature de monarchiste » et son ralliement à la République sera tardif (il l’assume en 1878, date de son élection à l’Académie française) et compliqué. Il pourrait cependant se targuer d’avoir mis sur le devant de la scène politique « les éléments d’un débat de société qui reste tabou à gauche comme à droite aujourd’hui ».
Visionnaire
Ex-enfant solitaire, le savant breton est une personnalité atypique, un homme aux amitiés difficiles et aux inimitiés faciles (il ne cite d’ailleurs que rarement ses contemporains), en avance sur son temps et à contre-courant de son époque. Alors Renan joue volontiers les prospectivistes, les eschatologues et les moralistes, aidé en cela par la célérité de la fracture sociale qui agite le pays à la fin du XIXe siècle. De la portée politique de l’œuvre de Renan se dégage, selon les termes même de Raymond Poincaré, « une authentique théorie du progrès allégée de toutes ses lourdeurs ».
Parmi les idées modernes qu’il défend dans ses écrits, au nom de l’intérêt général de la connaissance, certaines préfigurent la séparation de l’Église et de l’État. En 1872, il fait valoir que l’heure est venue d’envisager pacifiquement l’idée d’une séparation entre l’Église et l’État ; il s’en explique longuement dans sa préface des Nouvelles études d’histoire religieuse rédigée en 1884. Il faudra attendre trente-trois ans et le député radical-socialiste Aristide Briand pour qu’il soit mis fin au Concordat. Cela en fait un savant éclairé et visionnaire, qui aurait presque pu devancer Orwell pour nous avertir de « l’existence prévisible d’un monde invisible ».
On reprochera à Renan son hybridité scientifique ; c’est pourtant cette « capacité à tout embrasser, tout relier, tout simplifier pour se faire comprendre du plus grand nombre » qui fera « sa gloire ». Il réussira, à coups de démonstrations scientifiques, à tordre le cou à quelques « grands credo de l’humanité » pour asseoir « des principes, des valeurs et une morale universelle dont les Républiques successives feront leur miel ». Il partira à la recherche de l’organisation idéale d’une société humaine. Positiviste de la première heure, viscéralement libéral, Renan s’emploiera toute sa vie à défendre des valeurs universelles, transcendant celles du christianisme et de la République. « Oui au progrès scientifique et technique, non à une formation massive des esprits débarrassés des bienfaits de la spiritualité ». Ce progrès d’ailleurs ne cessera de le déconcerter, lui qui parviendra à « brasser avec tact et doigté la complexité de son époque », changeant plusieurs fois son fusil d’épaule. « Figure aboutie du doute », le savant breton ne cache pas son mépris pour « ces gens qui lui refusent de changer d’avis ou d’opinion ».
Oublié
Intellectuel incompris (en tout cas « mal » compris), eschatologue plus que prophète, on a peine à s’imaginer aujourd’hui ce que fut la « renanolâtrie ». Elle dépassa pourtant un jour, en intensité, la « hugolâtrie ». Mitterrand lui même, quatre-vingts ans plus tard, avait été fasciné par Renan. Jean-Michel Djian se questionne donc, tout au long de son livre, sur la postérité pauvre, sur le passage dans l’ombre, de Renan. L’homme est en effet passé sous les radars de l’histoire, alors même que, dès 1884, il appelait à la nécessité de préparer d’abord une loi sur les associations avant de débattre de celle sur la séparation de l’Église et de l’État ; il fut pourtant écouté post mortem. Disposant d’une stature académique internationale reconnue, le « dernier des stoïciens » (comme le nomme l’un de ses biographes) aura publié trente-sept travaux en moins d’un demi-siècle. Ses contemporains parmi les plus célèbres (Maurice Barrès, Jules Michelet, Anatole France, Hippolyte Taine, Sainte-Beuve) discernaient chez lui une propension naturelle à dominer tous les sujets. Comment comprendre la présence de son nom sur plusieurs centaines de rues, de collèges, de lycées de France, « alors que l’amnésie générale qui pèse sur ses états de service frise le ridicule » ?
Son « embourgeoisement caractérisé », la complexité et l’éclectisme de sa pensée auront raison de sa postérité. La République « n’a jamais su l’installer au bon endroit de la mémoire nationale ». Il faut dire qu’on n’a pas hésité à tirer sur lui à boulets rouges, tant il s’est appliqué à contrarier une catégorie d’aristocrates et de bourgeois éclairés qui, tout acquise qu’elle était à de la cause républicaine, n’en demeure pas moins jalouse des bénéfices économiques qu’elle a réussi à tirer du progrès et qu’elle n’entend pas partager si aisément. Et pendant que Renan pontifie seul du haut de sa chaire-vigie, des Hugo et des Zola occupent le devant de la scène journalistique et littéraire en s’employant à décrire avec réalisme la vie moderne au fil de son actualité. On reprochera par ailleurs à Renan de ne pas avoir critiqué le régime de « Napoléon le Petit » comme a pu le faire un Hugo à la plume acérée. Mais Hugo ne fera que « pousser un cri » quand Renan « donnera à réfléchir à une opinion désemparée par le séisme politique qui sévit dans son quotidien » ; en cela, il sera incontestablement le « dernier géant de son siècle ».