Anne-Élisabeth Crédeville analyse l’honneur mais aussi la vertu, la vengeance, la diffamation, le crime et le châtiment dans l’œuvre shakespearienne.

Célèbre poète et dramaturge de la période élisabéthaine, tout à la fois solidement ancré dans son temps et résolument avant-gardiste, William Shakespeare (1564-1616) a écrit pas moins de trente-huit pièces. Qualifiées d’intemporelles, ses œuvres écrites, pour la majorité d’entre elles, entre 1590 et 1613, furent essentiellement des comédies plutôt légères, des pièces historiques, et des tragédies plus profondes. Le personnage, comme ses pièces, ne laisse pas d’interroger les lecteurs et spectateurs depuis longtemps. Peut-être celui qui fut surnommé «  le barde d’Avon  » était-il, comme ont tenté de le démontrer certaines théories marginales et controversées du XIXe siècle, le philosophe Francis Bacon, chancelier d’Élisabeth Ire ? Le fait que la plupart de ses pièces traitent d’un procès ou d’un problème juridique démontre à tout le moins «  qu’il était formé au droit  ».

L’honneur, la vertu mais aussi la vengeance, la diffamation, le crime (et le châtiment) sont au menu de cet ouvrage très érudit. Anne-Élisabeth Crédeville, conseiller honoraire à la Cour de cassation, prend prétexte de l’analyse comparée de ces notions au sein de l’œuvre shakespearienne pour étendre en réalité bien au-delà sa réflexion, grâce notamment à un solide ancrage de son propos dans le théâtre, la littérature (et les arts en général) sans oublier la philosophie.

L’honneur est le propre de l’homme

Définir l’honneur est faire acte de philosophie. Beaucoup de personnages de la scène shakespearienne se prévalent de l’honneur, sans toutefois lui donner un sens précis. Toute la difficulté de définir cette «  norme intérieure confondue avec la réputation  », qui varie en fonction de l’époque considérée, tient à l’effort de (re)contextualisation qui permet d’en trouver une définition «  de circonstances  ». On ne peut circonscrire son sens à celui que lui donnaient les Anciens. C’est le sens qui lui est, par exemple, donné dans l’Iliade, celui de vaillance, de force physique des athlètes et de courage des guerriers, ensuite étendu à la noblesse des actes et de l’esprit, «  un mélange de fierté, de moralité courtoise et de valeur guerrière  » — en d’autres termes la «  grandeur d’âme  » aristotélicienne. La société du XVIe siècle, à laquelle appartient Shakespeare, différenciera l’honneur selon la place dans la hiérarchie sociale de la personne à laquelle il s’applique, noble ou roturier, homme ou femme, maître ou serviteur. 

Tantôt vilipendé — pour Bossuet, il est ce «  présent des hommes  » qui corrompt la vertu et donne du crédit au vice ; pour Boileau, il est «  dénaturé par l’ambition  » ; pour Rousseau, il est critiquable de vivre en fonction des idées que les autres se font de vous. Tantôt adulé — l’honneur médiéval est lié au code chevaleresque et exprime un idéal humain d’épanouissement physique et moral, lié à Dieu et au Roi. L’honneur est alors un concept mouvant qui a évolué de concert avec la société et la philosophie morale y reliée. L’honneur médiéval était lié au code chevaleresque et exprimait un idéal humain d’épanouissement physique et moral attaché à Dieu et au Roi ; l’honneur des Lumières, «  l’idole à laquelle les français sacrifient tout  » (Montesquieu), tourné tout entier vers la supériorité de la force de l’âme sur celle du corps, fera une place de choix à l’éthique de l’égalité, prenant le relais de l’éthique aristocratique. À la veille de la Révolution française,  le mot ne sera plus associé à la valeur mais au simple fait d’être né. Si elle s’intitule Le Misanthrope, la pièce de Molière n’en est pas moins une éclatante démonstration de ce qu’est «  l’aspiration à être un homme d’honneur  ». «  Il faut toujours être soucieux (de son honneur) mais peu de celui des autres  », écrivait Flaubert. Aujourd’hui, il est communément admis qu’il se confond avec la réputation ou l’estime que l’on peut avoir de soi. Il établit un lien psychologique entre les idéaux d’une société et leur reproduction dans les actes individuels. Il est devenu une sorte de mantra des temps modernes tenant lieu de preuve puisque, comme le fait remarquer l’auteure, «  on atteste, déclare, certifie, jure aussi sur l’honneur  »

