L’un des premiers jalons du musical américain, nourri de jazz, d’insolence rythmique et d’un rapport neuf au corps et au mouvement.

Il fallait une audace rare — et une compréhension aiguë des formes — pour soustraire No, No, Nanette à l’image un peu convenue d’opérette légère qui lui colle à la peau depuis des décennies. Car l’ouvrage, créé en 1925 à Broadway en pleine effervescence des Années folles, n’est pas un simple divertissement aimable : il est l’un des premiers jalons du musical américain, nourri de jazz, d’insolence rythmique et d’un rapport neuf au corps et au mouvement. Sous la plume de Vincent Youmans, cette musique ne regarde pas vraiment vers le passé — elle pulse, elle avance, elle invente. C’est précisément cette modernité originelle que la production portée par Les Frivolités Parisiennes restitue avec une justesse remarquable. Ici, rien n’est restauré : tout est repensé à partir de l’élan initial de l’œuvre. La partition, débarrassée de toute mièvrerie, retrouve sa vivacité syncopée, son élégance mobile, son humour.

Sous la direction musicale de Benjamin Pras, l’orchestre devient moteur dramatique : nerveux, précis, d’une souplesse jubilatoire. Le geste scénique d’Emily Wilson et Jos Houben est, lui aussi, d’une rare intelligence. Refusant tout naturalisme décoratif, ils ont opté pour une stylisation ludique où le mouvement fait décor. Les corps dessinent l’espace, les ensembles deviennent paysages, machines ou architectures éphémères. Cette écriture, d’une fluidité constante, confère au spectacle une légèreté maîtrisée, jamais gratuite.

Mais la réussite serait incomplète sans une distribution capable d’habiter pleinement cet entre-deux exigeant, à la frontière du chant lyrique et du musical. Marion Préité incarne une Nanette vive, lumineuse, d’une fraîcheur jamais naïve, jouant avec finesse des codes de l’ingénue sans jamais s’y enfermer. Face à elle, Arnaud Masclet compose un Jimmy à la fois élégant et délicieusement dépassé par les situations, trouvant le ton juste entre comédie et sincérité. Autour d’eux gravite une galerie de personnages hauts en couleur, parmi lesquels Lauren Van Kempen, dans le rôle de Lucille Early, fait preuve d’une imagination pétillante et d’un sens du jeu particulièrement réjouissant. À ses côtés, Véronique Hatat, Maëva Simonnet et June Van der Esch offrent un trio de maîtresses à la fois irrésistiblement comiques et d’une redoutable précision scénique. Ronan Debois campe un Billy Early volontiers loquace et guidé par son intérêt personnel. Enfin, Loaï Rahman se distingue dans le rôle de Tom Trainor par son dynamisme et son aisance sur scène ; il forme avec Nanette un tandem crédible et attachant, particulièrement lors de l’incontournable Tea for Two, l’un des temps forts du spectacle.

Mais l’accomplissement le plus éclatant de ce No, No, Nanette se trouve dans sa capacité à faire disparaître les coutures : rien ne pèse, rien ne souligne, tout semble couler de source. Et pourtant, derrière cette apparente évidence, il y a une mécanique d’une précision extrême, dans laquelle chaque geste, chaque regard, chaque inflexion musicale participe d’un équilibre délicat. L’opérette n’est pas une curiosité charmante du passé mais une œuvre fondatrice, libre, joyeusement amorale, où le plaisir du jeu et de la musique devient une forme d’élégance. Dans un monde volontiers grave, cette frivolité assumée prend des allures de manifeste.

 

ATHÉNÉE – Théâtre Louis-Jouvet. Du 27 mars au 5 avril 2026