À travers plusieurs contributions, ce numéro explore l’irréversibilité dans les arts, entre temps, mémoire, création et enjeux politiques contemporains.

À l’occasion de son trentième anniversaire (1995-2025), la revue Recherches en Esthétique publiée par le C.E.R.E.A.P. avait initié une réflexion sur le temps, qu’elle prolonge dans ce numéro, consacré au thème de l’irréversibilité.

Comme le rappelle Vladimir Jankélévitch, « la temporalité ne se conçoit qu’irréversible » ; et l’on pourrait convoquer également le Méphistophélès de Goethe affirmant que « tout ce qui naît mérite de périr ». L’irréversible renvoie d’abord à un processus irréductible : un mouvement en avant qui interdit tout retour, inscrivant l’existence dans une dynamique tragique. Dès lors, le retour en arrière ou l’inversion apparaissent impossibles. Il faut s’adapter à cette logique du temps, d’autant que, selon Jankélévitch encore, « l’irréversible n’est pas un caractère du temps parmi d’autres caractères, il est la temporalité même du temps ».

Cependant, comme le souligne Dominique Berthet dans son éditorial, la notion déborde largement ce cadre. Elle engage tout un champ de notions : l’intangible, le fugitif, l’éphémère, la nostalgie, le flux, mais aussi l’inquiétude, l’angoisse, l’imprévisible ou l’insaisissable. L’irréversible n’est donc pas seulement une donnée du temps, mais une expérience sensible et existentielle.

L’art face à l’irréversible

Dans le domaine artistique, la question prend des formes particulièrement fécondes. Certains artistes détruisent leurs œuvres de manière irréversible — Claude Monet ou Alberto Giacometti — tandis que d’autres conçoivent des œuvres vouées à disparaître, comme Jean Tinguely, ou encore Arman avec Chopin’s Waterloo.

Mais l’irréversible n’est pas seulement destruction : il peut aussi susciter l’action, encourager la création, voire nourrir des fictions qui tentent de le contester. C’est ce que montrent les contributions réunies dans ce volume, où vingt-et-un auteurs — philosophes, historiens de l’art, sociologues, artistes, critiques ou spécialistes du cinéma — explorent la notion chacun depuis son domaine propre. Cette pluralité fait la richesse de l’ensemble et permet d’interroger concrètement les pratiques de l’irréversible dans les arts. L’ensemble se clôt sur l’expression de l’irréversible dans l’art dans la Caraïbe.

Par ailleurs, parler aujourd’hui d’irréversibilité constitue un geste fort, à rebours des discours contemporains saturés de nostalgie et d’appels au « retour ». Si l’ancien est irrévocablement ancien, cela n’interdit pas la réévaluation des œuvres, notamment photographiques, en mettant en question l’irréversibilité de leur interprétation.

Temps, action et mémoire

Une question essentielle, posée notamment par Heiner Wittmann, consiste à distinguer l’irréversibilité du temps de celle de l’action. Si le temps est irréversible, nos actions, elles, peuvent toujours être réorientées : il est possible de déconstruire la modernité, de réactiver des formes anciennes ou de prolonger des traditions.

Le regard esthétique lui-même se situe dans cette tension : entre le présent du spectateur, la compréhension du passé et les projections vers l’avenir proposées par les artistes. La photographie, en particulier, illustre cette ambiguïté : elle ne se contente pas de documenter une époque, elle donne aussi à voir l’irréversibilité de l’instant. Ainsi, les images de bâtiments anciens en cours de démolition ne témoignent pas seulement d’un moment historique ; elles exposent également l’irréversibilité du moment, absorbant le regard dans la mémoire de ce qui s’efface, dans l’anéantissement de ce qui était attendu.