La définition protéiforme et non formelle qui en est donnée par Shakespeare au travers des paroles (y compris performatives) de ses personnages s’appréhende par une mise en perspective de la notion au travers de ses pièces. Ce fastidieux travail a été effectué pour le lecteur par Anne-Élisabeth Crédeville. L’une de ses premières pièces, Peines d’amour perdues (1594), laisse par exemple «  entrevoir la difficulté mais aussi l’intérêt d’en cerner les contours et la définition  ». Au reste, l’opération de traduction (ici de l’anglais au français) rend plus ardue encore le travail de restitution de toutes les subtilités de la notion dans la langue de Molière. Dans celle de Shakespeare, un seul mot — honour — permet en effet de traduire un grand nombre de situations que la rigidité de la langue française ne permet pas d’appréhender comparé à la souplesse de la langue anglaise.

L’honneur sous toutes ses formes

Il semblerait, à la lecture du livre, que l’honneur soit beaucoup convoqué chez Shakespeare, ici comme prétexte et volonté, là comme principe et valeur, sans toutefois que son sens ne soit éclairé par un quelconque développement. À la vérité, si l’honneur est maintes fois invoqué, il l’est dans des situations si diverses qu’il semble possible d’affirmer que l’honneur est, chez lui, fluctuant, voire réversible. Placé plus haut que l’amour, il va jusqu’à apporter une justification au crime. Dans Jules César (1599), on comprend qu’il ne suffit pas de se réclamer de l’honneur pour être un homme honorable. La très haute idée que  Brutus se fait de Rome, révélant par là son sens de l’honneur, commandera son geste criminel. Mais au vu de son geste, la question de savoir si Brutus était «  homme d’honneur  » autant qu’il le prétendait devient légitime. Identifié à la réputation, l’honneur justifie également le crime dans Othello (1603). L’honneur se mesure après qu’on l’a perdu, et l’honneur perdu ne se retrouve plus. Dans Timon d’Athènes (1607), Timon a «  désigné l’homme d’honneur qu’il est, qui agit au nom de l’amitié  ». L’honneur peut par ailleurs se confondre avec la réputation ; il n’est pas l’honnêteté et il ne suffit pas d’être honorable de naissance, il faut le regard de l’autre pour justifier la réputation acquise. Le dramaturge le démontrera dans sa pièce Périclès, prince de Tyr (1608) : honorable par sa fonction, Lysimaque a démontré l’être dans son comportement, ce qui rejoint sa réputation.

L’individualisation de certains groupes sociaux (guerriers ou rois par exemple) permet à l’auteure de décliner certaines définitions de la notion. L’honneur est l’apanage des guerriers comme il est l’attribut naturel des rois, même si l’honneur guerrier diffère quelque peu de l’honneur aristocratique. Chez le noble guerrier, l’honneur, attribut de naissance, prend une valeur supplémentaire, celle de celui qui se bat. Le combat judiciaire chez les chevaliers, sorte d’ordalie réglementée, revêt une importance singulière plaçant l’honneur au dessus de la loi et de la morale ; il permet, au moyen de l’épée, de laver l’honneur des chevaliers s’estimant bafoués. Dans Richard II (1595), Mowbray, duc de Norfolk, se conformera par exemple aux règles des duels judiciaires réglés par le code d’honneur de la chevalerie. Dans ses pièces historiques, le dramaturge tente de «  dégager la figure idéale du roi en conciliant les exigences de la nature humaine et celles de son destin lié à l’histoire  ». Dans sa première tétralogie, le dramaturge s’interroge sur la légitimité de la monarchie de droit divin et sur les formes de gouvernement ; le roi est, en principe, celui qui se bat au nom de l’honneur de son peuple. Henri V est, de son point de vue, le roi idéal. Henri VI, le roi-enfant, doit gérer l’entropie causée par son mode de régence ; il disposera abusivement d’un ordre successoral ne lui appartenant pas. Richard III est quant à lui le parangon de l’absence d’honneur. Fourbe autant qu’agressif, méprisant les lois humaines et divines, le despote «  tient pour nuls les serments les plus solennels et insignifiants les meurtres les plus affreux  » ; la pièce est l’illustration de l’échec d’une destinée ambitieuse qui finira mal.

