Une enquête philosophique sur les dérives contemporaines qui fragilisent les démocraties et réactivent des formes de violence que l’on croyait révolues.

Il n’est jamais simple de décrypter la face que le monde nous présente — et sans doute cela ne l’a-t-il jamais été. Pourtant, cette exigence demeure essentielle pour qui veut comprendre les dynamiques collectives et individuelles de notre temps. Dans Régressions. Des temps sombres à venir, Marc Crépon s’y attelle. Son ouvrage analyse les multiples formes de régression qui menacent aujourd’hui les sociétés démocratiques et risquent de les faire basculer dans des régimes autoritaires.

Philosophe attentif aux mutations du présent, Crépon insiste sur la difficulté croissante d’exercer la critique, prise pour cible par des forces qui cherchent à en limiter la portée. Or, sans ce travail critique — qui signifie, étymologiquement, discerner, trier, juger — il devient impossible de comprendre ce qui nous arrive réellement. L’ouvrage s’inscrit, à rebours, dans une volonté de résister à l’appauvrissement des représentations du présent. Face aux discours simplificateurs ou rassurants, il s’efforce de maintenir ouverte une réflexion capable de contrer les formes d’étouffement de la pensée.

Ce travail s’ouvre sur un constat : celui des offensives dont font l’objet la culture et l’éducation, les savoirs, la recherche, leur transmission, ou encore l’égalité des genres. Autant de domaines soumis à des formes de censure, de restriction ou d’instrumentalisation idéologique, émanant de divers pouvoirs — étatiques, académiques, voire familiaux. Dès lors, une question traverse l’ensemble de l’ouvrage : que nous est-il arrivé pour que nous en soyons venus à ce point d’attaques, de remises en cause et de limitations imposées ?

Trois forces

La question « Que nous est-il arrivé ? » s’inscrit dans une tradition philosophique critique, de Kant à Lyotard. Elle s’impose avec d’autant plus de force face aux violences contemporaines : censures, tortures, traitements inhumains ou dégradants, y compris dans les sociétés occidentales, en contradiction avec les conventions internationales qui les proscrivent.

Comment expliquer, dès lors, que ces pratiques aient retrouvé une forme de légitimité, remettant en cause le caractère inconditionnel de leur condamnation ? Crépon entreprend de penser ce retour du refoulé, ces violences qui réapparaissent sous nos yeux et pourraient structurer notre avenir proche. Il s’agit d’en analyser la dimension spectrale, mais aussi la finalité commune des forces qui les soutiennent, au-delà des frontières et des régimes politiques.

Dans cette perspective, trois types de forces se dégagent. Les « forces du jour », d’abord, qui entretiennent l’illusion d’un monde pacifié, affirmant que les institutions nous protègent durablement contre la violence, les inégalités et l’injustice. Souvent étatiques, elles mettent en avant les progrès accomplis et les dispositifs censés contenir les dérives. Les « forces de la critique », ensuite, qui jouent un rôle de contrepoids, en cherchant à desserrer l’étau du consentement ou de la résignation. Leur vocation est de débusquer les violences résiduelles que les forces du jour tendent à occulter. Les « forces de la nuit », enfin, qui n’ont jamais disparu mais connaissent aujourd’hui un regain de vigueur. Hostiles aux avancées des droits, elles aspirent à un retour en arrière, valorisent un passé idéalisé (« c’était mieux avant ») et s’opposent frontalement à la critique.

Ce schéma (Jour / Critique / Nuit) permet de comprendre les tensions actuelles. Les forces de la nuit s’appuient sur des affects puissants : ressentiment, peur, colère, frustrations liées à la modernité. Mais ce faisant, elles remettent en cause droits et libertés, en désignant souvent les minorités comme responsables.

Quatre territoires

Pour analyser concrètement ces forces, Crépon distingue quatre grands territoires : les institutions, la torture, la mémoire et la vie privée — autant de champs vastes, destinés à saisir une pluralité de phénomènes.

Tous sont traversés par une dynamique préoccupante : celle d’un consentement à la violence, qui ignore la responsabilité fondamentale que nous avons à l’égard de la vulnérabilité d’autrui — responsabilité d’attention, de soin et de secours. Ce constat, l’auteur le tire à la fois de ses recherches et de ses expériences personnelles, notamment dans des échanges où il se heurte à des formes de surdité préoccupantes. Il y ajoute le constat des défaillances institutionnelles face aux conflits qui, bien que réelles, ne justifient pas leur discrédit systématique.

Dans ces quatre domaines, Crépon montre comment les violences se trouvent progressivement relégitimées : dans les institutions et le droit, à travers l’expansionnisme des États, le racisme ou le virilisme, qui traduisent une volonté d’imposer un ordre particulier à l’échelle globale ; dans la question de la torture, dont la gravité est redoublée par les justifications étatiques invoquant son efficacité face au terrorisme ; dans le champ de la mémoire et de la culture, où les forces de la nuit dénoncent des prétendues dérives libertaires et un déclin de la civilisation ; dans la sphère privée, enfin, où se manifestent des tentatives de régression concernant les rapports de genre et le contrôle de la sexualité, réaffirmant la domination masculine.

Parler de « régressions » et de « temps sombres à venir » apparaît ainsi pleinement justifié. Toutefois, Crépon insiste sur le caractère non figé de ces forces : les forces du jour elles-mêmes — notamment les puissances économiques — peuvent basculer du côté des forces de la nuit. L’analyse reste donc dynamique, et c’est là l’un de ses mérites.

Le risque de régression

En conclusion, Crépon, qui se situe clairement du côté des forces de la critique, met en garde contre le danger que représentent aujourd’hui les forces de la nuit pour les démocraties : rien ne saurait justifier le sacrifice des droits et des libertés acquis.

L’un des enseignements majeurs de l’ouvrage tient en ceci : rien n’est jamais définitivement acquis. Les retours en arrière, désormais assumés et parfois valorisés, ouvrent la voie à des formes de désastre. Le spectre des régressions annonce ainsi le possible retour de violences profondes, au cœur même de nos conditions d’existence, tant nationales qu’internationales.