Hélène Sirven approfondit cette réflexion en distinguant l’irréversible naturel — indépendant de l’action humaine — des irréversibilités sociales et politiques. Explorant les imaginaires de Victor Segalen et de l’artiste Robert Smithson (et sa Spiral Jetty, métaphore du changement et de la désagrégation inévitable, à accepter et à accueillir : sa submersion), elle montre comment la conscience de la dégradation du monde nourrit certaines œuvres, tournées vers ce qui disparaît : la culture polynésienne menacée ou les paysages industriels ruinés.

De son côté, Michel Guérin rappelle, en s’appuyant sur des références philosophique telles qu’Anaximandre ou Friedrich Nietzsche, que rien n’est assuré de durer. Pourtant, dans une perspective dialectique héritée de Georg Wilhelm Friedrich Hegel, le négatif peut aussi devenir moteur de transformation.

Images, mémoire et enjeux contemporains

Fidèle à sa vocation, la revue accorde une place essentielle aux œuvres elles-mêmes. Les travaux de Richard Conte interrogent les différentes étapes de la création et l’irréversibilité du choix final, qui efface les versions antérieures. Julie Morlon, quant à elle, propose de voir dans la peinture une réponse à l’irréversible, une manière de conjurer l’écoulement inexorable du temps : en figeant le monde, elle ouvre un espace propre à l’œuvre, libéré du temps.

Le cahier iconographique, particulièrement riche, met en lumière des œuvres et pratiques souvent méconnues : la coiffe massaï (Kenya), l’écriture tissée de Chantal Charron, ou encore l’œuvre Secret(s)… Rêves de pays de Valérie John, présentée dans le cadre de l’exposition Paris Noir au Centre Pompidou. S’y ajoute le rituel d’invocation des ancêtres sous forme de performance de Nikki Elisé (Guadeloupe), ainsi que les travaux d’artistes contemporains brésiliens confrontés à la catastrophe climatique irréversible. Un article de Hugues Henri revient sur l’un des premiers artistes à avoir dénoncé la déforestation massive dans le bassin amazonien, Frans Krajcberg (1921-2017), inscrivant ainsi pleinement la réflexion dans les enjeux écologiques contemporains.

Enfin, la question de la restitution des œuvres spoliées aux peuples colonisés introduit une dimension politique majeure. Elle montre que certaines formes d’irréversibilité peuvent — et doivent — être contestées. La restitution n’annule pas le passé, mais elle en reconfigure le sens, en remettant en cause les systèmes qui ont produit ces dépossessions.

Enfin, la question de la restitution des œuvres spoliées aux peuples colonisés introduit une dimension politique majeure et nous ramène, d’une autre manière, à la problématique de l’irréversible. Car ces œuvres ont souvent été arrachées à leur contexte dans des conditions violentes — qu’il s’agisse de leur exposition dans des « zoos humains » ou de pratiques de contrefaçon, comme ce fut le cas pour certains temples khmers. Si l’Afrique subsaharienne a constitué une source majeure d’approvisionnement, ces objets ont longtemps perdu leur puissance mémorielle locale pour être requalifiés en œuvres d’art dans les musées occidentaux. Dès lors, la question des restitutions devient décisive : loin d’être irréversibles — et heureusement —, elles mettent en cause tout un système qui a produit une forme d’irréversibilité historique.

Finalement, s’opposer à l’irréversible ne signifie pas restaurer un état antérieur. Comme Ulysse revenant à Ithaque, le retour n’est jamais identique. Héraclite l’avait déjà formulé : rien n’est permanent, sinon le changement lui-même. Dès lors, une question demeure : qu’est-ce qu’un changement irréversible ? Et quelle place l’art peut-il occuper dans cette réflexion, lui qui tente souvent de suspendre le temps ? Jusqu’à l’inachèvement même des œuvres — de Michel-Ange à Léonard de Vinci ou Auguste Rodin — qui pose à son tour la question : l’inachevé est-il, lui aussi, irréversible ? La richesse de ce numéro montre que la question reste ouverte — et sans doute inépuisable.