L’honneur des femmes, finement analysé, est «  invoqué comme l’ordre dans lequel les choses doivent entrer  ». Comme le rappelle l’auteure, «  depuis Shakespeare, rien n’a changé : deux choses ne reviennent jamais quand on les a perdues : l’innocence et l’honneur  ». L’honneur de la mère fonde certes la légitimité de sa descendance, mais les bâtards ont aussi des privilèges dans le théâtre shakespearien. Autant l’honneur ontologique des hommes est quasi indiscutable, autant celui des femmes, synonyme de chasteté, de pudeur et de fidélité, est constamment mis à l’épreuve — d’autant qu’il rejaillit immanquablement sur celui des hommes. Ainsi de l’honneur d’Isabelle dans Mesure pour mesure (1603) ou d’Imogène, dans Cymbeline (1609). Très avant-gardiste sur le statut de la femme, Shakespeare ne confond pas chasteté avec virginité ; et il est des femmes chez Shakespeare qui ne perdent jamais leur honneur. Ainsi de Catherine d’Aragon dans Henri VIII (1613), reine à la fois vertueuse, prudente, protectrice du roi et de son peuple, ou de Hermione dans le Conte d’hiver (1610), parangon de la femme «  bousculée, brusquée, systématiquement suspectée et facilement rejetée du monde masculin  ». Cela montre à quel point le dramaturge attache du prix à la valeur de la personne, plus qu’à la naissance ou à la richesse.

Il est par ailleurs remarquable que, chez Shakespeare, «  la manière de mourir soit révélatrice de l’honneur  ». Dans Henri V (1599), la difficulté de combattre l’adversaire (bataille d’Azincourt en 1415) va conférer l’honneur aux combattants. Ne dit-on pas «  mourir au champ d’honneur  » ? Dans Henri VI (1591), la mort des Talbot (père et fils) se joue sur un champ de bataille près de Bordeaux ; ils se disputent la gloire à tirer de la mort qu’ils souhaitent vivre ensemble. Finalement ils choisiront de «  combattre et mourir côte à côte, et l’âme avec l’âme, de fuir la France vers le ciel  ». Dans Troïlus et Cressida (1603), c’est l’honneur des héros de la guerre de Troie qui est en jeu. Hector et ses frères se questionnent sur le point de savoir s’il faut garder Hélène ou la rendre pour mettre fin à la guerre. Sans surprise, tous sont d’avis que «  la rendre irait contre l’honneur  », ce dernier devenant la raison même de la guerre pour les Troyens. De nombreux crimes sont alors commis, au nom de l’honneur, dans l’œuvre shakespearienne, qu’il faut bien avouer assez sanglante. Pensons à Titus, ce drame plein de bruit et de fureur, où le personnage éponyme n’hésitera pas à donner la mort à son propre fils (après lui avoir dénié cette qualité) qui veut défendre sa sœur Lavinia partie avec le frère de l’empereur qui la revendique. Quant à Hamlet, il s’interrogera, dans la tragédie qui porte son nom (1601), sur le point de savoir l’honneur est un but ou une raison d’agir.

