Viveiros de Castro décrit le « multinaturalisme » dont témoignent les cosmologies amazoniennes, où chaque être — humain ou non — possède sa propre perspective subjective sur le monde.

L’ouvrage Perspectivisme cosmologique d’Eduardo Viveiros de Castro se compose de quatre conférences prononcées en 1998 au département d’anthropologie sociale de l’Université de Cambridge. Ces textes, déjà publiés dans la revue HAU (Journal of Ethnographic Theory), prolongent un article de 1996, considérablement développé et enrichi, notamment à l’occasion de sa traduction.

Cet ensemble s’adresse à toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’ethnologie et aux manières d’aborder les différents peuples et cultures. Dès les premières pages, Viveiros de Castro prend soin de préciser l’usage de certains termes. Les mots « indigène » et « indien » sont-ils irrémédiablement marqués par l’eurocentrisme, voire par une forme d’histoire raciste ? Peut-on encore défendre la cause des peuples autochtones en recourant au terme « indios », chargé de connotations péjoratives ? Et comment éviter les confusions entre « indianos », « indios », citoyens de la République de l’Inde et peuples autochtones des Amériques ? Quant au terme « autochtone », suffit-il à se défaire des implications colonialistes du mot « indigène » ?

Ces précautions terminologiques ne sont pas accessoires : elles constituent une condition d’accès aux analyses proposées dans les quatre conférences.

Le perspectivisme amazonien

L’ouvrage s’ouvre sur le texte consacré aux « cosmologies perspectivistes ». Élaboré autour de 1998, celui-ci repose sur deux affirmations épistémologiques majeures. La première concerne ce que l’auteur nomme la « qualité perspectiviste » de la pensée amazonienne : le monde y est habité par une multiplicité de sujets — humains et non humains — qui appréhendent la réalité à partir de points de vue distincts. La seconde vise les interprétations extérieures, souvent enclines à confondre perspectivisme et relativisme, au prix d’un contresens important.

À ces difficultés s’ajoute la nécessité de reconfigurer des oppositions classiques — nature et culture, universel et particulier, objectif et subjectif — dont la manipulation s’avère particulièrement délicate. Viveiros de Castro propose de les dépasser en mobilisant le concept de « multinaturalisme » (plutôt que celui, plus familier, de multiculturalisme). Car la pensée amazonienne ne nie pas ces dichotomies, mais les redistribue : elle postule une unité de l’esprit et une diversité des corps (pensée comme un processus transformationnel), là où la tradition occidentale affirme l’inverse. Les notions centrales de l’Occident s’y trouvent ainsi désubstantialisées et reconduites à des « points de vue ».

L’enjeu est considérable : il s’agit de reconnaître les multiples subjectivités qui peuplent le monde — dieux, esprits, défunts, habitants d’autres niveaux cosmiques, mais aussi plantes, objets et artefacts. L’auteur explore ces cosmologies avec une extrême prudence, attentif à leur complexité. Il engage, dans ce cadre, un dialogue critique avec Claude Lévi-Strauss, notamment sur la distinction entre humain et animal, qui ne recoupe pas l’opposition nature/culture. Il examine également la possibilité, pour des entités non humaines, de devenir des agents, et souligne que l’animalité ne constitue pas un domaine homogène opposé à l’humanité : selon certaines mythologies — comme celle des Campas — les animaux sont d’anciens humains.

L’échange comme principe cosmologique

Les analyses de Viveiros de Castro s’inscrivent dans une anthropologie dont les cadres ont profondément évolué au cours du XXe siècle, permettant un affinement notable de la compréhension des cosmologies. Il est désormais acquis que certaines pensées — par exemple polynésiennes — se distinguent nettement des modèles créationnistes judéo-chrétiens dans la mesure où il n’y a pas de création ex nihilo. Dans de nombreux récits, la création relève plutôt d’une logique de production ; la transformation ne correspond pas à l’imposition d’une forme abstraite à une matière informe ; enfin, l’univers ne connaît pas de commencement absolu, mais se déploie dans un réseau d’échanges permanents.

C’est précisément dans cette notion d’échange que réside le cœur du perspectivisme. Il ne s’agit pas d’un échange au sens économique, mais d’un principe relationnel structurant les rapports entre humains et non-humains. Dans les cultures autochtones des Amériques — notamment celles des basses terres d’Amérique du Sud et d’Amérique du Nord — ce principe est étroitement lié au chamanisme : le chamane apparaît comme le médiateur capable de réguler les relations entre les humains et la dimension spirituelle des entités extra-humaines. Le perspectivisme implique ainsi une conception de l’univers comme peuplé d’intentionnalités extrahumaines, chacune dotée de son propre point de vue.

Cependant, Viveiros de Castro met en garde contre toute tentation d’essentialiser ou de réifier l’opposition entre perspectives amazonienne et occidentale. Une telle simplification a longtemps servi à disqualifier « l’autre », perçu comme « primitif » et réduit à l’erreur. Il convient au contraire de maintenir l’attention sur la pluralité des différences — internes et externes — ainsi que sur les processus d’altérisation. Plus encore, l’auteur suggère qu’il est aujourd’hui nécessaire d’emprunter au perspectivisme amazonien une idée fondamentale : les cultures reposent sur des relations, des connexions et des enchevêtrements.

Clarifications conceptuelles

Les analyses de Viveiros de Castro s’accompagnent d’un important travail de clarification lexicale, dont le chapitre consacré à la notion de « culture » offre un exemple particulièrement éclairant. Ce chapitre examine les implications du perspectivisme amazonien : l’univers y est conçu comme un ensemble de personnes — humaines et non humaines — chacune appréhendant le réel depuis une perspective singulière. L’auteur s’attache alors à préciser les termes mobilisés, en les considérant à la fois en eux-mêmes, dans leur contexte d’usage, dans leurs différences et dans les difficultés que pose leur traduction.

Il revient ainsi sur des notions telles que « animisme », « totémisme », « naturalisme », « ethnocentrisme » ou encore « sujet », tout en dialoguant avec plusieurs figures majeures de l’anthropologie : Claude Lévi-Strauss, Philippe Descola, Bruno Latour, mais aussi Radcliffe-Brown, McCallum et bien d’autres.

La notion de « nature » fait l’objet d’un examen particulièrement approfondi. L’auteur interroge notamment la distinction entre une nature supposément « naturelle » et une nature culturellement construite. Il discute, à ce titre, la typologie proposée par Philippe Descola — animisme, totémisme, naturalisme — qui distingue différents modes d’articulation entre nature et culture. Toutefois, ni les projections métaphoriques des relations sociales sur la nature, ni les raisonnements conduisant à des régressions à l’infini ne lui paraissent satisfaisants.

Reste alors une question décisive : le perspectivisme amazonien suppose-t-il une multiplicité de représentations d’un même monde ? La réponse de Viveiros de Castro est nette — et paradoxale : ce n’est pas le cas. Tous les êtres perçoivent le monde de manière analogue ; ce qui varie, c’est le monde qu’ils perçoivent.