L’honneur est alors à double détente, il est ce qui permet et interdit tout à la fois ; c’est ce que nous enseignent les fous des pièces de Shakespeare. Tandis qu’en principe on ne prêtait pas d’honneur aux gueux et aux vilains, pour la première fois Shakespeare les représente au théâtre. Grâce à ces personnages si particuliers, le dramaturge peut insister sur «  la rémanence des modèles d’un système passé dans un système nouveau  ». Et ses fous nous parlent à merveille de l’honneur, dénoncé par exemple par Falstaff, dans Les joyeuses épouses de Windsor (1598), comme une forme de vanité. Selon Shakespeare, l’honneur «  n’est pas pour tout le monde  », en déduit l’auteure. 

Une large ouverture sur la pensée juridique de Shakespeare

Outre la très riche analyse poursuivie par l’auteure sur les formes de l’honneur dans l’œuvre shakespearienne, on pourra apprécier les dernières pages du livre, relatives à d’autres réflexions — celles là juridiques — qu’inspirent la lecture et l’analyse des pièces du dramaturge. Elles sont légèrement éloignées de la réflexion initiale sur l’honneur. On y apprend par exemple que les principaux éléments juridiques de la diffamation, au sens du droit pénal positif, se trouvent dans l’enchaînement des situations de la pièce Beaucoup de bruit pour rien. La diffamation née de l’honneur bafoué ayant pour conséquence la mort de la victime figure dans d’autres pièces, le Conte d’hiver ou Othello ; dans Beaucoup de bruit pour rien, qui est une comédie et non une tragédie, la mort annoncée de la victime n’en est pas une ; «  Hero a perdu sa réputation mais pas la vie  ».

Les parallèles entre la pensée shakespearienne et la philosophie occidentale sont légion dans l’analyse d’Anne-Élisabeth Crédeville, tant il est vrai que le dramaturge a poussé presque jusqu’à son acmé l’exploration de la condition et la nature humaines. Une vie conforme aux lois comme celle de Titus finira par exemple par s’effondrer, démontrant de façon éclatante «  la faiblesse de l’être  » — Aaron donnera à Titus l’espoir de sauver ses fils en échange de sa main, que Titus coupera sans toutefois n’obtenir rien en retour d’autre que les têtes de ses fils Quintus et Martius. De même, maints personnages de Shakespeare «  ne savent pas qui ils sont et le cherchent tout au long de son œuvre  ».

D’autres réflexions nourries, sur la loi et la justice, se retrouvent dans l’œuvre du barde d’Avon. Un exemple intéressant, développé dans le livre d’Anne-Élisabeth Crédeville, est celui de la préméditation dans la tragédie de Macbeth (1606). De la prédiction des trois sorcières, on passe à la préméditation «  c’est-à-dire du cadeau ensorcelé de titres enviés à la besogne ignoble du crime, œuvre vile et destructrice dont le bras armé est Lady Macbeth  », que le malheur dans lequel elle est plongée (elle vient de perdre un enfant) rend mauvaise. L’auteure, se plongeant dans les nombreuses intrigues de la pièce, fait une ingénieuse comparaison de la préparation du régicide dans la pièce avec les éléments constitutifs de l’assassinat en droit pénal français. 

Prenant assise sur de nombreux passages commentés de pièces de Shakespeare, l’auteure s’applique à mettre en perspective les paroles et actes des personnages shakespeariens avec certaines des analyses philosophiques des auteurs du siècle des Lumières ou avec d’autres pièces et d’autres écrits de siècles suivants. L’étude de la perception de l’honneur dans l’œuvre shakespearienne permet au lecteur de bien saisir toute l’étendue de la définition de l’honneur, ce vocable au final si difficile à appréhender. Au fil du temps et des pièces, on voit comment Shakespeare permet à ses personnages de fixer les contours d’une définition polysémique de l’honneur, dont le courage, la justesse et l’honnêteté sont des éléments.